I. Ouvr. cit., p. Z
PROUDHON CRITIQUE LITTERAIRE l5
rappelé que si les insurrections de i83o et de 1848 avaient pour contemporaine une littérature déchue de son ancienne dignité, nos plus illustres écrivains, un La Fontaine et un Molière, un Bossuet et un Racine, un Boileau et un La Rochefoucauld vécurent au même siècle, dans le temps que la volonté du roi de France était maîtresse en Europe.
Avant de passer en revue les jugements de Proudhon sur la littérature romantique, j'aime à m'expliquer sur l'accusation souvent portée contre lui de ne pas concevoir, en critique littéraire, un point de vue autre que le respect de la morale. Reproche injuste et que son admiration pour le théâtre classique anéantit à l'instant même qu'il est porté. Sainte-Beuve lui-même, qui n'avait pu atténuer la sévérité de Proudhon, écrit que « la morale sociale appliquée à la littérature s'imposait à cet esprit rigoureux, comme une règle, une loi de conscience ». Mais le goût et la raison ont-ils été dévoyés chez Proudhon par ses préoccupations morales ? Il faut s'inquiéter de l'influence qu'elles exercèrent sur ses décisions littéraires : l'entraînèrent-elles à de fâcheuses conclusions, ou bien, sans nuire à l'autorité du goût, eurent-elles une part dans ses déterminations les plus heureuses ? Il est vrai, assurément, que la morale et la littérature sont choses distinctes, mais non pas ennemies. La fermeté et l'inflexibilité d'une pensée, l'unité d'un dessein, l'ordre de son exécution, sont Qualités littéraires, mais qui rejoignent des vertus morales en ce qu'elles résultent d'une volonté, et qu'elles exigent un caractère.
C'est cette absence de caractère et de volonté, cette soumission de la force vivante d'un esprit ou d'un livre à la couleur et à la complexité d'une imagination féconde qui
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singularisent le romantisme, dessinent ses contours hisloriques, lui donnent sa figure. Le débordement de la passion résout et consomme cette entreprise artistique, qui prétendait se passer de l'intelligence, ou la reléguer à un rang inférieur. Dans son examen de Tœuvre et de la vie de Lamartine, Proudhon apparaît aidé et secouru par ses idées morales. Ainsi peut -être nous est-il permis de découvrir et de reconnaître quelques-uns des rapports à fixer entre les lettres et les mœurs.
Proudhon commençait par rendre hommage aux dons naturels de Lamartine, à la noblesse de son cœur, à sa fidélité désintéressée, à ses convictions.
a Tout d'abord, écrit Proudhon, on Vaime, on se sent attiré vers lui ; on le prendrait volontiers pour directeur de conscience ; il semble même, à la limpidité et à l éloquence de sa parole, que Von pourrait se reposer sur lui du soin de penser et de raisonner, tant dans ses écrits, comme dans ses discours et dans toute sa personne, Vexpression du beau apparaît comme le gage souverain de la raison i. »
Mais pour s'abandonner aux directions de Lamartine, il faudrait accorder sa confiance avec une facilité bien grande, et agir sur des apparences sans prendre le soin de les vérifier.
Personne n'était moins fait pour diriger et pour guider que Lamartine ; il observait, il enregistrait, rrîais sans comprendre ; aussi bien ne se décidait-il pas. « Il contemple, disait Proudhon, il ne pénètre pas -. »
« Trop instruit pour se payer d'utopies, trop faible de génie pour percer les ténèbres qui renveloppent, cherchant le courant providentiel autant que peut le révéler à une âme de