DE L'OUVRAGE
Je crois avoir prouvé par quelques faits, par des rapprochcmens assez frappans , que 5 sous tous les rapports , les femmes ne nous sont pas inférieures. C'est surtout en France que , sans le vice de leur éducation , on aurait vu plusieurs d'elles jouer un rôle brillant. Les frivolités exclusives auxquelles on les vouait , peut-être plus autrefois qu'à présent , devraient nécessairement éteindre une partie de leurs moyens.
C'est une chose très-difficile à décider que le système d'éducation le plus propre à former ces êtres précieux qui , pour notre bonheur , doivent réunir à la fois tous les agrémens et toutes les vertus , toutes les
qualités essentielles dans leurs familles , et tous les moyens de plaire dans les cercles brillans. Cette question n'a peut-être pas été discutée avec assez d'importance. Si l'on réfléchit mûrement , on en trouvera peu de plus intéressantes. Le ciel , en créant une femme, semble dire à l'homme : cc\oi- » là le tourment ou le charme de ton )) présent et de ton avenir; dirige cet être , » formé par l'heureuse mobilité de ses or- « ganes pour recevoir toutes les impres- » sions que tu voudras lui donner ; c'est :) un autre toi-même que je t'oifre ; pour )) t'en occuper , il ne faut, en quelque sorte , )) que de la personnalité )).
Je sais qu'on doit également éviter de donner trop ou trop peu d'instruction aux femmes ; je sais que le penchant habituel qui les porte à dominer doit les exposer à quelques formes de pédanterie , si elles sont savantes ; mais l'ignorance est pour elles le danger le plus véritable.
Former l'esprit et le cœur d'une femme, voilà, je crois , quel doit être le but presque unique de cette éducation. Le cœur
des femmes répond de leur caractère , et leur esprit , de leur conduite.
L'éducation des hommes embrasse bien plus d'objets (i). Mais lorsqu'une femme est douce , sensible , honnête , et que son esprit a reçu le degré d'agrémens nécessaire pour rendre aimable le tète- à -tête avec elle , que peut-on désirer de plus ? Autrefois la culture de leur esprit était trop négligée dans les couvens. Le système actuel de quelques pensions à la mode , tombe peut-être dans l'excès contraire. Ou est aussi choqué de voir une jeune personne ignorante 5 qu'une philosophe raisonnant sur des matières abstraites , qui ne sont point du
(i) Quelle délicatesse de goût , quelle Justesse de pensées on trouve dans ce morceau I II est trop vrai que nous nc'gligeons trop Tinstruction des femmes , et malgré les saillies d'un auteur immortel , le rang qu'elles occupent dans la socidlé devrait les trouverplus dignes de lui. T^qyez notre opinion sur l'éducation qui convient aux femmes , dans le dernier chapitre du supplément *lc cet ouvrage.
( ISIole de l'éditeur }.
ressort de son sexe. Comme à présent on y joint même une prétention ambitieuse de perfection en taleiis de tous genres , qu'on voit même des femmes de la société vouloir rivaliser de légèreté avec une danseuse de l'Opéra ; il en résulte communément un contraste assez original de la gravité que donne à quelques jeunes personnes une science apparente dans des examens publics avec la liberté réelle de leurs manières , plus brillantes que modestes.
11 s'est fait un changement bien fatal dans l'intérieur des familles. Autrefois une jeune personne , soumise aux lois d'un respect profond pour sa mère , pensait long-temps par elle, avant d'oser avoir une opinion. Aujourd'hui, non seulement elle en adopte une avant que d'en avoir le droit , mais elle l'énonce et la discute avec scandale contre ses parens. Cette dangereuse liberté s'étend sur l'action la plus importante de la vie, sur le choix d'un époux. Je suis loin d'approuver la coutume absurde que l'on a tiop suivie, de marier une lillc en consultant plus l'intérêt des convenances que celui de son
LES FEMMES. SyS y
cœur. Mais l'excès contraire n'est-il pasaussi dangereux ? Lorsqu'un consentement mutuel de la fille et de ses parens forme une tmion aussi sacrée , elle est raisonnable et doit réussir ; mais faut-il que son choix soit fait sans l'approbation de sa famille ? Combien de nœuds dès-lors mal assortis I Malheureusement le cœur se trompe trop souvent. Que d'exemples on en pourrait donner ! lorsque les femmes livrées au monde et mal avec leurs époux, choisissent une autre chaîne où leur volonté seule les engage, combien de fois ne prouvent-elles pas, par leur malheur, que les sentimens même ont besoin de conseils ! Les lois doivent se mesurer et se graduer en raison du degré de décadence d'une nation. Mais on veut tout mêler , tout confondre • et l'incohérence de l'ordre social avec le droit naturel a causé bien des maux.
Chez un peuple nouveau , comme en Amérique , où les préjugés sont peu connus , les mœurs à peine altérées, les distractions plus rares , où le svstème patriarcal règne dans les familles, l'esprit de rai-
son et de sagesse les gouverne tellement, qu'il se communique insensiblement à la jeunesse, sans qu'elle s'en doute. C'est un esprit de corps que l'on est forcé de prendre lorsqu'on fait partie de la famille. En France , au contraire , chacun parle, raisonne et voit à sa manière. Le sexe , l'âge , la raison , la folie, l'ignorance, les lumières, tout s'exprime àla fois
Chez nos bons
aïeux , un homme à trente ans était plus soumis au vieux chef de la famille, qu'un enfant de dix-huit ans ne l'est actuellement à son père. Aussi , ces principes sacrés , conservateurs de la morale, sont appelés j^r^/zgésj les idées religieuses n'ont pu s'altérer sans les dénaturer et leur ôter toute leur force. Dans cette anarchie sociale , une jeune personne a besoin plus que jamais d'avoir sa mère pour guide et pour amie. D'après cette périlleuse liberté de penser , trop établie depuis quelque temps pour s'en préserver , une tête vive trouve presque d'avance une excuse pour sa faute , même une espèce de principe nouveau pour l'autoriser à la com-
mettre , et trop de gens pour la défendre. Quand tout est confondu, l'opinion perd son influence. Long-temps elle fut la sauvegarde de la réputation. Avant même que d'être jugée par elle , long-temps le tribunal de famille exerça dans l'intérieur un pouvoir auguste que l'on redoutait. Toutes les familles vivaient réunies , au lieu d'être dispersées , comme elles le sont à présent, par les malheurs , les opinions et les fortunes. On tremblait de rentrer sous le toit paternel, de reparaître devant les siens, quand on avait des torts graves à se reprocher ; on devait compte à tous du nom que l'on portait , et que l'on entachait par une bassesse 3 tous étaient intéressés à vous ramener à des principes d'honneur. Osait - on franchir cette barrière , on retrouvait cette opinion générale qui jugeait en dernier ressort , et vous punissait d'avoir méconnu vos devoirs. Un homme, se cachant dans l'obscurité d'une vie honteuse, pouvait quelquefois échapper à l'opprobre j mais une fe.mme ,par les préjugés reçus , par diverses formes auxquelles elle était soumise , ne pouvait éviter sa pu-
nition, elle était perdue. Dans ce siècle, tant de gens ont dit : Qu'est-ce que cela fait ? Tout est à peu près égal. Il faut faire ce qui convient. Les jugemens justes et sévères sont réduits à un si petit nombre , qu'il importe peu de les braver. Je ne dis pas que les femmes , dans d'autres temps, fussent plus attachées à l'honneur ; mais en principes , en actions , il existait des bornes que publiquement on ne franchissait pas , et le scandale est le premier destructeur de la morale.
11 résulte donc de cet état de choses , que la condition des femmes , en ce moment , se réduit à trois points dépendans les uns des autres : beaucoup plus de liberté , moins de considération, moins d'influence.
Comme l'usage est une espèce de mode qui s'établit dans les mœurs avec autant de despotisme que celle des habits et des parures, de long-temps nous ne verrons certains préjugés essentiels , surtout pour les femmes, reprendre leur empire. Il faut donc que l'éducation supplée d'avance , par la force des principes , à la faiblesse des barrières que les passions ont à franchir pour
se satisfaire. Soyons sincères ; il n'y a véritablement plus aucuns freins que ceux qu'on se donne à soi-même.
L'éducation d'une jeune personne pouvait autrefois seborner à des principes qu'elle recevait de ses parens avec une religieuse soumission : à présent , je le répète , elle les discute et ne se laisse pas persuader par l'expérience. L'éducation doit donc changer de nature. Il faut que la mère, plus dévouée que jamais à sa fille , gagne sa confiance, rivalise avec les conseils de ses jeunes compagnes , lutte sans cesse contre les principes à la mode , contre les brillantes illusions de l'esprit, oublie qu'elle devrait commander , et sente qu'elle doit séduire. Il faut que , forcée de mener son élève trop tôt dans le monde, elle tire un avantage de cet inconvénient, joigne l'exemple au précepte , et à l'aide d'une douce patience, d'une suite difficile et rare, démontre ce que jadis elle avait le droit d'ordonner (1).
(1) Le plan d'ëducalion de madame de Genlis me paraît un modèle à suivre dans ce genre; mais
38o LES FEMMES.
Sans entrer dans de plus longs détails , le peu d'influence des femmes , en ce moment , démontre assez combien les principes de la nouvelle philosophie leur ont été contraires • et c'est une chose qui n'est pas indifférente pour l'observateur, que ce peu d'existence de ce sexe, suite inattendue des talens et des succès , dont il doit s'enorgueillir.
La pensée ne peut se porter sur aucun art , que cet art ne rappelle quelques femmes qui s'y montrent supérieures. 11 serait si doux d'en nommer plusieurs , si la louange des personnes vivantes ne ressemblait plus à la flatterie qu'à la justice !
Parle-t-on de la peinture , sans citer la femme célèbre que ses malheurs ont exilée dans d'autres pays , et que partout sa réputation a précédée? Le salon ne s'ouvre pas que quelque jeune émule de son talent ne
j'en appelle a l'auteur lui-même. Depuis que son excellent ouvrage a paru, les choses ont tellement change , qu'en gardant le fond de son système, il doit être modifie^ , en raison du peu d'empire de l'expérience et de la raison sur la jeunesse.
liES FEMMES. 58l
vienne charmer nos reganls par des ouvrages où brillent l'intérêt et la grâce inséparable de ce sexe.
Parlerons-nous des lettres ? que de noms
se présentent en foulq !. Désignerai -je
celle qui , psLV son pt'emier roman, s'était déjà établi une réputation dural)le ? Cette autre qui , dans trois ouvrages de ce genre , a marqué sa place parmi nos plus fameux romanciers? Celle qui, fille d'un homme célèbre par sa place et ses écrits , sut ellemême briller dans différens genres , et passant tour à tour de la philosophie aux romans (i) , des idées sérieuses aux ouvrages légers , dans le même moment parle politique , dit un bon mot , rend un service , et s'attache autant d'amis par son bon cœur , que d'admirateurs par le piquant de sou esprit ?
Ai-je besoin de nommer une des plus célèbres , qui , ayant mis l'éducation en théo-
(i) Je mets dans une classe à part le roman de Delphine. La lutte des opinions sur cet ouvrage dgaie peut-être celle des défauts et des beautJs dont il fuuraiille.
rie et en pratique , doit tenir à jamais, par ses ouvrages, une des places les plus importantes dans une bibliothèque choisie, sous le rapport du style , de l'utilité et de l'agrément ? Ses comédies instruisent la jeunesse , attachent l'âge mûr ; ses romans intéressent , ses livres de morale plaisent à la raison , sans décourager la faiblesse et la frivolité.
Si la modestie de sa tante a privé le public des comédies intéressantes , qui charmèrent sa société et ses loisirs , devonsnous imiter son silence ?
Les théâtres ne furent jamais plus riches en femmes brillantes par leurs talens. Après les quatre principales j que tout Paris applaudit dans différens genres , combien d'autres ont droit à notre admiration ! Enfin les lycées , les journaux, les recueils de poésies fugitives attestent le droit que plusieurs auraient à être citées. Le public connaît leurs noms • que toutes ensemble reçoivent ici mon hommage.
Avant de terminer cet essai, récapitulons les variations de la condition des femmes
dans l'ordre social , depuis les patriarches jusqu'à nos jours. Les ouvrages des ditférens écrivains sur ce point sont une boussole à consulter.
Salomon fut , dans ses écrits , un des premiers et des plus grands détracteurs d'un sexe qu'il adorait , et qu'il se plut à corrompre. Dans un temps antérieur à celui d'Israël , on trouve , dans les livres sacrés des Indiens , une foule de satires grossières contre les femmes.
En un mot , pendant près de trois mille ans , les femmes , dont la faiblesse devait appeler l'indulgence , furent en butte aux satires et au mépris des hommes qui ne sortaient de leurs bra» que pour les calomnier ; enfin la chevalerie arriva , et les fit jouir d'un sort plus doux. IMalheureusement l'ignorance se joignant à la galanterie i on vit éclore peu de productions littéraires ; mais les premières lueurs de l'instruction éclairèrent les hommes sur leurs injustices envers les femmes. Les Bardes (i)
(i) Poètes ambulans du temps des Gaulois.
joignirent leurs éloges à ceux des héros et des dieux ; ils chantèrent les extases de l'amour; ils portèrent même ses louanges jusqu'à l'exagération. Boccace, Pétrarque et d'autres s'exercèrent dans ce genre.
Les troubadours se répandirent partout pour chanter la beauté ; les poètes , les écrivains de tous genres les imitèrent. Cette manie fut générale.
Tout ce qui tourne en abus ne dure guère ; et l'exagération en tout ramène au point d'où l'on est parti.
Rien ne prouve plus l'infériorité de l'homme que ce cercle continuel dont ses pensées ne sortent point.
Après avoir poussé l'admiration pour les femmes au point d'en faire des êtres célestes, tout à coup les idées changèrent. L'époque du règne de Charles II , en Angleterre, est remarquable à ce sujet. La corruption de la cour fut poussée à tel point , que les hommes ne tardèrent pas à déprécier un sexe qu'ils s'étaient plu à démoralisen La mode de célébrer les femmes fit place à celle de les accabler d'épigrammes dans
des
^es écrits pleins de fiel. Le comte de Rodiester en donna l'exemple 5 il fut bientôt suivi par Pope, Swifs , Young , et mille autres écrivains trop obscurs pour être cités. Ils voulaient , disent-ils , corriger les femmes; mais on ne les corrige point, eri blessant leur amour-propre. On le dirige vers le bien par une louange adroite , plutôt qu'on ne l'éloigné du mal par des invectives.
Cette ridicule incertitude de l'opinion des hommes sur le compte des femmes doit consoler ce sexe de leur injustice également prouvée par leurs louanges et leurs satires.
Depuis l'époque que je citais tout à l'heure , jusqu'à nos jours , les femmes ont encore éprouvé beaucoup de cbangemens, et dans leur sort, et dans les nuances des hommages qu'elles ont droit d'attendre de nous. En ce moment , on pourrait dire qu'elles seraient presqu'oubliées , si elles ne forçaient pas notre admiration par leur mérite personnel et les talens qiu les distinguent. Après être tombés dans deux diffcrens genres d'exagération , revenus au vrai , jieutélre arriverons-nous à l'époque oii regcilité
des deux sexes sera rétablie , où l'on cessera de juger 1^ femmes ensemble , mais individuellement. Est-il bien prouvé que , si les deux sexes étaient soumis à cet égal examen, nous aurions un grand avantage sur les femmes ?fl serait au moins liasardeux de le décider. Peut-être est-il temps que la force ait moins de poids dans la balance. Pourquoi a-t-on parlé , sans cesse , de l'opinion des hommes sur les femmes , et ne pailerait-on pas enfin de V opinion des femmes sur nous? Où sont nos droits pour les juger , et ne pas l'être? Pourquoi, par leur état civil, sontelles non seulement dépendantes , mais en quelque sorte esclaves ? Elles sont les plus faibles ; les lois devaient donc encore plus les protéger , au lieu de peser sur elles d'une manière qui révolte et la justice et la raison (i).
(i) Esp^^rons que, dans le nouveau code civil qu'on prcfpare , au inoius leurs biens dépendront d'elles comme en Allemagne, et qu'elles ne continueront pas à cire sur ce point dans unC tutclli injuste et choquante.
liES FEMMES. 'dSj
Quant à moi , sans me permettre de décider la question , je pense qu'on doit leur reconnaître les mêmes droits. Honneur, raison , esprit, courage , dévouement, patience infatigable , tout est en elles comme en nous. Leur degré d'importance est égal au nôtre dans le contrat qui nous unit.
Revenons donc enfm de nos erreurs envers elles. Qui sont ces êtres que nous opprimons ? Leur sein nous porte et nous nourrit ; leurs mains dirigent nos premiers pas , leur voix tendre nous apprend à bégayer nos premiers mots ; elles essuient nos premières larmes , nous leur devons nos premiers plaisirs. L'homme semble confié ^ par la nature à leurs soins éternels j le berceau de son enfance n'est protégé que par elles , et souvent leur pitié bienfaisante enferme encore ses restes dans le tombeau.
sous L'EMPIRE (i),
Pour faire suite à l'ouvrage de M. le Vicomte DE S É G u R.
Caractère de Napoléon. — Peu d'influence des Femmes sous son gouvernement.
— uénecdote. — Réflexions,
JLi'HOMME célèbre dont nous allons essayer le poitrail était né pour donner à son siècle les fers de sa gloire et ceux de son génie. Il apparut sur l'horizon politique au moment où de grands succès et de grands revers devaient imposer à la France de nouvelles mœurs, un nouveau gouvernement, un nouvel avenir. La patrie , lasse de crimes
(i) Par M. eu. N**^^^^;
li E s FEMMES. 5^9
et d'horreure , se laissa facilement séduire par les vains prestiges de sa puissance. Dès ce moment, Napoléon fut le maître de l'Europe. Ses profondes connaissances , son génie , la grandeur de ses pensées , la majesté de ses triomphes enchaînèrent les Français à son char de victoire.
Napoléon avait l'âme noble et élevée : il était généreux par ostentation , économe par caprice ou par goût , orgueilleux , avide de louange j il ne s'imaginait pas qu'un seul homme pût résister à ses ordres. Quelques-unes de ces qualités sont nécessaires à un souverain dont les vastes desseins doivent ébranler le monde; mais elles voilaient dans Napoléon des vices et des défauts d'autant plus funestes , qu'il s'étudiait à en détruire jusqu'à l'apparence, sans avoir le courage de les surmonter. De là naquit en lui cette profonde dissimulation qui en fit un ami et un ennemi également dangereux , et qui , par la suite, aliéna à sou trône la confiance d'une nation enthousiaste des grands hommes.
Tel parut parmi rfous le souverain daut
nons allons décrire le règne , pour la part seulement qu'y prirent les femmes.
Un siècle venait de finir j il avait vu les Français , sortant des troubles de la ligue et de la fronde , prendre , sous un roi majestueux et ami du faste , le caractère des jours de la chevalerie. Ce sentiment délicat, mais superficiel , cette courtoisie aimable , mais un peu servile , disparurent peut-être pour jamais dès la révolution. Les Français ont cependant conservé pour les femmes une politesse etun certain respect qui naissent de leur douceur naturelle. L'empire d'un sexe adoré fut momentanément affaibli : il cessa de faire les mœurs , et les mœurs le conservèrent eh partie. On n'entreprit plus rien par l'influence des femmes j mais rien, dans les grandes catastrophes politiques , n'altéra leur ancien pouvoir.
La cour du conquérant n'offrait plus aux femmes l'attrait irrésistible du commandement. Cette passion , innée dans leur âme , était étoufiée sous un homme qui aimait, la volupté, et méprisait les êtres qui l'inspirent. Sa volonté d'airain était
li E s FEMMES. Sgi
une barrière insurmoutable à l'ambition des femmes. 11 n'étalait auprès d'elles ni les grâces du langage , ni les formes polies de l'ancienne cour ; cependant le sexe conserva dans les salons le droit de tout dire. Un jour Napoléon s'approcha d'une dame d'honneur de l'impératrice, ce Eh bien !
w madame De , lui dit-il , aimez-vous
» toujoure les hommes ? — Oui , Sire , » répondit la dame avec vivacité , quand » ils sont polis »
Comment les femmes auraient-elles pu avoir de l'iinfluence sous le gouvernement d'un prince où les corps suprêmes de l'état étaient réduits au silence ? La politique du maître était la politique des esclaves. On ne raisonnait pas , on obéissait , on ne supposait pas même alors qu'il en pût être autrement j cet homme étonnant avait donné aux idées un cours qu'il dirigeait.
Ce n'est pas seulement dans les rangs élevés que la nullité des femmes exista. Les mœurs, corrompues ou régénérées par la révolution , ne pouvaient s'adoucir au
092 liES FEMMES,
milieu du délire de la victoire. L'habitude de la guerre dounait aux hommes une espèce d'orgueil et d'aigreur qui leur faisait souvent oublier même les égards qu'on doit à la faiblesse.
Ah ! dans le cours de ce règne de gloire et de douleur , combien avons - nous ea d'exemples déchirans de cette inhumanité révoltante?. . . Les femmes avilies conservaient dans les fers leur douce sensibilité. Souvent leur faible voix s'élevait contre l'oppression : elles versaient des larmes de sang; mais leurs époux obéissaient. Combien de fois , hélas ! fut étouffé le cri delà uature! J'ai vu les mères éplorées suivre leurs fils qu'on traînait aux combats , à 1 âge où l'on a besoin de reposer encore sur le sein qui nous a formés. De stupidcs proconsuls ordonnaient froidement qu'on les écartât , et j'ai vu de jeunes soldats tourner contre elles leurs armes parricides. Les cruels ! ils venaient de quitter
leurs mères; mais à peine avaient-ils endoss^)^ les livrées du despote, qu'ils prenaient. §^ol férocité. ,, ,.,,.
LES FEMMES. SqS
Femmes.... j 'ai besoin de m'attend rir avec vous sur ces tristes souvenirs. O funeste gloire ! que tu coûtes à l'humanité !
« Le fatal tambour appelait sous les drapeaux les jeunes Français du village de
Les imprudens poussaient des cris de joie! Us s'arrachaient gaîment des bras de leurs parens; les mères et les sœurs éplorées préparaient lentement leur trousseau. La France offrait alors l'aspect du tableau d'un grand maître , dont les riches couleurs contrastent avec un sujet odieux.
)) La vieille Laurence avait entendu le cruel signal! Son fds Henri était près d'elle; il regardait froidement le billet sur lequel on déshonorait les lois en les citant, pour l'enlever à l'amour de sa mère.
» Le jeune homme se lève , il se promène à grands pas , il entend les chants de ses com- . pagnons et les gémissemens de sa mère, qui, veuve depuis dix ans, allait perdre en lui son unique soutien. Son cœur battait avec force.... Enfin, il faut partir. Hélas! il n'a pas même une lueur d'espérance. On sait bien que depuis long-temps on ne consulte
$94 liES PEMMJÎS.
le sort que par formalité. C'est le dernier excès des tyrans, que de cacher l'infamie et l'audace sous le manteau de la justice !
» Adieu... ma mère... dîtie jeune homme; et Laurence, comme effrayée par le bruit da tonnerre, s'élance et retient son fds dans ses bras affaiblis par l'âge... Non , non, s'écriet-eile, non , cher Henri , tu ne peux m'ètre ravi.Mon âge, mon état sont protégés par les lois, je les invoquerai avec l'énergie du désespoir, et si toute idée de justice est bannie parmi ces hommes impitoyables, je leur dirai la vérité.... Ils trembleront peut-être'... Henri, tu ne partiras pas, ou je mourrai.
)) L'infortuné frémissait; chaque parole de sa mère déchirait son cœur. 11 connaissait trop bien ses juges, pour se Cier à la justice de sa cause. Mais quelle force est étrangère à l'amour filial! Eh bien ! ma mère, conlinue-t-il , je vais tout tenter pour rester près de vous.... Ah! n'ont-ils donc pas de mère, ces hommes dont nous nesemblons être que les vils esclaves ? Venez , venez sur mon cœur , je veux paraître devant eux , inondé de vos larmes. A ces mots, il se jette
clans les bras de sa mère... Mais l'heure s'avance , il se souvient que les suppôts du tyran lui feraient un crime de sa lenteur , il quitte Tauteur de ses jours et fuit sans regarder derrière lui.
)) Laurence se jette à genoux , elle prie en pleurant... Chaque minute lui scmljle une année. Le temps n'a point d'ailes pour les malheureux...
» Henri était arrivé dans l'endroit où l'on comptait les nouvelles victimes que la flatterie vendaità l'ambition : déjà son nom était sorti de l'urne fatale j il s'approclic avec fermeté, il représente au conseil de quelle utilité il est à sa mère. L'insensé ! il parle de sa tendresse pour elle ! L'on se doit à sa patrie, dit-il avec courage; mais la patrie ne doit-elle rien à la vertu ? Manière, veuve et infirme, ne peut se passer de moi. Oh! ce n'est pas la crainte qui me fait implorer votre clémence! oui, moi aussi j'aime la gloire! moi aussi je brûle de suivre aux combats les compagnons de mon jeune âge! mais faut-il que j'emporte dans les terres étrangères, la cruelle pensée que je ne laisse à ma mère que
le désespoir et la faim ! Un sourire
sardonicjue et féroce paraît , à ces mots , sur les lèvres de ces magistrats sans pitié! Va j dit l'un deux, ta mère sera à
Vhôpitall (1)
y> A ces mots affreux, un cri de douleur retentit à l'autre extrémité de l'enceinte. C'était l'infortunée Laurence , qui n'avait pu supporter plus long-temps les cruelles angoisses de l'attente. Elle veut s'élancer près de son fils qu'on pousse brutalement dans les rangs... Deux de ces hommes qu'on appelle gendarmes croisaient le fer sur son sein! O liberté! que faisais-tu donc alors? le peuple regardait avec stupidité cette scène de désolation , le peuple se pressait en foule et n'osait défendre une mère ! tl fallait que le despote fût bien fort, ou que l'habitude de l'esclavage eût bien changé les
mœurs
(1) Cette rf^ponse est historique , je l'ai entendu prononcer j j'en ai frémi Je ne nommerai point le monstre qui l'a faile,);; n'(^cri.s pas les aniiak'S rîu crime I
LES FEMMES. 5y7
:» Le jeune homme désespéré quitte son rang, il se précipite sur celui qui souillait en l'approchant le sein de sa mère... maison le saisit et on le couvre déchaînes...
y) Le lendemain de cet horrible attentat, le détachement quitta le village-, malgré son âge, Laurence suivit partout le plus chéri des fils. Leurs ossemens sont ensevelis dans les déserts de la Russie!.. »
Partout , à cette horrible époque, les femmes déployèrent cette énergie touchante.
Le courage de leur âme ne fut point ébranlé : sous une longue captivité , elles donnèrent tous les exemples d'une héroïque vertu. On les a vues dans les lieux dépeuplés par une loi impie , remplacer à la charrue les hommes..., et les animaux 5 on les a vues se consoler mutuellement de leurs infortunes ; on les a vues déplorer les maux de leur patrie j mais le temps avait changé les habitudes des Français. L'immoralité était encouragée par des lois barbares , la religion n'était plus qu'un fantôme des temps anciens.
INapoléon fit tout pour humilier les fem- Dies : il avait besoin de commander, et il
SgS LES FEMMES.
connaissait trop bien son peuple pour ne pas redouter l'influence morale d'un sexe séducteur. Il donnait à ses courtisans ce dangereux exemple j il défendait aux officiers de son armée d'avoir des épouses. Il affecta en public le dédain le plus froid pour les dames ; il s'entourait de guerriers , sa cour était un camp brillant d'où la galanterie était bannie.
Les femmes n'étaient plus le principal ornement des fêtes publiques , les soldats étaient partout les premiers. Une femme seule eut de l'empire sur le chef de l'état j cette femme tempéra souvent par son heureux caractère les passions effrénées de son époux : il est temps de la faire connaître.
De- r Impératrice Joséphine.
On s'imagine facilement , d'après ce que nous venons de dire, qu'il régnait à la cour un ton sévère , contre lequel les grâces et l'esprit de l'impératrice luttaient en vain. 'Joséphine était née d'une famille noble, mais peu illustre j elle fut douée de mille