‹ Les femmesChapitre 13 sur 20 · ROMANCE · texte numérisé non relu

ROMANCE

Ce qui vous pare , ô riante prairie , Ce qui vous prête à mes yeux des appas , C'est que j'ai vu l'e'le'gante Zélie , Toucher vos fleurs de ses pieds délicats.

Ruisseau charmaut , ta course n'est si pure Que pour avoir , à l'ombre des roseaux , Presse' son corps , répe'lé sa figure Dans le cristal de tes limpides eaux.

L'ardent été qui brûle notre plaine , Semble à ses yeux dérober sa chaleur ; L'ail embaumé doit à sa douce haleine Sa pureté , son parfum , sa fraîcheur.

Zunilda , toujours triste , entend plus qu'elle n'écoute. Dès que Florvel la voyait trop distraite , le nom d'Elerz était prononcé. A l'instant même , ses beaux yeux se tournaient vers Florvel , son oreille s'ouvrait avidement ; alors l'adroit corrupteur changeait insensiblement d'objet dans ses chants , dans ses discours. Le bonheur, l'ivresse de l'amour étaient célébrés. On ne rappelait plus le nom d'Elerz j on cherchait

DÔO li E S FEMMES.

à l'éloigner de la pensée. INIais quand on cessait de parler d'Elerz , le froid , la distractton revenaient. Enfin , c'était un feu toujours brûlant que l'on couvrait et découvrait tour à tour.

Florvel ne se décourage pas ; la douleur dont il est témoin l'enhardit à prendre les mains de Zunilda , à essuyer les pleurs de ses yeux , à la presser même dans ses bras , avec une tendresse qu'elle ne prenait que pour l'expression de son amitié. Loin de s'en effrayer , elle écoutait les paroles de consolation qu'il prononçait avec une voix agitée. Quelquefois même, la belle tète de Ziujilda se penchait sur l'épaule de Florvel. Il brûlait , se consumait ^ il était dans une situation à la fois douce et désespérante.

Son seul but était d'égarer la tête de Zunilda • tantôt il se félicitait de la victoire j il croyait voir la volupté pénétrer insensiblement dans ses sens , et produire la douce langueur qui l'accablait ; d'autres fois , il n'apercevait en elle que les symptômes de l'innocence et des regrets. Son art était à bout 3 toutes les caresses pures étaient ha-

L E a FEMMES. 53l

sardées ; un degré de plus pouvait le trahir, et ne réussissant pas , ne lui laissait que la honte d'un projet odieux.

(( Elerz ! Elerz ! s'écrie tout à coup Zu- » nilda , que ne peux-tu voir tous les soins » de ton ami pour moi ! Combien ta ten- » dresse en jouirait ! Si ma douleur pou- » vait diminuer , je la sentirais moins près » de lui ».

En achevant ces mots , elle jette sur Florvel un regard tendre et touchant qui pénètre jusqu'au fond de son âme ; elle presse une de ses mains avec une affection vive , qui marquait à la fois sa candeur et sa sensibilité.

c< Adorable Zunilda î répond Florvel , )) ai-je quelque mérite à aimer ce que la )) nature a produit de plus parfait et de plus >î estimable ! Dans les temps où l'on adorait )) de simples mortelles , on vous eût élevé » des autels ! »

Comme un son discordant \ient quel- ({ucfois interrompre une douce harmonie , cette louange forcée , cet enthousiasme factice de Florvel , joint au mouvement de

002 Ij E S FEMMES.

son visage , au feu qui sortait de ses regards , arracha tout à coup Zunilda de son doux abandon. Elle regarde Florvel avec étonment ; elle cherche à quoi tenait cette chaleur subite , imprévue ; mais , incapable de rien imaginer de contraire à l'innocence , et n'ayant pas l'habitude de s'expliquer tous les discours de Florvel , elle ne s'efforce pas long-temps à le comprendre , et sa pensée retourne à son cher Elerz. Pour augmenter le délire de Florvel en ce moment , Zunilda , embarrassée d'une gaze légère qu'elle portait , la jette avec distraction , et découvre aux yeux de Florvel une taille enchanteresse et mille trésors qu'il n'avait pu que deviner, et dont son œil avide peut saisir plus aisément les contours. Il ne se contient plus , il s'approche d'elle. Elle était placée vis-à-vis d'une fenêtre d'où l'on apercevait le bourg où Elerz était allé. Sentant les bras de Florvel qui la serrent doucement , elle y répond avec innocence , elle lui montre la route du bourg, et reste fixée à la même place , les regards toujours attachés sur le même objet. Ses yeux se

LES FEMMES. 53a

remplissent de quelques larmes , ses jambes fléchissent, et, dans sa douce rêverie, elle s'abandonne sur Florvel qui l'entraîne doucement

Le jour était fmi. La lune brillait d'un doux éclat j ses rayons frappaient sur le beau visage de Zunilda, sur ce cou d'albâtre que Florvel dévorait des yeux. Comment peindre l'opposition de tous ces sentimens divers ? La confiance , le calme de Zunilda , le désordre de Florvel , le tumulte de ses sens ? ses mains tremblaient ,

son cœur battait Son âme était

bouleversée , sa tête perdue. Au dernier degré du délire , il allait s'abandonner à tous ses transports. Tout à coup Zunilda détache de son sein une tresse des cheveux d'Elerz qui ne la quittait jamais. Elle la porte avec vivacité sur ses lèvres brûlantes ; elle la couvre de baisers et de larmes. « O mon » Elerz ! s'écria-t-elle , peut-être en ce mo- )) ment le sort fatal t'enlève à moi ; peut- » être les cruels qui t'arrachent à Zunilda » vont exposer tes jours. Peut-être , hélas ! » ta vie qui n'était qu'à moi va se perdre

O Jt I, ES FEMMES.

» dans l'éternité ! C'est sur ce gage , tou- )) jours placé contre mon sein , c'est Jans » les bras de ton ami sensible et vertueux , y) que je jure de ne pas te survivre un insy) tant ! Nous étions heureux , il y a quatre )) jours , dans le Bois des Naissances ; si je » te perds , c'est dans la vallée des Tom- » beaux qu'on nous réunira. Astre qui

)) nous éclaires , guide mes pas î Je

y> vais renouveler ce serment sur la cendre )) de mes pères » .

A ces mots , Zunilda se lève. Ses yeux ne

versent plus de larmes ; mais une

douleur profonde les fixe, et jette sur tous ses traits une sombre gravité.

Florvel , anéanti par le mouvement subit de Zunilda, reste inmiobile. 11 ne fait nul efibrt pour la retenir, et passe tout à coup de l'espoir, de l'ivresse et de l'étonnement , à la rage. Cependant il suit les pas de Zunilda : elle s'est échappée avec vitesse ; mais a la clarté de la lune, il la découvre, l'atteint et arrive en même temps qu'elle à la vallée des Tombeaux.

Elle s'élance dans l'enceinte. Mais une

vénération religieuse arrête subitement les

pas de Fiorvel ïl hésite , il balance.

Il porte dans l'enceinte un pied tremblant qu'il retire soudain. Ce silence de la nuit , l'aspect imposant des sépulcres pressés dans ce lieu solitaire , ce triste retour sur luimême que tout homme éprouve au milieu des morts , tout opère à la fois un prompt changement dans l'âme de Fiorvel. Ce n'est plus un séducteur corrompu qui poursuit l'innocence ; c'est un homme revenu de son égarement , dont l'âme parle plus que les sens , qui réfléchit , qui sort d'un songe enivrant. Il a senti les profondes impressions de ce lieu ; il est plus digne d'y pénétrer. Un moment auparavant , il n'osait y porter ses pas ; maintenant il y marche sans crainte ; il avance , il erre parmi ces tombeaux. Chaque pas qu'il fait dans cet asile du silence l'épure , le porte vers des idées de morale et de religion. Fiorvel n'est point naturellement vicieux ; le monde l'a séduit , son amour-propre l'a précipité dans mille erreurs ; il ne faut qu'une occasion pour développer ses vertus. Chaque

objet (]ui le fanpe augmente sa rêverie, chaque réiîexion qu'il fait lui donne un remords. 11 clierche encore Zunilda , mais c'est avec le calme d'un cœur épuré. Tout à coup , au détour d'une longue avenue de cyprès , il aperçoit une tombe simple entourée de jeunes peupliers: il avance. Dieux! quelle impression profonde il ressent ! Zunilda , prosternée sur ce sépulcre , l'arrose de ses larmes.

c( O mon père ! s'écrie-t-elle , je viens » prier le ciel près de toi ! Près de toi , » mes vœux seront mieux entendus ! Dieu )) puissant , rends- moi mon Elerz !....» Ces derniers mots furent prononcés avec un accent si tendre, si solennel , que Florvel lui - même en fut attendri. Des larmes s'échappèrent de ses yeux. O douce puissance de la candeur et de la vertu

sur une âme sensible ! Il croyait

entendre en lui-même une voix secrète qui répétait : Dieu puissant , rendezlui son Elerz. Cette opposition terril^le de la passion et de la pitié produisit dans tout son être un desordre au dessus de ma

faible

LES FEMMES. ogy

faible expression. Son cœur se déchire ^ sa tète s'enflamme , ses pensées se bouleversent , sa raison s'égare. Il sort de l'enceinte des Tombeaux avec la rapidité d'un éclair, et semblable à l'hôte des forets qui s échappe à travers les plaines , en emportant dans ses flancs le trait cruel qui le déchire , et qu'il croit arracher par sa vitesse. Ainsi le malheureux Florvel fuyait vers la cime des monts , croyant toujours entendre au fond de son cœur ces mots qu'il prononçait malgré lui : O Dieu I rendez-lui soji Elerz.

Cependant , après sa prière , Zunilda était resiée sur le tombeau de son père , muette de douleur , absorbée dans un saint recueillement. Un bruit confus se fait entendre ; l'air retentit de cris d'allégresse. Des flûtes pastorales se mêlent ans cris de la joie ; les noms de Zunilda , d Elerz sont répétés par les échos des valloiis ; ils s'approchent : bientôt on distingue toutes les voix.

Ah! Zunilda , bonne Zunilda ! tu leur es &i chère ! Tous les haJjitans du village sojit

heureux d'avance du bien que tu vas goûter. Ils te ramènent ton amant en triomphe. Le sort a respecté ta félicité ; un autre que lui part pour les camps. Zunilda se relève avec précipitation ; elle n'ose encore croire à son bonheur ; elle prête une oreille attentive , un doux frémissement l'avertit qu'elle ne se trompe pas. Elle se précipite à l'entrée de l'enceinte. Elle est dans les bras d'Elerz , dont l'ivresse ne peut se comparer qu'à la sienne.

O doux moment! les paroles meurent sur leurs lèvres; les larmes sont dans leurs yeux, et les mouillent sans se répandre ! On les entoure , on les embrasse , chacun veut leur témoigner sa joie. Ils passent tour à tour dans mille bras ouverts pour les recevoir.

Après ce premier moment d'ivresse , on s'achemine vers leur demeure. Les hautbois, les chalumeaux les accompagnent. A chaque pas , ils sont arrêtés par une nouvelle offrande. L'un apporte un jeune agneau , l'autre du miel des montagnes. Ici , c'est un chasseur qui dépose aux pieds de Zunilda le fruit de son adresse ; plus loin , un enfant

LES FEMMES. 35g

lui apporte l'oiseau tremblant qu'il a pris. Le chemin est jonché de fleurs 5 l'air, rempli d'acclamations joyeuses. La vieillesse , l'enfance , la jeunesse , tout se mêle à ses doux transports qui s'augmentent en se communiquant.

Que manque-t-il à tant d'honmiages ? La présence de Florvel, qui venait de se rapprocher , mais qui se tenait seul à l'écart. Un pouvoir inconnu l'empêchait de voler dans les bras de ses deux amis. Perdu dans ses réflexions, il compare, malgré lui , la douce candeur d'Elerz , de Zunilda , avec le tumulte secret de ses passions.

ce Quoi ! se disait-il à lui-même , serait-ce )) là le bonheur ? Ai-je été jusqu'à présent 3) dans l'erreur ? Est-il vraiment quelques » femmes incapables de légèreté , et qui » puissent aimer sans partage , qui soient à » l'abri de toute séduction ? S'il en est une , » c'est Zunilda , et un autre la possède ! » Quel moyen , quel secret a-t-il employé y) pour enflammer son âme? Ah ! sans doute, » son art consiste à n'en point avoir ! Sim- » pie , naturel comme elle , il lui plaît par

54o LES FEMMES.

» ce seul point Je ressemblance. Al^andon- )) nons tous ces moyens d'adresse , qui sont 3) perdus auprès de Zunilda. QuElerz soit )) mon modèle. Je saisirai sans peine cette » nuance de simplicité : il est plus aisé d'ou- » blier l'art que de savoir s'en servir » .

Florvel ne tarda pas à exécuter son projet. C'est peu de changer de formes et de langage j il adopte un autre habillement. Ses cheveux blonds , et toujours parfumés , tombent en boucles naturelles sur son front. Cette grâce recherchée , que l'on remarque dans sa personne , est al)andonnée pour le maintien rustique des habitans des mon-

tagne

Il faut en convenir cependant , c'est cette nature que Florvel a le plus de peine à deviner. Sous cet extérieur factice , on reconnaît l'homme du monde déguisé.

Près de Zunilda , ne trahira-t-il pas encore plus ses desseins par ses discours , qu'il ne rappelle son état par l'élégance de ses manières ? Un cœur peu sincère imite aussi mal la candeur que le corps façonné par i'art ne peut contrefaire la nature.

L #S FEMMES. 34l

On ayait craint de perdre Florvel , et son dépai t ne paraissait que différé. Les deux amans n'osaient même lui parler de ce moment cruel. Que l'on juge de leur ctonnement , de leur joie , en voyant Florvel prendre les habits du pays , leur laisser l'espoir qu'il se fixerait près d'eux ! Il était trop adroit pour ne pas chercher à donner un prétexte plausible à ce changement subit.

Il suppose que les troubles qui déchirent sa patrie l'en éloignent ; il ajoute qu'il a appris la triste nouvelle des pertes sensibles à son cœur.

La misantropie , dit-il , s'empare de lui j il veut renoncer pour long-temps à des lieux qu'il ne peut revoir sans douleur.

Les deux amans s'empressent à le consoler de ses peines supposées ; ils seront tout pour lui ; amis , famille , patrie , ils lui tiendront lieu de tout. Ces tendres expressions , ces mouvemens d'une bonté si naïve auraient dû rendre Florvel à la vertu. Mais non ; son amour-propre est trop en jeu , trop compromis. 11 lui sacrifie tout autre sentiment.

D'ailleurs , Florvel pouvait peut-être encore se le dissimuler ; mais il existait au fond de son cœur un attrait profond pour Zunilda , qui ne devait pas tarder à lui faire sentir toute sa puissance.

Plusieurs mois se passent. Florvel, qui jusque là n'avait fait, en quelque sorte, qu'assister aux détails journaliers de la \ie des deux amans , y participe lui-même. Il préside aux travaux des champs • l'aurore le trouve dans la plaine. Les agneaux chéris de Zunilda sont soignés et conduits par lui j il élève des fleurs difficiles à préserver de la rigueur du climat. C'est avec une douceur extrême qu'il songe que ces fleurs vont naître sous ses mains pour Zunilda.

Ah! déjà dans ton cœur, Florvel, il s'est fait un changement dont tu ne te doutes pas ! Tu crois rendre tous èes soins par simple calcul à celle que tu désires ; tu les rends par attrait à celle que tu aimes , sans te l'avouer.

C'était une chose piquante , que l'étude particulière de Florvel pour imiter

Elerz , pour chercher en kii ce qui plaisait tant à Zunilda. Quel triomphe pour la nature!

Plus matinal que de coutume, un jour Elerz attendait avec Florvel le réveil de Zunilda. Pendant les apprêts d'un déjeuner qu'ils faisaient tous trois avec un égal délice , Florvel , peu content de ses observations , voulut en causant avec son rival, pénétrer les mouvemens de son âme, afin d'en tirer d'utiles lumières pour ses projets.

Yoilà quelle fut , à peu près , leur conversation. J'observe que les réponses d'Elerz perdent de leur naïveté par la traduction.

FLORVEL

Elerz, dites-moi, votie amour pour Zunilda a-t-il été prompt à naître?

ELERZ.

Aussitôt que je la vis, je l'aimai.

FLORVEL

Et n'iavez-vous pas cherché à vous en défendre ?

ELERZ.

Je ne vous entends pas.

FLOR VEL

Je demande si vous avez essayé de ne pas l'aimer?

ELERZ.

Est-ce que cela était possible? D'ailleurs^

pourquoi ?

FLORVEL

Dans la crainte qu'elle ne répondît pas à votre tendresse.

ELERZ.

Je ne songeai point à cela. Aimer , ce n'est pas penser si l'on vous aimera.

FLORVEL

Si pourtant elle ne vous avait pas payé de retour , vous auriez été malheureux ?

ELERZ.

Ouij mais je n'y pensais pasj je vous l'ai dit. ,

FLORVEL

Et quel moyen preniez-vous pour lui plaire?

ELERZ.

Je l'aimais. Yoilà tout.

FLORVEL

Et vous le lui dites tout de suite?

ELERZ.

Comme je le sentais.

FLORVEL

Vous espériez bien qu'elle répondrait de même ?

ELERZ.

Je pensais à ce que je lui disais, et non pas à ce qu'elle répondrait.

FLORVEL

- Pourquoi?...... Car elle pouvait vous répondre : — Klerz y je ne vous aime pas , je ne ceux pas vous épouser. Vous pouviez donc être inquiet,

ELERZ.

Mon cœur était si plein de ce que je sentais , qu'il n'y avait pas de place pour la crainte. On ne peut pas penser à deux clio- 8es à la fois.

546 liES FEMMES,

FLiORVEL.

De ce moment , vous rêviez toute la journée aux choses qui pourraient lui plaire, aux moyens qui pourraient la séduire?

EEERZ.

Non : quand je lui portais des fleurs , et que je restais près d'elle , ce n'était pas pour l'attacher , c'était pour faire ce que voulait mon cœur.

FLORVEL

Dans toutes les attc ■^'^îons que vous aviez pour elle , qu'est-ce qui la charmait davantage ?

ELERZ.

Tout également ; ce que je faisais , ce que je lui donnais , ce que je lui disais.

FLORVEIi.

Elle, de son côté, chercha promptement ce qui pouvait vous plaire ?

ELERZ.

Non , pas plus que moi j sans y songer

liES FEMMES. 547

elle ne pouvait pas faire autrement. Tout d'elle est toujours bien.

FLORVEIi.

Et si quelqu'autre que vous l'eût aimée ?

EliERZ.

Oh î nous sommes beaucoup ! Je suis bien aise qu'on l'aime.

FliORVEL.

Vous ne connaissez donc pas la jalousie ?

ELERZ.

Cela ne se peut pas , puisqu'elle m'aime.

Ils en étaient là de leur conversation, quand Zunilda arriva. Les réponses naïves , mais désespérantes d'Elerz , avaient jeté Florvel dans une profonde rêverie. Jamais Zunilda n'avait eu tant d'enjouement. Sans remarquer la tristesse de Florvel , elle s'approcha de lui avec cette grâce aimable qui ne la quittait jamais. (C La matinée est su- » perbe, lui dit-elle : il faut en profiter , y) j'ai fait préparer notre bateau j nous sui-

» vroDS le cours de la petite rivière qui )i borde la prairie ; elle conduit à la métai- )) rie d'un ami d'Elerz , chez qui nous pas- » serons la journée. Nous voulons le préve- )) nir du jour de notre mariage qui s'appro- » che. Oui, reprit Elerz, mon bonheur en 5) sera plus grand quand mes amis lepar- » tageront ».

Chaque mot était un coup de poignard pour Florvel ; cependant il parvint à se vaincre. Tous trois s'embarquèrent et s'abandonnèrent au courant. Bientôt le rivage disparut à leurs yeux. Ils étaient placés sur le même banc. Zunilda , entre Elerz et Florvel , avait un bras passé autour du corps de son amant qui la pressait contre son sein. Une main de Zunilda était dans celle de Florvel. a Yoilà, dit-elle, voilà comme je vou- » drais passer toute ma vie ». Ce mot livra Florvel à deux sentimens contraires. Tous

les feux de l'amour le dévoraient ! Mais

cependant l'expression touchante de l'amitié de Zunilda et d'Elerz lui faisait éprouver une douceur dont il ne pouvait se défendre. Cette jouissance secrète et involontaire

LES FEMMES. D^g

le plaçait dans la situation que la délicatesse , les droits de l'hospitalité lui commandaient. Chaque instant , chaque circonstance l'y ramenait j l'entêtement seul de son amour-propre voulait en vain l'en distraire.

Pendant que la barque emportait rapidement nos voyageurs , leurs yeux jouissaient

de mille tableaux charmans et variés

Les différentes réflexions qui les agitaient , amenèrent un silence que Zunilda rompit la première.

« Florvel, dit-elle, vous savez comme vo- 5) tre voix me plaît. Chantez, je vous en )) supplie ».

Comment refuser Zunilda? Voilà ce que chanta Florvel.

Celte eau fuit et le temps s'envola

D'une égale rapidité.

Jamais , par notre vœu frivole ,

Aucun dos deux n'est arrêté;

Leur cours nous entraînant sans cesse ,

Servant ou trompant notre effort ,

Pousse avec la même vitesse ,

L'un au naufrage , et l'autre au port.

55o L.ES FEMMES.

Florvel avait de la peine à être simple , inéme dans le choix de ses chansons. Le sens figuré ne fut pas entendu tout entier d'Elerz et de Zunilda. Ils chantaient le refrain avec Florvel. Celui-ci continua.

Notre course , dans sa vitesse , Présente et dérobe à nos yeux.

Mille objets qui changent sans cesse Ce spectacle délicieux ; Mais en vain le tableau varie ; Quand l'objet qui plaît vient de fuir , Ainsi qu'une image chérie , Il charme encor le souvenir.

Cest ainsi qu'un amant bien tendre , Entouré d'aspects ravissans , Ke peut rien voir et rien entendre Que l'objet seul de son encens.

Pour lui , dans cette ivresse pure , Qui le domine chaque jour , Il n'existe , dans la nature , Que sa maîtresse et son amour.

Florvel aurait voulu que le voyage fut plus long. 11 se trouvait presque heureux , et voyait avec peine le terme de leur navigation : mais la métairie de l'ami d'Elcra

li E s FEMMES. 55l

irctait qu'à deux lieues de l'habitation de Zuuilda.

JNorten ( ainsi s'appelait cet ami ) était lui-même dans sa barque, et se livrait au plaisir de la pèche , quand ses amis arrivèrent vis-à-vis de sa demeure. Avec quelle joie il les reconnut.' Quitter ses fdets, s'élancer dans le bateau de Zunilda , fut pour lui l'affaire d'un instant. Florvel , resté dans le bateau, et que Norten n'avait pas aperçu , regardait avec intérêt ce tableau.

Elerz le présenta à JNorten : (C Voilà un )) Français que je t'amène, lui dit-il- mais J> ce n'est point un étranger pour toi, car .>î il est notre ami. Nous vivons avec lui de- J) puis assez long-temps , pour t'assurer qu'il » est bon, généreux et digne de ton esti-

» me )> Norten n'était pas complimen-

teiu\ A ce seul mot, il embrassa Florvel , et lui dit: «Venez, jeune Français * que ma a maison soit la votre. Je vous y recevrai » comme Elerz 3 je ne puis rien vous dire )) déplus ».

Florvel répondit avec politesse , et Norten, en prenant lui-même les avirons des

552 I. E s FEMMES.

mains du batelier qui ramait trop lentement au gré de son impatience, il conduisit ses amis dans une petite anse où son jardin aboutissait.

Jamais Florvel uebasardait, près de Zunilda , un mot trop expressif qui put découvrir son secret. Mais comme il lui donnait la main pour descendre de la nacelle, un ha' sard pensa le trahir. Le pied de Zunilda glissa. H la retint dans ses bras* et parla position où ils se trouvaient tous deux, lui sur le rivage, elle encore dans la barque, le vent ayant dérangé la gaze qui couvrait son sein , ce beau sein , presque découvert , posa un instant sur la bouche de Florvel. Une prude aurait rougi ; mais Zunilda est si pure, qu'elle ne donne aucune importance à ce hasard. Pour Florvel , on juge de ce qu'il éprouva.... Toutefois son ravissement ne le porta qu'à s'écrier avec émotion :^/i / Zunilda En même temps , et malgré lui,

il la pressa vivement dans ses bras. Zunilda ne vit dans le trouble de son ami que la crainte naturelle de sa chute; et riant ellemême de ce léger accident, elle courut rejoindre

joindre Elerz, et acheva de déconcerter Florvel qu'elle laissa dans une stupeur difficile à exprimer.

<^ Eh ! venez donc ! lui cria Norten •, que » faites-vous seul sur ce rivage? Nous allons y> nous mettre à table. Qu'est-ce qui vous » éloigne de nous? Allons, gaieté, cordia- » lité. Elerz a raison, vous n'êtes point un ï) étranger pour moi, puisque mes amis vous » aiment i).

Le repas fut bon, simple et gai: Florvel seul était plus que préoccupé. Au moment des fruits, le bon Norten porta la santé de Zunilda. ^ i^otre bonheur, Zunilda, s'écria-t-il, en se jetant dans les bras d'Elerz. 11 mit une telle expression à ce mouvement, qu'il attira les yeux de Florvel. Ceux de Norten étaient mouillés de larmes. L'attendiTissement se répandit dans l'âme des convives j mais Florvel restait dans le silence. (( Que ce spectacle ne vous étonne point , )) Monsieur, lui dit le bon Norten. Mes )) amis, je n'ai rien de caché pour vous en. >5 ce moment, et d'ailleurs, pourquoi disi) simulerais-je une chose dont je m'honore, II. a 5

» dont le souvenir jette à la fois de la tris- )) tesse et de la douceur sur ma \'ie? Appre- » nez que j'aimais Zunilda , que je l'aimerai » toujours. Cet aveu ne peut tourmenter )) Elerz; il me connaît et m'estime. J'aperçus yi un jour Zunilda. Ce seul instant m'attacha » à elle. Je me fixai dans le lieu qu'elle ha- » bitait. Elerz eut le bonheur de lui plaire. )) Je dus renfermer mon amour en moiy) même , rester l'ami de mon rival. Malheur, » cent fois malheur à celui qui ne respecte )) pas le choix d'une femme honnête! Le » plus grand crime est de chercher à trou- » bler le bonheur des autres , surtout celui )) de deux cœurs aussi parfaits. Eh ! d'ail- » leurs , que peut-on espérer , si ce n'est des )) troubles pour les autres , et des remords )) pour soi?.... »

Ace dernier mot, Florvel, ne pouvant plus se contenir , sortit de table brusquement.

Qu'on se rappelle ce Florvel , si brillant de succès, méprisant les passions qu'il excitait , avec la certitude de ne jamais en être atteint ! Le voilà , par le pouvoir non

d'une coquette spirituelle et adroite , mais d'une jeune personne toute naturelle , bouleversé de mille agitations, de mille sentimens contraires.

Un seul mot de la bouche de Norten l'a rendu honteux de lui-même. 11 rougit d'autant plus de ses efforts , qu'ils ont été vains. Tout l'odieux de sa conduite se présente à lui y mais trop faible pour suivre un parti nécessaire et généreux , l'incertitude ajoute encore à ses tourmens.

De tout ce qu'avait éprouvé Florvel, rien encore ne l'avait plus frappé que le dernier événement. Ce hasard , cette similitude de situation , tout était fait pour l'atterrer. Pour la première fois , il s'avoua ses remords ; enfin , loin même de tous les regards , il rougit. Dans ce moment , Zunilda parut dans le bosquet où Florvel était assis sur un banc de gazon , la tête appuyée sur ses mains , abîmé dans ses réflexions. Zunilda se place avec une tendre confiance près de lui , l'interroge, le presse. Sa candeur, sa simplicité le jetèrent dans un embarras , dans un étoniiement qui lui permirent à peine de pro-

556 liES FEMMES.

férer un mot.... Il prend la main de Zunildà qui la lui abandonne avec innocence. Ses désirs se rallument; mais cette fille charmante laisse tomber sur lui un regard si serein , si calme , qu'elle lui en impose. Il veut s'arracher à ce pouvoir inconnu , rap" peler de coupables idées. Une seconde fois les yeux de Zunilda le rendent à lui-même. Depuis quelque temps il avait cherché à l'imiter , à prendre les apparences de sa candeur naturelle ; elle l'y force en ce moment. Un changement subit , mais préparé dès long-temps , sans qu'il s'en doutât , se fait en lui. Cette tendre occupation de Zunilda, l'intérêt naïf avec lequel elle est venue le trouver, lui fait plus d'impression que tous les reproches dont on eût pu l'accabler , si d'autres que lui seul eussent connu l'état de son cœur. O triomphe d'une vertu si simple ! Florvel a voulula corrompre ! Il s'épure.

Elerz et Norten parurent tout à coup.

ce Je le vois, dit Elerz en s'approchant , y> rien ne distrait notre ami de sa mélancoj) lie. Les plaisirs que nous pouvons lui » oiTrir ne sont pas assez vifs poux l'arra-

LES FEMMES. SSy

» cher un moment aux peines que les soux venirs de sa patrie lui causent. 11 faut J) n'avoir pas goûté d'autres jouissances , X pour s'attacher à celles-ci. — Vous vous » trompez , reprit Florvel avec émotion. T> Je crois être sûr à présent que , pUis les » plaisirs seront innocens et purs , plus j'en » jouirai. On apprend près de vous et de » Zunilda à devenir meilleur. Yous êtes » faits tous deux pour produire de grands » changemens sur les âmes ; et le specta- :p cle de votre bonheur »

En ce moment , Florvel regardait Zunilda. 11 n'eut pas la force d'achever

Heureusement l'excellent Norten poursuivait , en répétant avec chaleur : <( Oui , le » spectacle de leur bonheur est à la fois » un tableau touchant et une leçon » .

Norten parlait avec éloquence et sensiliiîitc. 11 fit une peinture si vive de la réunion de trois êtres que l'amour et l'amitié rapprochent , que Florvel ( attendri peut-être pour la première fois de sa vie ) versa quelques larmes qu'il cacha. Cependant la journée s'avançait j on se sépara, mais avec

la promesse formelle de INorten, qu'il \iendrait chez Zunilda le jour de sa noce. Les trois amis retournèrent à leur demeure.

Pendant le voyage, Florvel fut plus calme. Il cherchait à s'étourdir lui-même: il essaya d'être gai ; mais bientôt il retomba malgré lui dans une rêverie profonde.

Sa nuit fut loin d'être tranquille. L'excès de l'accablement seul ferma sa paupière un moment. Mais (jue son réveil fut pénible î Jusqu'ici sa position avait été supportable par l'agitation même, et par l'espoir coupable qui renaissait de l'inutilité de ses efforts. Mais ce n'est plus ce tourment de la résistance de Zunilda , contre lequel il luttait sans cesse. 11 a renoncé à des projets qui, même dans leurs chimères, berçaient et consolaient son cœur. Ses yeux sont ouverts; une lumière affreuse vient l'éclairer. C'est peu de sentir des remords. 11 n'est devenu sensible que pour un objet au monde, pour Zunilda ; il retrouve en lui la même indifférence, le même dédain pour tout ce qui existe, hors pour Zunilda. Près d'elle, il faut abjurer jusqu'à l'espérance ! Quel

LES FEMMES. o5g

sera maintenant l'intérêt de sa vie? Le vide de son âme le tue j il ne croyait point à l'amour , et ne l'a connu que pour son supplice. Ah! combien le sage Norten lui paraît digne d'envie ! Le courage donne à Florvel la force du sacrifice , mais non la pureté nécessaire pour en jouir. Qu'on ne s'y trompe point ; ce courage naissait plus, chez Florvel, de l'amour-propre que de la vertu. Il se retrouvait encore dans le parti qu'il prenait d'abandonner de vains projets. Cet amour-propre indomptable soutint encore quelque temps la force de cet insensé.

Plusieurs mois s'écoulèrent , pendant lesquels il crut qu'il vaincrait son sentiment qu'il ne s'avouait pas encore comme une passion violente. Il pensa qu'il soutiendrait le spectacle toujours renouvelé des amours d'Elerz et de Zunilda. L'horrible contrainte qu'il s'imposait et la violence de ses combats détruisaient chaque jour sa santé ; mais il s'abusait , ou feignait de s'al^user toujours , jusqu'au moment où un événement inattendu lui découvrit son âme toute entière.

Les bois les plus profonds et les plus so-

56o LES FEMMES.

litaires étaient ceux qu'il cherchait de préférence ; et là , des larmes dévorantes , des remords , tous les déchiremens d'une âme brisée par une passion sans espoir , usaient et consumaient sa vie. Pourquoi ne quittait-il pas un pays si fatal à son repos ? C'est que là finissait son courage ; et quand des joursentierss'étaient passés dans d'horribles tourmens , il retrouvait encore quelque charme à rentrer sous le toit de Zunilda , de cette Zunilda qu'il avait vue d'abord avec tant d'indifférence , dont il crut la défaite si facile , et qui , par degrés , était devenue l'arbitre de sa vie. Au moins , dans les courts instans qu'il passait avec Elerz, avec Zunilda , s'il était malheureux , sa douleur conservait encore quelque délicatesse. 11 ne s'y mêlait pas de ces mouvemens de rafije secrète contre celui qu'on lui préférait. Il regardait plus en lui la source du bonheur de Zunilda que la cause de son propre désespoir. En un mot, il ne voyait plus l'ami; mais il ne voyait pas encore entièrement le rival. Son malheur approchait du point où il ne pourrait plus le supporter. Telle est

LES FEMMES. o6l

la nature des malheurs sans remède ; à chaque instant ils s'aggravent au point de nous anéantir.

Florvel sans repos, sans sommeil , était exténué de langueur et d'abattement. Ses amis , désespérés de son état , gémissaient tous deux d'en ignorer la cause. Le malheur de la connaître aurait empoisonné leur félicité.

Florvel eût été moins à plaindre , s'il eût pu répandre des pleurs; mais ses yeux, brûlés par une douleur impuissante , ne trouvaient plus de larmes. Un jour, seul, comme à son ordinaire , dans une foret voisine , il s'approcha d'un rocher qui dominait les bois et la plaine ; et , dans le délire de son chagrin , il écrivit ces paroles sur un arbre qui lui servait d'appui.

C'est pour mourir que la fleur vient de naîtr*. Les feus, du jour Tout perdre leur chaleur. Autour de moi je vois tout disparaître , Tout se détruit ; je garde ma douleur.

Le temps qui luit ajoute à mes alarmes , Accroît mes maux , loin de les effacer ; Mes faibles yeux ont tant versé de larmes , Que je n'ai plus de larmes à verser.

Je souETrais moins quand je pleurais encore j Mon triste cœur brûlait de moins de feux. Cruel Amour , ta victime t'implore :

Rends-moi mes pleurs , seul bien des malheureux.

Après avoir tracé ces vers, il s'assit sur la pointe du rocher. Trop préoccupé de ses maux , il ne voyait pas l'orage affreux qui se préparait. Eli! que lui paraissait le bouleversement desélémens, auprès du tumulte de son cœur et du trouble de ses idées ! Déjà le tonnerre grondait , la pluie tombait à flots pressés, et Florvel n'avait pas quitté la même attitude. Un éclair brillant et rapide vient frapper ses regards. A sa lueur, que découvre-t-il ? Sur le lîord d'un torrent voisin , Zunilda tremblante , dans les bras d'Elerz, surprise par l'orage. Son amant l'a placée sous un chêne hospitalier ; elle se presse contre le sein d'Elerz , elle voudrait s'y cacher toute entière. L'amour et la crainte se peignent tour à tour dans ses mouvemens.

O spectacle affreux pour Florvel! il n'avait connu que la douleur 5 à peine s'avouaitil sa jalousie. Ce moment la développe , et la tourne en rage. Elerz même lui devient

odieux ; mais cette lumière fugitive a disparu , les ombres la remplacent. Florvel voudrait les percer pour revoir encore ce tableau fatal qui le désespère , et que son ardente imagination rend pins cruel pour lui. Il se précipite vers le torrent qui le sépare des deux amans ; sa raison se perd. Son égarement est tel , que , sans cet obstacle peut-être , il s'élancerait entre eux deux pour essa^^er de les désunir.

Florvel tombe sur les bords du torrent. L'orage augmente et gronde sur sa tête ; mais il ne sent rien, il n'entend rien : il a perdu l'usage de ses sens. La nuit entière se passe. L'aurore vient de renaître , le calme est rétabli dans la nature , mais non dans l'àme de Florvel. Les rayons du soleil frappent ses yeux, le rappellent à la lumière, c'est-à-dire au désespoir. Son premier regard se porte encore vers l'endroit où il a vu les deux amans j mais il ne le reconnaît plus. 11 se traîne sur la pointe du rocher , et de là , bientôt il retrouve , et l'arbre , et la place où Zunilda s'était réfugiée dans les bras d'Elerz. Toutes les angoisses de la ja-

364 Ijës femmes.

lousie le dévorent. Pour comble de peine , les sons d'une musique champêtre se font entendre au loin. Le soleil , dans sa hauteur , éclaire toute la plaine. Dans le bourg et l'habitation de Zunilda , les préparatifs d'une fête s'offrent aux yeux de Florvel. O souvenir affreux ! il se rappelle que ce jour est celui qu'on a fixé depuis long-temps pour l'hymen d Elerz et de sa maîtresse. Ce dernier coup décide le sort de l'infortuné Florvel.

ce C'en est fait , s'écrie-t-il avec un ac- » cent douloureux. Elerz , Zunilda , et vous, y> lieux sinistres , que je n'ai connus que » dans un jour de malheur , je vous fuis. » Je ne vous reverrai plus ; j'abandonne y> pour jamais une contrée fatale où le dé- » sespoir m'attendait ! »

En achevant ces mots , il veut s'éloigner , ses forces s'y refusent j il retombe à la place où sa faiblesse l'arrête malgré lui. Hélas ! c'est à cette même place, qu'un an auparavant, heureux, tranquille, il examinait le spectacle imposant de la fonte des neiges et du retour Subit du printemps. Le printemps

va renaître encore, et c'est cette saison qu'Elerz et Ziinilda ont choisie pour serrer leurs nœuds.

ce Infortuné! s'écrie Florvelj la nature » va s'embellir, et raon âme, se plonger )) dans un deuil éternel!... Châtiment hor- » rible de mon immoralité passée! Je l'ai » bien méritée! Je vais fuir 5 mais j'emporte )) avec moi le trait empoisonné qui doitter- » miner mes jours ». Cette dernière pensée enlève Florvel à toute espérance , et rapproche tout à coup ses idées du ciel, seul asile des malheureux ! Involontairement il se prosterne. Tout à l'heure, il murmurait; il prie. Ce n'est jamais en vain que l'on s'adresse à l'être consolateur. Il apaise les souffrances qu'il ne finit pas, ou donne une force secrète pour les supporter.

La prière de Florvel fut d'autant plus fervente, qu'elle lui fut subitement inspirée par le dernier degré de la douleur et du découragement. L'effet en fut prompt. Naguère dévoré de jalousie, agité de mouvement de haine contre Elerz, contre celui qui l'avait comblé de soins et d'amitiés , sentantà la foi*

et des remordsaffreux, et des regrets coupa blés, de n'avoir jDas réussi dans ses criminels desseins : tel était Florvel , vil jouet des passions, et livré sans frein au désordre de sa tête et de son cœur. Maintenant des idées morales et religieuses ont élevé son âme. Il s'apaise; il rougit de lui-même; mais ses remords ont plus de douceur que d'amertume. Il se voit toujours le plus malheureux des hommes; mais il trouve de la force contre sa douleur. Il renaît au courage, à cette dignité d'homme , dont un lâche abattement l'avait dégradé. Son cœur , épuré par cette extase sublime , devient capable de tous les sacrifices.

c< Dieu puissant, dit-il, 6 toi dont le mal- » heur me rapproche, 6 toi qui m'accables )) pour m'éprouver, je te méconnus toute » ma vie! Un seul instant me rend à toi, et )) tu me sauves de moi-même î A quels se- )) cours profanes pourrai-je recourir? Que » sont les chagrins qui me dévorent auprès y) du néant dont tu me préserves? Mon âme » m'échappait; tu me la rends. Digne à » présent de me gouverner, je puis suivre

» les mouvemens que tu m'inspires, et dont » je me glorifie. C'est trop peu de me rési- )) gner à mon sort^^e te demande le bony> heur d'Elerz et de Zunilda ».

A l'instant où il prononçait ces derniers mots avec une sorte de solennité, l'harmonie champêtre approchait. Les jeunes époux , suivis des habitans de la vallée, s'avancent vers le lieu où l'on doit les unir ; et leurs cantiques montaient au ciel, en se mêlant aux vœux deFlorvel, pour le bonheur d'Elerz et de Zunilda.

L'autel était à peu de distance du rocher. Florvel descend dans la vallée, se montre aux époux , qui jettent un cri de joie en le ■voyant. Inquiets de son absence , ils avaient retardé l'instant de leur hymen , dans le vain espoir de le voir revenir-, enfin ils marchaient tristement à l'autel, quand il vint mettre le comble à leurs vœux.

Cependant la cérémonie commence. Dès sons religieux annoncent l'instant du serment des époux. Ms le prononcent , et le miliistre les unit.

Florvel sent alors que son courage l'aban-

ÙOO T. E s FEMME S.

donne^ ses genoux fléchissent, ses yeux se couvrent d'un nuage j il fait d'inutiles efforts pour se soutenir, et va tomber aux pieds de l'autel.

L'effroi est général; on s'empresse pour le secourir. Elerz et Zunilda ne s'en rapportent qu'à leur tendre intérêt pour prendre soin de lui. Au bout de quelques heures, il rouvre les yeux , et se trouve chez Zunilda , dans les bras de ses amis. Les expressions de sa reconnaissance prennent un caractère de sévérité qui les rassure. Le voyant mieux et plus calme, cette tranqnilhté leur rappela leur bonheur. Le soir vint les séparer de leur ami; ils peuvent enfin se livrer, sans trouble, à tout l'excès de leur félicité. Quelle nuit pour Florvel ! Mais quelle différence de son état à celui de la veille ! il a résolu de saisir ce moment pour quitter des lieux qui lui furent si chers; il emploie les heures qui s'écoulent aux préparatifs nécessaires, et, près de s'arracher de cette tranquille demeure, il adresse cette lettre à Elcrz et à Zunilda.

a Adieu , mou ami ; adieu , chère et

7) adorable

liES FEMMES. 56c)

« adorable Zunilda ! le sort ne m'avait » pas destiné au bonheur de finir mes jours » près de vous ; je suis né pour les ora- )) ges de la vie ; vous n'en méritez que les )) douceurs. Regrettez - moi quelquefois , » mais ne me plaignez pas. Parmi les )) chagrins qui me consument , il se mêle y) un bonheur que je vous dois. \os vertus » simples , votre innocence naïve ont pé- » nétré mon âme. Yous surtout , sensible » et pure Zunilda , vous m'avez fait abjurer » de trop funestes erreurs. Par vous , je » vois enfm qu'il peut exister sur la terre » une femme née pour le bonheur d'un » seul et Vadmiration de tous. Je vous » dois encore plus , mes amis ; vous m'avez » rapproché d'un être qui me donne la force » nécessaire pour soutenir une séparation j) éternelle.

» Adieu i quand vous lirez cette lettre , « je serai déjà loin d'un lieu chéri qui ne )) sortirajamais de mon souvenir ».

Florvel.

Page 1