‹ Les femmesChapitre 10 sur 20 · Jj V. s F K M M J:s · texte numérisé non relu

Jj V. s F K M M J:s

?') ment en Pologne et en Russie ; les Cour- )) landaises particulièrement ont un attrait y> distinctif. Les deux princesses (i) qui , cet )) hiver, sont venues charmer notre capiy) taie , en sout lui exemple remarquable.

» Les diirérentes secousses du goiiverne- » ment ont fort influe sur les femmes, en )) Russie. Sous Pierre L""^, elles se sont res- )) senties de la rudesse d'un gouvernement » absolu , qui avait besoin d'une extrême » sévéiitc. Pierre voulait changer les mœurs, )) et faire fléchir sous de nouvelles coutumes )) vuie nation superstitieusement attachée » à SCS usages , et d'autant moins accessible » à la civiliastion , qu'elle avait tous les pré- » jugés de l'ignorance , et toute la barbare » férocité, eflet nécessaire de ses sanglantes )) révolutions.

)) Les femmes , si bien faites pour adou- )) cir les mœurs , vivaient environnées d'es- )) claves et l'étaient elles-mêmes. Elles )3 tremblaient sous la domination d'un w époux ou d'im maître farouche. Quelque-

'i") E.a uriocesso de Ruban cl sa sœur.

» fois elles étalent reléguées avec lui dans y) de vastes déserts , d'où était exilé tout ce » qui anoblit la vie , les lettres , les scien- » ces , les arts , doux présens de la société )) qui font contracter à l'âme des liabitiides )) généreuses , et la mettent sans cesse en » présence des témoins qui la jugent.

» Quelquefois appelées à la cour de ce )) même Pierre , elles y assistaient à de » honteuses orgies ; elles voyaient tomber » les têtes de leurs amis , ou subissaient » elles-mêmes de honteuses punitions. On y> sait que Pierre-le-Grand, cet homme de )) génie, par un contraste cruel , en tirant )) les Russes de la barbarie , couvrit son pays )) d'échafauds , et fit périr une partie de la » noblesse de l'empire. Catherine I.""", mon- » trant ce que pouvait l'âme héroïque d'une )) femme, prépara les Russes à la domina- )) tion heureuse de Catherine II , dont les » grâces et le génie ne contribuèrent pas )) peu à faire chérir et respecter les femmes » dans ce pays. Les mœurs s'adoucirent , » le beau sexe y reprit une place digne de )) lui 5 aussi , après la France, peut-être la

» Russie est'clle le pays où il» est le plus » agréable d'être femme.

w Les femmes russes sont , en général , )) très-jolies ; peu instruites , elles appren- )) nent avec facilité. Elles ont des talens , de » la grâce et de la noblesse dans le main- )) tien ; et si on remarque dans quelques- » unes une gravité qui les distingue des )) Polonaises , presque toutes se livrent à » une indolence orientale qui les en rap- )) proche. Leur vie s'écoule entre le jeu )) qu'elles aiment beaucoup. La paresse , le )) Inxe et la magnificence la plus recber- » cliée sont un besoin pour elles. Presque )) toutes crédules , superstitieuses , elles ai- )) ment tout ce qui parle à leur imagination. » Eprises du merveilleux. , elles passent » quelquefois des soirées entières à enten- » dre leurs femmes leur répéter des contes yj qui les amusent, et les attachent comme » des en fans.

yj Telles sont mes ol)ser^ ations sur les )) femmes des différens pays que j'ai par- )) courus ; et , pour peindre en deux mots >-■ les nuances que je remarque entre elles ,

-0 Je crois que, s'il m'était permis de choisir, » je prendraispoiir ma femme une Anglaise, Tj une Française pour mon amie, et une » Polonaise pour ma maîtresse » .

Peut-être l'ami qui m'écrivait cette lettre, est-il un peu hardi dans ces décisions snries femmes. Je ne les donne que comme son opinion particulière , et je quitte la Pologne et la Russie pour voyager avec mes lecteurs dans le nord de la Suède.

2Cy2 I. E S FEMME S.

Nouvelle suédoise.

JjRiLiiANT , aimable , fait pour plaire , lîîais sans principes et sans morale : tel était Florvel , jeune Français, dont le cœnr gâté par les succès prenait ses passions pour guide, et les plaisirs pour le bonheur. Ln beau nom , une existence agréable , une grande fortune ; il avait tout , il abusa de tout ; ses triomphes même devinrent la source de ses erreurs. Jamais homme ne fut mieux traité par l'amour , et ne crut moins à ce sentiment ; jamais amant ne rendit hommage à plus de femmes , et n'eut pomelles plus de mépris. Médire d'elles, mais en parler sans cesse 5 déprécier leurs faveurs, et faire tout pour les obtenir ; proclamer leur faiblesse, et tirer une sorte de

vanité d'en tilomplier , tontes ces inconsé- (juences se rencontrent paraii les hommes : Florvel en donnait chaque jour des exemples. Plein de traits et de saillies , chansonnier piquant , conteur aimable , il était l'àme de la société; mais ces succès finirent par lui paraître bien frivoles. Comme son esprit valait essentiellement mieux que l'emploi qu'il en faisait, il eut bientôt besoin de l'exercer dans vm champ plus vaste. Déjà plus instruit que presque tous les gens de son âge , il voulut l'être davantage.

Ses chaînes étaient de fleurs , et ne le retenaient que faiblement ; il n'employa pas même , pour les rompre , ces nuances , ces égards qui donnent à un mauvais procédé l'apparence d'une erreur , et à ime rupture, celle d'une absence. A peine prit-il congé de quelqu'un ; et voilà tout à coup notre homme à la mode devenu voyageur.

Au mois de janvier 1788, il résolut de s'éloigner de Paris; et, dirigeant ses pas vers le Nord , il se mit en route pour la Suède.

La veille de son départ , on jouait /e

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Séducteur -A la Comédie Française. ccAli! eliw sait-il en lui-même, en l'écoutant, l'an- )) teur a donné des conquêtes trop faciles )) aux héros de sa pièce. H y a mille moyens )) de résistance , mille ressources pour les » vaincre qui auraient produit plus d'effet, 55 et qui ont échappé à sa plume. Quel » mérite a-t-on à séduire une jeune inno- » cente qui n'est conduite que par la nature? y> C'est absolument cueillir une fleur en )) passant, et se donner à peine le temps de » la regarder ».

C'était à peu près comme si Florvel eût dit : « Il n'y a que moi d'assez sédiiisant, )) pour que rien ne me résiste. En amour , » j'ai tout calculé , tout analysé ; j'ai su ré- )) duire en principes Tart de la séduction , 55 et véritablement les femmes sont si fai- 55 blés , qu'elles ne valent pas la peine qu'un )) homme spirituel leur abandonne quel- )) ques soins et quelques momens. Je vais » partir ; je parcourrai des contrées loin- :» taines j que trouverai-je ? Partout la )) même chose : des femmes qu'on possède » quand on veut, des amans crédules et des

» époux bien trompés , quelques obstacles , » pas une véritable défense. Mon Dieu î » qu'on m'indique une femme qui se fasse » aimer et qui résiste 3 j'irai la chercher au » bout de l'univers ».

Il faut rendre justice à Florvel : ce n'était pas là le véiitable objet de son voyage. Il avait de l'espiit , des connaissances ; il voulait étudier les hommes et les mœurs, et surtout échapper à l'ennui, 11 en éprouvait sans le dire. On a pu remarquer souvent que rien ne laisse plus de vide dans l'àrae que la nullité de principes , la bonne opinion de soi-même et la mauvaise opinion des autres. Lorsqu'on se croit tout facile et tout permis , on n'a plus d'avenir , et la vie reste sans intérêt.

Florvel arriva à Stockholm. Son nom et ses recommandations l'appelèrent dans les sociétés les plus brillantes ; sa réputation l'avait devancé ; il n'en devint que plus fat, plus hardi. Quand ces deux torts ne vous perdent pas , ils réussissent. Florvel l'éprouva. Les Suédoises sont aimables; elles l'apprécièrent. Comme partout, elles sont vai-

nés; il les loua. Plusieurs ne sont pas exemptes de faiblesse ; il en profita. Il n'avait pas passé dix-huit mois à Stockholm , qu'il s'ennuyait comme à Paris. Heureusement son goût pour s'instruire remplissait bien des momens. 11 apprit assez facilement la langue ; il courait le matin chez Sergell , chez Canova (i) , dans les cabinets des minéralogistes. A le voir , à l'entendre causer avec tous les hommes intéressans , on n'eût jamais cru que c'était le même Français qui, le soir , ne s'occupait que de bagatelles , charmait dans un salon les vieilles femmes par sa politesse, les jeunes par sa galanterie, et tout le monde par sa piquante ^originalité.

Un jour il s'entretenait avec un professeur très-instruit. « Les moeurs du pavs , » ses usages , ses lois surtout, disait-il , les » provinces excitent ma curiosité.

» J'ai remarqué que partout les capitales » sont presque des pays à part : c'est rare- » ment dans ces grandes villes que l'on

( i) Cdicbics artistes.

» connaît la nation que l'on observe. Par

)) la vie même que l'on y mène , les carac-

>) tères s'y masquent comme les visages.

» On est forcé constamment d'y faire tant

)) pour les auties , qu'on n'est presque ja-

» mais soi w .

» Permettez-moi de vous citer vous-même

)) pour l'exemple de ce que vous avancez,

)) répondit le Suédois. Je sais, par quelques

)) rapports de société, quels sont vos succès

)) depuis que vous êtes à Stockholm. Les

)) hommes vous accueillent j les femmes vous

» recherchent; vous passez pour l'homme le

» plus à la mode, et pourtant, à vous enten-

» dre parler de choses sérieuses , il est im-

» possible de croire que les futilités soient

» d'un aussi grand intérêt dans votre ^ie.

» Vous êtes tout autre que vous ne paraissez

» dans ces cercles brillans.

)) Je m'en flatte , du moins, reprit Florvcl :

)) je ne suis homme du monde que jiar posi-

» tion. Pensez-vous que celui qui fait très-

» peu de cas des femmes , qui ne croit guère

:» à l'amitié, et point à l'amour, soit très-

» heureux dans ce tourbillon? Telle est ma

)) manière devoir. Je vous plains, répondit )) le Suédois. Si je ne me trompe, vous n'é- » tes pas blasé; au contraire, il y a unepar- » tie de vos facultés morales qui n'est pas y> exercée. A votre place , en voyageant , » j'aurais cherché des choses neuves sous » tous les rapports; j'aurais surtout évité y) les capitales. Vous observez, d'une ma- » nière très-juste, que toutes nous montrent i) la corruption des mœurs. Etait-ce à » Stockholm que vous deviez vous arrêter? » Voulez-vous voir un tableau plusatlachant )) de mœurs nouvelles, la pureté, Ihospita- )) lité des premiers âges? Partez, enfoncez- » vous dans les provinces du nord de notre » Suède, sur les frontières de la Laponie. )) La Nortlande, la Dalécarlie surtout vous » offriront des jouissances qui vous sont » inconnues. D'autres hommes, d'autres » femmes, d'autres cités ; tout sera piquant » pour vous. La simple nature doit vous pa- » raître si neuve! — Eh ! mon Dieu , s'écria » Florvel, je la devine sans la corwiaî- » tre, cette simple nature^ dont les phi- » losophes nous ennuient. Je veux pourtant

» bien faire l'épreuve que vous me proposez: » j'irai dans la Nortlande ; j'y trouverai les » mêmes passions, les mênles vices, peut- )) être même un peu plus de facilité chez les ^î femmes , avec moins de grâces , voilà tout. » Eh bien ! repartit le Suédois, uotre sjstè- )) me n'en sera que plus démontré à votre )) esprit, et vous en conviendrez" parvenir » à se prouver la vérité ai un système^ ce )) n'est pas tout-à-fait avoir perdu son » temps ».

La conversation finit là. Florvel quitta le Suédois; et, comme rien ne le retenait à Stockholm, deux jours après il partit pour la INortlande.

Après les premières journées, Florvel ennuyé des mauvais chemins, et voulant mieux voir le pays , laissa sa voiture dans la première ville, acheta deux chevaux de selle, et, suivi d'un seul valet de confiance, il continua sa route. 11 s'arrêtait souvent pour examiner. Ces montagnes, ces forêts immenses, ces lacs, ces rivières rapides et nombreuses, ces mines profondes, attiraient ses regards. Malgré la saison rigoureuse, il ob-

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servait tout avec soin; il touchait à l'époque où les glaces de l'hiver font place tout à coup aux premières chaleurs de l'ctc. Par une bizarrerie de ce climat , on ne connaît , dans celte partie de la Suède, que deux saisons. On éprouve, pendant neuf mois, des froids excessifs , et, le reste de l'année , des ardeurs presque égales à celles du Midi. Le sol, assez ingrat, manque de plusieurs choses néces saircs à la vie; mais d abonde en pâturages , en mines de divers métaux, et surtout de cuivre. La chasse et la pèche étant une des plus grandes richesses du pays, le Suédois est robuste, laborieux, et la vie qu'il mène l'endurcit à la fatigue, et l'éloigné de toute idée de mollesse et d'oisiveté.

Florvel, averti par les habitans du changement habituel et subit qui allait se faire dans la Suède , prévenu d'ailleurs que la fonte des neiges, la rapidité dos torrens pourraient arrêter ses pas, et même l'exposera (juehpies dangers , préféra de suspendre sa route; et, s'élablissant parmi des pâtres sur les montagnes de la Dalécarlie, il attendit avec impatience et curiosité le l^eau spcclaclv^

qui devait étonner ses yeux : niaisi] ne perdit pas son temps dans une vaine attente. Par des questions qui, bien proposées, préparaient des réponses instructi\es, il connut Incntôt les moeurs, les usages de ces heureuses et tranquilles contrées. Comme on le lui a\ait prédit, il retrouva le charme des premiers âges du monde. Point de méfiance , une paisible sécurité. Pour murailles , des faillies haies ; pour verroux , une simple courroie , que la main d'un enfant peut dénouer. r>espect pour la propriété , secours pour l'indigence , pitié pour l'infortune : voilà ce que Florvel vit sans le croire , admira sans le dire. Ces bons habltans ont surtout une vénération pour l'hospitalité qui les porte à vouloir l'exercer même en leur absence. S'éloignent-ils de leur habitation , ils songent qu'un voyageur peut passer , qu'il peut être accablé de fatigue et de besoins , sans avoir la possibilité de s'adresser à personne. Cette idée poursuit le pâtre dans les vallées , le chasseur au fond des forêts , le pêcheur sur ses étangs. S'il ne laisse personne en sortant de sa maison, i! a soin

que sa porte reste ouverte j un vase plein d'un lait pur est placé sur une table , et s'offre aux regards de ceux qui peuvent le désirer. C'est peu d'y joindre des gâteaux de fleur de farine j une main attentive a embaumé les bords de ce vase par les jus exprimés des plantes balsamiques les plus odoriférantes. Est-on dans la saison rigoureuse de l'hiver , des charbons allumés couvent sous la cendie, et peuvent , à l'aide de l)Ourrées rassemblées près du foyer, donner promptement une flamme secourable.

Florvel réfléchissait un jour sur l'opposition de la rudesse du climat avec la douceiu- des mœurs , et de l'âpreté sauvage de ces montagnes avec la bonté de leurs habi-

tans Tout à coup un grand bruit se fait

entendre ; des. craquemens sourds et redoublés retentissent dans les cavités profondes des rochers j c'est la glace des hivers qui se rompt. Les torrens se préparent , les pâtres s'agitent , mais avec une activité sage qui montre plus de prudence que d'effroi. L'un oppose une digue de pierres à l'effort des eaux qui peuvent renverser sa cabane ;

l'itutre

l'autre ménage une route facile au torrent qu'il prévoit et qu'il ne peut arrêter. Plus loin , des familles entières changent mor mentanément d'asile , emportant leurs enfans dans leurs bras , les vieillards sur leurs épaules. On emmène les troupeaux sur la cime des plus hautes montagnes ; mais , je le répète , tous ces soins n'ont ni confusion , ni apparence de terreur. Le moment est pénible , mais il eit prévu.

Les rigueurs de l'hiver finissent ; les douceurs de l'été vont commencer. Quel spectacle ! les rayons du soleil renaissant ont frappé ces immenses amas de neiges éblouissantes , dont les reflets éclatans brillent avec les feux <jui viennent les dissoudre. Les eaux se rassemblent , les torrens se forment : tour à tour s'arrêtant et se grossissant l'un par l'autre , ils écument, ils bouillonnent , ils se précipitent avec fracas de rochers en rochers ; leur bruit confus se mêle aux déchiremens des glaces qui se rompent à la fois de toutes parts ; des glaçons énormes , tantôt sont entraînés par la rapidité des eaux , tantôt tombent, s'arrêtent , et re-

IL iH

tombent brisés par leur propre poids. Quelques-uns roulent du sommet des montagnes et s'embarrassent dans les branches robustes d'un vieux pin , qui, couronné de cette masse rayonnante , étincelle de mille feux à la clarté du soleil ; bientôt le glaçon . dissous par la puissante chaleur , porte dans les racines de l'arbre une fraîcheur salutaire. Cependant le bruit redouble , les eaux s'enflent encore , les cascades subites jaillissent en mugissant , tombent dans les lacs et les rivières , dont les eaux débordées

s'élancent vers la mer avec impétuosité

Mais, ô surprise! dans ces vallées où les eaux sans limites se sont ouvert de nouvelles routes, leur passage ne laisse que des traces légères. La glace a fui , la première pointe des herbes va paraîti'e. La terre humectée prend une nouvelle vigueur pour produire. Déjà les fleuves, qui descendaient des montagnes, ne sont plus que des ruisseaux ; les rivières rentrent dans leurs lits: les eaux en se retirant découvrent les prairies. A côté de la goutte d'eau suspendue à l'arbrisseau qui reverdit , le bouton va naî-

tre. Une fraîclieur délicieuse se mêle à la douce chaleur qui s'accroît, et porte une vie nouvelle à tout ce qui respire , un nouvel accroissement à tout ce qui végète , un nouveau charme à tout ce qui pense, et peu de jours ont suffi pour amener à cette aimable renaissance de toute la nature.

Le calme qui se rétablit dans les montagnes rentre dans le cœur des habitans j ils descendent ; les villages se repeuplent , les demeures modestes se réparent , les troupeaux recommencent , l'image du bonheur a reparu.

Florvel , avec une âme plus simple et moins corrompue , aurait mieux joui de ce beau spectacle. Son esprit , son imagination furent plus émus que son âme; les sensations douces et vives sont un bonheur des cœurs purs. Ceux que l'abus des passions factices a blasés ne les éprouvent point. Leurs sens émoussés perdent ce premier sentiment qui semble répondre à mille jouissances offertes par la nature.

Qu'il est froid celui qui ne fait que regar-

der , auprès de celui qui se pénètre , et qui sent !

Cependant Florvel fut aussi frappé qu'il pouvait l'être de ce beau changement. Saisissant sa plume et ses crayons , il essaya de fixer cette scène imposante pardes tableaux qui parlassent tour à tour aux regards et à la pensée. Ce double travail seul prolongea son séjour parmi ces bons pâtres qui l'avaient si bien reçu. Un homme plus sensible aurait joint . au plaisir de cette occupation , le bonheur de voir ces aimables Iiabitans passer promptement de l'inquiétude à la tranquillité ; il n'aurait pas observé sans délice la mère , qui croit mieux aimer son enfant après le danger qu'elle a redouté pour lui ; la maîtresse qui voit arriver avec plus de charmes cette saison qu'elle sait devoir l'unir à son amant ; l'ami s'attachant plus à son ami par le service qu'il vient de lui rendre, en préservant son habitation de

la fureur des eaux Mais non : Florvel a

desséché son âme j il n'est bon que par instinct. Il quitte les pâtres avec une recon-

naissance froide , et continue sa route en suivant les bords de la Dala, et dirigeant ses pas vers le bourg d'Hédémona , le plus remarquable ds la Dalécarlie.

Six semaines s'étaient écoulées depuis l'instant où la saison renouvelée avait changé l'aspect de la nature. Les pâturages étaient verts , et les arbres parés de feuillesj tout germait, et se disposait à produire 5 le souvenir même des frimas s'était effacé. 11 ne fallait que des yeux pour jouir de ce contraste rapide. Florvel enchanté trouvait les journées trop courtes pour admirer.

Dans le bourg d'Hédémona , les mœurs étaient aussi douces que parmi les pâtres qu'il quittait ; il retrouva la même hospitalité, des formes moins rustiques , et, avec une égale simplicité , cette politesse obligeante, premier fruit de l'aisance et de l'éducation.

Il était depuis quelque temps dans ce ])0urg ; tous les jours , il sortait seul à cheval, et se plaisait à s'égarer dans ces beaux sites qui l'attiraient sans cesse. Communément , il laissait son cheval marcher à l'a-

il'jS LES FEMME S.

venture , et ne voulait devoir qu'au hasard , au caprice , les surprises que chaque nonveau lieu lui causait. Un jour que, plus fatigué qu'à l'ordinaire , il cherchait un lieu tranquille pour s'y reposer quelques instaus , son cheval prit une route bordée d'arbres élevés, qui le conduisit bientôt vers une habitation dont un coteau ombragé lui avait dérobé la vue. Cette maison est modeste , mais paraît considérable. La porte est ouverte; il entre. Personne dans la cour ne se présente à ses regards. Enhardi par l'hospitalité du pays, il attache son cheval à un arbre, et pénètre dans la maison. Un gros chien s'approche deluijmais il n'a point déchaînes , point de fureur. Au lieu d'aboyer , il caresse Florvel comme s'il le connaissait ; il le devance en bondissant , et semble le conduire dans une pièce voisine. La jiremière chose qui le frappe en entrant, est ce vase plein de lait , doux symbole de l'hospitalité quele riche etle pauvre destinent aux voyageurs. Il s'assied , il regarde , il admire une réunion de choses utiles, et des rccherclies sim[)les indi(|uaient le goût naturel du mai-

tre de cet asile. Biais à qui appartient-il ? Cette solitude de la maison , ce calme dans l'intérieur n'annoncent point l'habitation d'une famille. Est-ce un vieillard solitaire ? est-ce une femme qui demeure dans ce lieu tranquille ? Quel silence ! quel calme! Florvel se couche sur une natte ; il a porté dans ses sens une douce fraîcheur par ce lait onctueux qui l'a désaltéré. Ce n'est point le sommeil qui répare ses forces épuisées par la fatigue et la chaleur 5 c'est un repos , une sorte de quiétude qu'il n'avait pas encore éprouvés. Le bon chien est à ses pieds; il regarde Florvelavec cette expression caressante , caractère si touchant d'un ami de l'homme ; il semble lui dire : ce Si tu veux )) dormir , je veillerai sur toi ; veux-tu sor- 35 tir , je t'accompagne ». Florvelle caresse avec vm plaisir secret. C'est peut-être la première fois qu'il sent bien le prix d'un animal si précieux. Cependant il se lève , il parcourt la maison , il veut deviner chez qui le hasard l'a conduit.... Une chose lui donne une idée , une autre la détruit. Après avoir parcouru les apparlemens , il

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sort 5 et descend dans le jardin séparé de la campagne par une simple haie d'épinçs en fleurs. Ce joli lieu ne se distingue des champs que par une culture plus soignée , des arbres fruitiers mieux choisis et quelques routes battues courant çà et là , sans symétrie , parmi des fleurs et des fruits. Un ruisseau clair descend de la montagne 5 en traversant le jardin, sa course se ralentit ;il semble s'y plaire; il fait mille détours, et s'échappe par un bosquet ; puis , précipité par une pente naturelle, il court mêler ses eaux à celles de la Dala. Florvel enchanté se plaît à suivre les caprices de cette onde; il arrive au bosquet : là , s'offre un banc de gazon, placé sans art, mais dans un lieu si délicieux , si frais ! Une grotte profonde s'ouvre près de ce banc ; quelques arbres épars autour de la grotte semblent des colonnes destinées à soutenir cette voûte antique. Florvel lève les yeux , il lit cette inscription gravée sur l'un de ces arbres :

liES FEMMES. 281

' A l'hospitalité.

Qui que tu sois, si tu es heureux, jouis ici de ton bonheur; si tu es malheureux , la douceur , la patience et la douce commisération t'attendent.

Ah! s'écrie Florvel, n'en doutons plus,

je suis chez une femme! Il examine la

*^rotte avec intérêt j il revient près du banc ; il est attiré partout j il ne peut s'arracher de nulle part. Le bruit aimable du ruisseau, cette fraîcheur, le roucoulement des ramiers , répété par l'écho des montagnes , cette solitude, ce calme profond, et l'idée pleine de charmes qu'un être absent, comme uu bienfaisant génie, préside à cet ensemble attrayant, le doux penser surtout (jue cet être est une femme ; toutes ces réflexions l)ercent mollement les pensées de Florveljil sent ses yeux se fermer \ il s'assied et s'endort.

Florvel ne s'était point trompé ; c'est chez la belle Zunilda que le hasard l'avait conduit.

Zunilda, née dans le bourg d'Hédémona,

a perdu ses parens; elle finit le deuil d'un vieux père qu'elle adorait , qui lui a laissé une fortune honnête , et cette habitation commode, sans élégance, mais la plus belle du pays. Son goût pour la campagne, sa tendresse pour le jeune Elerz, la fixent pour toujours dans cette demeure. Elle doit épouser Elerz qui fait le bonheur et le charme de ses jours. Telle est la simplicité des mœurs de ce pays, que Zunilda loge déjà avec son amant • mais près de lui, dans ses bras même, elle est aussi en sûreté que si des parens ou des barrières les séparaient. Leurs cœurs passionnés et purs ne conçoivent pas le bonheur sans vertu, le plaisir sans innocence. Elerz est sensible, gai, doux, mais impétueux. Zunilda, moins vive , est plus mélancolique; l'amour sans mesure souvent absorbe toutes les facultés de l'Ame; mais Zunilda adorant Elerz ajiesoin encore d'aimer, d'être aimée de tout ce qui l'entoure. Son bonheur s'augmente de celui des autres: à l'aspect de l'infortune, elle sent moins sa félicité; aussi elle est chérie par tout ce qui la connaît. La nature fit tout pour elle ; figure

LES FEMME S. sSa

noble, traits charmans, taille élégante. Dans les fêtes champêtres, tous les regards sont attachés sur elle , tous les succès l'attendent; nulle n'a plus de grâce à la danse, plus de légèreté à la course. Les flèches d'Elerz sont plus rapides; mais la biche craintive ne perce pas les forets avec plus dé vitesse que Zunilda , lorsqu'un trait à la main, elle poursuit et atteint la proie qui veut en vain l'éviter.

L'histoire des amours d'Elerz et de Zunilda est bien simple. Point d'obstacles, point de tourmens; du bonheur sans nuage , un sentiment aussi promptementpartagéqu'exprimé; voilà leur sort. A la dernière fête du Retour de l'été , dans une course de jeunes filles, le prix était un chevreau blanc (qu'un chasseur, selon l'usage, doit tenir dans ses bras au bout de la carrière) ; c'était Elerz que l'on avait choisi. Zunilda l'avait remarqué, et pensait à lui; depuis long-temps il cherchait à lui plaire. La course commence ; Zunilda devance ses compagnes; pins prompte que l'éclair, elle touche le but. Elerz enchanté remet le chevreau dans ses bras. (( Ali! Zunilda, lui dil-il,

)) que ton triomphe n'est-il le mien!... «Va», répond-elle avec candeur, «je devais vairi-

y> cre ! Qui veux-tu qui coure plus vite

» à Elerz que moi, si ce n'est mon cœur?» Elerz rougit de bonheur , il presse Zunilda contre son sein Si ton père y consent, dit-il , je te donne ma foi, en présence du ciel. Alors , à la manière accoutumée , tous deux posent leurs mains sur leur cœurj le lien devient indissoluble, tous leshabitans les félicitent. Zunilda, dès ce moment, est un objet sacré pour tous les jeunes compagnons d'Elerz. Elle a prononcé son choix ; tous la regrettent, aucun d'eux n'ose plus même y penser; tels sont les usages, telles sont les mœurs. Le père de Zunilda rajeunit par l'idée du bonheur de sa fille ; il applaudit à ce choix qui aurait été le sien. Le jeune amant baise la main du vieillard; il est sûr

de son bonheur Mais, hélas! qu'il lui

semble encore éloigné! Une fièvre lente consume depuis quelque temps le père de Zunilda; il s'affaisse, il languit et meurt dans les bras de ses enfans. Un an de deuil et de larmes leur est commandé par leur cœur et

Ziiùii<f)i ,1- 'apervoi'f arie /e,r rayon.!- /A/ j-o/ei7 itei/t'o/i/ /r/r/f/>cr /a fête (/<• /W/'an(/<T; E//e /îvnte it/w oinir-e AtM-pi/a/tèfo ^u 'e//c oi>po.rp à /tt cAti/eit/' (Af/ouf .

CAtu\fv/itt c/e/ Ad- GoJtfrw •'VB&-

îes lois. Us s'aiment, prient le ciel pour leur bon père ; et , réunis sous le même toit j ils attendent que l'année soit révolue. Ils étaient sortis ensemble quand Florvel est arrivé. Zunilda rentre la première. Le cheval qu'elle aperçoit lui fait connaître qu'un étranger est chez elle.... Elle le cherche avec impatience ; elle voit avec plaisir que les mets qu'elle avait préparés ont pu lui être utiles. Elle parcourt rapidement sa maison; enfin, elle arriffe en courant au bosquet ; mais , apercevant Florvel hvré à un doux sommeil , elle ralentit ses pas ; elle craint même le bruit que ses habits produisent en effleurant les feuilles.... Le bon chien a vu sa maîtresse; il veut courir à elle; mais Zunilda fait un signe à cet animal fidèle qui l'entend ; il se recouche doucement , en regardant tour à tour Florvel et sa maîtresse. Zunilda s'aperçoit que les rayons du soleil peuvent frapper la tête découverte de l'étranger; elle rapproche doucement les branches de deux arbres voisins; elle les unit ensemble, et forme une ombre hospitalière qu'elle oppose à la chaleur du jour. Ce n'est

pas assez, elle prend une corbeille , la remplit de fleurs embaumées, de fruits pleins de saveur ; elle place cette douce ofiVande vers Florvel , de manière que , s'il s'éveille , son premier regard soit frappé par ce nouveau bienfait. Bonne et sensible Zunilda, vous voilà assise près du ruisseau , tournant de temps en temps la tête du côté de Florvel. Vous voulez guetter son premier regard au moment de son réveil -, mais , toujours attenti#, vous croyez entendre que les eaux s'échappent avec trop de l)ruit sous le feuillage ; le sommeil de l'étranger peut en être interrompu. Vous vous penchez avec effort sur le bord du ruisseau : vos mains bienfaisantes dérangent une pierre qui fait obstacle à la rapidité des eaux. Le silence augmente ; on n'entend plus qu'un murmure faible et sourd plus fait pour prolonger le sommeil que pour troubler son charme et sa durée. Zunilda jouit du repos qu'elle procure; mais le feuillage frémit et s'écarte; le gazon cède sous des pas agiles; c'est Elerz qui paraît. Comme les âmes de deux amans se dcvi-

lient en un moment! comme ils se félicitent des soins qu'ils vont donner à Tétranger que le hasard leur amène ! Déjà , dans les bras l'un de l'autre , ils regardent Florvel , et s'entendent sans se parler,... Zunilda, par un regard , semble demander à son amant si elle n'a rien oublié , si tous les besoins sont prévus ? ce Crois-tu , dit-elle à Elerz , « que ce voyageur soit malheureux ? — Je » ne le pense pas, ma chère. Ses traits sont » calmes et tranquilles , le malheur laisse )) des traces. Piappelle-toiles premiers temps » de la mort de ton père. Quand tu dor- » mais . on voyait que tes yeux avaient )) pleuré , qu'ils devaient pleurer encore. » — Tu as raison; mais nous pouvons » nous tromper ; il faut que son réveil » soit doux; prépare-toi, prends ta flûte j) champêtre. Quand il ouvrira les yeux, je )) chanterai, tu m'accompagneras. S'il souf- » fre , nous lui ferons du bien: s'il est heu- » reux , cela ne peut lui déplaire. — Ecou- » te , Zunilda , c'est, je crois, un Français. » J'en ai déjà vu dans notre pays, ils avaient » cet habit. — \ ois-tu conmie il s'appuie

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» sur notre chien? Fidèle allait l'éveiller en » venant à moi ; mais je l'ai fait rester à sa » place ».

Comme Elerz finissait de parler, Florvel s'agita. Les deux amans se placèrent près de lui 5 les yeux de Florvel s'ouvrirent , et ses regards et son oreille furent frappés en même temps des beaux traits de Zunilda , de sa voix touchante et de la douce flûte d'Elerz.

11 est des sensations auxquelles l'âme la plus gâtée par les vices du monde ne r<^iste point. Florvel crut faire un rêve délicieux , et cette illusion , un instant prolongée , retarda les vives expressions de sa reconnaissance. La beauté de Zunilda , sa fraîcheur , ses traits animés encore par la douce expression de la bienfaisance , le jetèrent dans la surprise et l'admiration.

(c Qui que vous soyez , lui dit Elerz , )) jeune étranger, regardez cet asile comme y) le vôtre. Zunilda vous reçoit chez elle ; » moi son amant , bientôt son époux , je » mêle mes soins , mes vœux aux siens , » pour vous rendre ce lieu aussi doux que » je le souhaite. Oui , reprit Zunilda , en

y) passant

y) passant son bras autonr du cou d'Elerz , » nous bénissons le ciel de vous avoir con- » duit parmi nous ; nos fleurs , nos fruits , >5 nos troupeaux , disposez de tout. Mon » père me l'a toujours dit : Hien en entier y) n'est à toi , songe à la part de Vétran- » ger. ....)) En disant ces mots, Zunilda, avec une grâce dont elle ne se doutait pas , présentait à Florvel la corbeille qit'elle avait préparée.

On ne se défait pas aisément des formes et du ton des villes. Florvel , ému de tant de bonté , de simplicité , voulut y répondre avec de la franchise et du naturel ; il fut maladroit , et rien ne contrastait plus que ses manières élégantes , sa politesse recherchée , avec la candeur naïve de ses hôtes. Ils comprirent cependant qu'il les remerciait ; mais , quoiqu'il parlât bien leur langue, tant de phrases pour un sentiment les étonnaient. Dans ce moment , les échos de la plaine retentirent de sons aigus et lointains. C'étaient les pâtres qui rappelaient leurs brebis et leurs chiens, ce Youlez-vous , dit Zunilda , )) venir voir rentrer nos troupeaux ? Ils

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