‹ Les femmelinsChapitre 22 sur 28 · MADAME DE STAËL · texte numérisé non relu

MADAME DE STAËL

Qu'une femme entourée de tous les avantages de la fortune et du rang, ayant reçu une éducation hors ligne, vivant au milieu des hommes les plus considérables par la science et le génie, puisse^ à une époque de décadence, ou, si l'on veut, de vulgarisation littéraire, publier, sous forme de considérations, de roman ou d'essai, le résumé de ses lectures, conversations, correspondances et impressions, cela peut avoir son utilité et mériter à l'auteur de justes éloges. La nature, qui a fait l'esprit delà femme d'une autre trempe que celui de l'homme, n'a pas entendu que cet esprit demeurât sans manifestation et sans influence. A qui le nierait, je ferais observer, que la femme parle, et généralement, avec plus de grâce et de facilité que l'homme : elle doit donc avoir à dire quelque chose. Qu'elle parle donc, qu'elle écrive même, je l'y autorise et l'y invite ; mais qu elle le fasse selon la mesure et l'essence de son intelligence féminine, puisque c'est à cette condition qu'elle peut nous servir et nous plaire : sinon je la rappelle à l'ordre et lui interdis la parole.

Le défaut de presque toutes les femmes auteurs est qu'elles veulent être hommes, et que, ne pouvant le devenir, pas plus par l'intelligence que par le sexe, elles retombent au-dessous de la femme. A propos de la Révolution, M""® de Staël pouvait faire une chose aussi utile qu'agréable, c'était de recueillir des matériaux et des anecdotes : elle a voulu faire des Considérations, comme un homme d'Etat, et elle ne

nous a rien appris du tout. Quand les hommes, étourdis par les événements, passaient à l'ennemi, comme de Maistre et Chateaubriand, ou battaient en retraite, comme Laharpe et Rover-Collard, que pouvait avoir à dire la fdle de Suzanne Curchod ?

Je pourrais m'en tenir au témoignage de M. Droz : j'ai voulu pourtant, dans ces dernières années, et pour l'acquit de ma conscience, me faire une idée plus exacte de la dame ; et comme c'est dans leurs œuvres intimes qu'il faut juger les femmes, j'ai lu Corinne, le chef-d'œuvre de M™*" de Staël.

Corinne, bien entendu, est M""® de Staël ellemême, poète, peintre, improvisatrice, cantatrice, danseuse, joueuse de harpe, comédienne et tragédienne, par-dessus tout précepteur et pédante, l'ancienne profession de la mère de M""^ de Staël, Suzanne Curchod.

La thèse, en forme de roman, développée par M""^ de Staël, peut se réduire à cette question : Si un génie comme celui de Corinne (M'^" de Staël) peut se contenter de Fexistence vulgaire qu offre le ménage aux épouses et aux mères, et si par conséquent la société n est pas injuste envers la femme ?

A quoi je réponds, le roman de Corinne à la hiain, que ce prétendu génie n'existe pas ; que les pièces fournies à l'appui démontrent précisément son absence ; que même les talents d'acquisition exhibés par l'auteur font tort à son esprit naturel autant qu'à sa dignité de femme ; en sorte que, si l'on devait conclure de l'exemple de Corinne à l'universalité du sexe, il

MADAME DE ST.iEL

vaudrait mieux, pour celui-ci, rester dans l'ignorance que de compromettre, par un semblant de génie, avec le bon sens et la grâce qui le distinguent, le bonheur de sa vie et le repos de la nôtre.

Le roman de Corinne se compose de deux parties, que l'auteur mêle et alterne dans sa narration.

La première partie consiste en une espèce de guide ou Vade meciim du voyageur en Italie, comme en fourniraient sur commande tous les faiseurs d'almanachs, avec des morceaux dithyrambiques sur les grandeurs et les misères de ce pays. Çà et là quelques pensées justes sur la littérature et les arts, extraites de lectures et conversations de l'auteur, mais qui ne sortent pas du lieu commun.

La seconde partie, ou le roman proprement dit, est quelque chose d'absurde, écrit en un style inqualifiable. Si Corinne, ou lord Melvil, son amoureux, avaient un seul moment lucide, ce serait du roman : comme le Raphaël de ^l. de Lamartine, il finirait le premier jour, il finirait le second, il finirait le troisième, il finirait à chaque instant. Ajoutez que, comme dans Raphaël, la moralité des personnages est détestable, un manquement perpétuel à la bienséance, à la délicatesse, à la probité, à la raison, déguisé sous le plus fatigant verbiage et les sentimentalités les plus fades.

Corinne, d'abord, n'attend pas qu'on l'aime ; elle devine qu'on l'aimera et fait toutes les avances, assurant néanmoins qu'elle se tient sur la réserve : résul-

tat de cette effémination littéraire qui commence à Piousseau, et que nous avons vue se continuer par la Gironde. Une femme qui raisonne de tout, religion, morale, philosophie, politique, littérature, beaux-arts, a des privilèges que n'obtient pas une pécore. Son talent, ce mot revient à chaque instant dans la bouche de Corinne, la dispense de toute retenue ; elle est naturelle. Elle sait qu'en se faisant connaître sous son véritable nom elle court risque de perdre lord Melvil, à qui un devoir pieux défendrait de l'épouser ; mais elle se garde de tenter l'épreuve, et s'efforce d'engager son pitoyable amant, en enflammant sa passion. Puis, quand lord Melvil la quitte, elle court après lui, assiste invisible à son mariage, et revient se désoler en Italie.

Quanta lord ]\Ielvil, le héros du roman, un homme selon le cœur de M"^ de Staël, c'est un être sans caractère, sorte de pantin qui, après avoir longtemps soupiré pour Corinne et lui avoir promis mariage, l'abandonne en lâche, trahit sa parole et épouse ailleurs. C'est un fait d'observation générale que les caractères d'hommes conçus par des romancières sont au-dessous de la virilité. Mettez à la place de lord Melvil le premier bourgeois venu delà Cité de Londres ; dès le premier jour il en eût fini avec la donzelle par cette proposition simple : a Pouvez-vous, ô Corinne ! renoncer à vos triomphes et vivre comme une Anglaise, sauf à mêler de temps en temps aux occupations domestiques votre culte des beaux-arts .^ Nos femmes, que

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VOUS dédaignez, ne sont pas tellement ménagères qu'elles ne s'amusent volontiers de musique, de danse et de littérature, comme de modes. Servez-leur en tout de modèle. Un vrai gentleman ne trouvera jamais, pour lui verser le thé, Vénus trop belle. Minerve trop sage, les Muses trop savantes, Junon même trop grande dame. Voulez-vous être la première lady d'Angleterre ?... )) On s'expliquait, Corinne acceptait, tout finissait ; mais M™" de Staël perdait sa cause.

On m'a cité de M"^^ de Staël un autre ouvrage fort peu connu, et qui, m'assure- t-on, mériterait de l'être. Je ne le lirai pas : laissons en paix M™" de Staël.

De même que M"^^ Roland, M°^« de Staël fut une espèce de chef de parti. L'idée qu'elle représente est la réaction au despotisme militaire ; et comme la première avait eu, dit-on, son Barbaroux, la seconde eut son Benjamin Constant. La femme n'a pas une idée dont elle ne fasse un petit amour : que ce soit sa gloire, si l'on veut, mais que ce soit aussi le signe de sa faiblesse. Qu'il en eût peu coûté à Bonaparte pour faire de cette rebelle une fanatique de son pouvoir !... Mais, par la loi de contraste qui unit les sexes, le plus homme des hommes préférera toujours la plus femme des femmes ; époux et empereur, >'apoléon, qui dédaigna M™"" de Staël, couronna deux fois Joséphine. Parlez donc d'égalité !

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