DES MOEURS
Et de la condition des Femmes dans rEujvpe moderne.
J^ANS être 1 adulateur des femmes, je crois pouvoir dire qu'en Europe il y a peu de pays où je n'eusse trouvé à retracer l'histoire d'une femme célèbre; mais, excepté Marguerite de Valdemar, Catherine II, et Christine, reine de Suède, qui, par ses qualités , sa vie extraordinaire et son abdication delà couronne, mérite une place dans l'histoire, peu d'autres avaient une assez grande réputation pour figurer à côté d'Elisabeth et de Catherine P°. Je me borne donc à considé-:
.Sl4 LES FEMMES.
rer dans ce précis l'Europe moderne , sons îe rapport du sexe dont j'écris l'histoire (i).
Le sort des femmes devrait être le même dans les différens pays qui se trouvent au même degré de civilisation ; mais le caprice des hommes, la forme des gouvernemens, les lois influent nécessairement sur la condition de cette partie de la société. C'est surtout au plus ou moins de fortune indépendante dont jouissent les femmes, que tient leur existence; et sous ce rapport les nuances sont infinies en Europe. Il est difficile d'en assigner les causes. Pourquoi en France les coutumes même étaient-elles si différentes, dans plusieurs provinces, pour le partagé dès successions entre les garçons et les filles? Pôurrpioi l'Allemagne , la Pologne , la Russie différent-eUes autant sur la partie
(il C'est li M, Alexandre de la Borde que je dois les plus intt^rcssans dc^tails de ce chapitre. Ce jeuiie homme, plein d'esprit, d'instruction , de courage el d'activilé , est connu dans la littdfa- "tttire par des productions d'un graild mërite.
li E 3 f E M M E s. 2 1 .)
des biens qu'elles accordent aux femmes? Pourquoi dans les divers états d'une même partie du monde, on voit, d'un côté , les femmes être exclues du trône, et de l'autre, s'y placer à leur tour? La fantaisie du plus fort est la seule raison qu'on puisse en donner. Je n'entreprendrai pas même de rechercher quel est le meilleur système; je ne citerai que des exemples. Si partout on avait éloigné les femmes de la souveraine puissance , EhsaJjeth, Jeanne de ÏVaples , Christine, les deux Catherines , tant d'autres que je pourrais citer, n'auraient pas brillé sur le trône, n'auraient pas obtenu, du monde entier et de leur patrie reconnaissante , le titre de grands hommes (i).
Si le plus ou moins de fortune influe sur l'existence des femmes, la forme des gouvernemens en décide encore davantage : les républi([ues sont aussi contraires à l'ambition des femmes (pie les monarchies leur sont favorables. On se rappelle le rôle imposant
(i) Rexjïdt Elisabeth ,fuit et Résina Jacobiis.
Oweii.
2in LKS FEMMES.
qu'elles ont joué dans les premiers temps de la rcpublicpie romaine • mais les mœurs étaient pures. Les femmes, si j'ose le dire, étaient alors moins de leur sexe ; elles parvenaient plus à s'illustrer par des qualités empruntées aux hommes que par leurs moyens habituels de séduction ; c'était plus l'élévation de l'àme que les grâces du corps , la solidité des sentimens que la finesse dû l'esprit , qui leur valaient l'admiration. Ce succès est hors de nature ; il faut que chaque sexe recueille le genre d'estime qui lui convient; et, si l'on cherche la force stoïque , le sacriQce des sentimens naturels au bien public , on doit plutôt l'attendre du courage des hommes que de celui d'un sexe cjui luimême doit toujours craindre de se trahir, et de mettre son cœur à la place de sa raison.
En Suisse, à Pépoquc de Guillaume Tell, on a vu les femmes saisies, comme les hommes, de l'enthousiasme de la liberté; mais la simplicité de leurs mœurs les portait au courage; et l'amour pur qui les animait les identiliait avec les passions de leurs époux. De-»
puis que le caltiie fat rétaJ »li dans leurs montagnes, le peu de luxe et l'ignorance des arts aimables laissèrent ce pays dans une monotonie qui ne donne aux femmes pour plaisirs que ceux qu'offre la nature, et pour occupation que leurs devoirs. Les jeunes filles vivant entre elles , jouissant de bonne heure d'une grande liberté, conservant la pureté de leurs mœurs au milieu de leur indépendance. La certitude de ne s'unir qu'à celui que leur cœur choisira s'oppose à toute galanterie pour le présent, et à toute coquetterie dans l'avenir. Dans d'autres pays, tels que la France, par exemple, le roman de la vie d'une femme jolie, aimable , commence le jour de son mariage j celui d'une femme en Suisse a commencé dès cette première jeunesse, où elle cherchait avec soin l'être qui pouvait lui convenir. Quand, au bout de plusieurs années , elle a éprouvé le cœur de son amant, il ne lui reste plus après son mariage d'autre perspective que l'amour de son époux , de ses enfans, et l'assiduité dans son ménage. Voilà sa principale affaire j point d'intrigue pour les places, ni pour les rangs,
3l8 LES FEMMES.
Les lois sont fixes ; un jour ressemble à l'autre. Les plaisirs y sont moins vifs et plus simples -les richesses moins brillantes et plus solides. Ce tableau donne moins l'idée du plaisir que celle du bonheur.
Quel contraste frappant présente l'Italie ! On y voit tous les genres de sensations être le seul but d'un sexe qui ne cherche sans cesse qu'à goûter et inspirer la volupté. L'amour, les spectacles , les arts , une existence oisive et molle : voilà l'emploi de la vie de ce sexe voluptueux. Rien ne prouve plus le consentement tacite des maiis ( i ) à la galanterie précoce des femmes , que ce peuple de sigisbés, de cavaliers dévoués à leurs ordres. A la vérité , ce sigisbé n'est pas celui (ju'elles traitent le mieux; mais sans cesse avec elles, il est du moins l'image de l'amant dont il est presque convenu qu'elles ne peuvent se passer. Regardées, et se donnant elles-mêmes pour desimpies parures de
(i) Souvent ce sont les maris qui choissent euxmêmes ces sigisbds pour leurs femmes , la première aimt'e de leur mariage.
LES FEMMES. i21tj
îa société , elles doivent perdre de leur considération; comme elles dirigent platôtleur finesse vers l'intrigue amoureuse que vers les affaires , rarement elles y ont part ; en un mot, leur rôle a plus de charme que d'importance. 11 faut cependant rendre justice à quelques femmes Italiennes, surtout à celles de Florence , de Sienne , de Rome même : elles sont instruites ; elles aiment les arts et la littérature. Leurs inclinations s'épurent en même temps que leurs goûts j et leur société devient plus agréable, sans que leur caractère national perde ce ce qu'il a de piquant.
Avec plus dé gravité , les Espagnoles ont peut-être autant de galanterie. Plus réfléchies que les Italiennes , le mystère qu'elles employaient autrefois pour leurs intrigues , le voile dont elles les couvraient, les rapprochaient plus de l'état naturel de leur sexe , qui semble appelé à charmer par sa modestie , à fixer par sa pudeur. D'ailleurs l'Espagne était le berceau de l'ancienne galanterie. Ne fût-ce que par les souvenirs , il reste toujours une sorte de déférence plus appa-
jeiite d'un sexe pour l'autre ; et , la vanité étant la base du caractère des femmes , les pays où l'on compte le plus avec elles , sont ceux où elles peuvent se croire le plus heureuses. La jalousie même des Espagnols est une espèce d'occupation inspirée par les femmes , et qui leur a donné long-temps de l'importance à leurs propres yeux.
Dans quelque pays que ce soit , si ce sexe craint la persécution , il craint également l'oubli ; et peut-être préférerait-il un peu de tourment à l'humiliation de n'être compté pour rien. Si l'on en croit nos voyageurs , c'est surtout dans certaines provinces d'Espagne que Ton retrouve les traces de ses anciennes mœurs. Celles de Madrid sont plus relâchées, et ne rappellent que faiblement les souvenirs de la galanterie apportée par les Maures. Si les Italiennes ont un sigisbé , les Espagnoles ont un cortéjo , qui diffère du sigisbé j en ce que celui-ci n'est que riiorame dévoué aux soins , et non destiné aux faveurs, tandis que \q. cortéjo des Espagnoles est bien vérilajjlement l'amant heureux. Tant
qu'il règne, personne ne se présente, et, s'il est congédié , rarement sa place reste-t-elle long-temps vacante. Jusqu'à l'instant où les jeunes personnes sont mariées, eiles vivent dans les couvens ou dans l'intérieur de leurs familles ; mais on assure que ces mêmes couvens ne sont pas exempts de quelques intrigues amoureuses , qui profanent leur enceinte sacrée.
L'amour et par conséquent la condition des femmes ont, en Espagne, trois époques distinctes. L'amour participa d'abord de cet esprit chevaleresque , qui précéda et suivit quelque temps les guerres contre les Maures etlesfondemens delà monarchie espagnole.
C'était alors que l'honneur , l'amour et la religion semblaient se disputer les belles actions, et se surpasser pour les produire.' Plus délicats et plus désintéressés qu'aucun autre peuple, les Espagnols regardaient le courage comme le seul mérite , et les succès auprès des femmes comme le seul bat ou la seule récompense digne du courage. C'est dans ce temps que l'on vit deux amans expirer ensemble du bonheur de se revoir
2 20 L E S r n M ]M ES.
jcijtc cl un sexe pour l'autre ; et , la vanité étant la base du caractère des femmes , les pays où l'on compte le plus avec elles , sont ceux où elles peuvent se croire le plus heureuses. La jalousie même des Espagnols est .une espèce d'occupation inspirée par les femmes , et qui leur a donné long-temps de l'importance à leurs propres yeux.
Dans quelque pays que ce soit , si ce sexe craint la persécution , il craint également l'oubli ; et peut-être préférerait-il un peu de tourment à l'humiliation de n'être compté pour rien. Si l'on en croit nos voyageurs , c'est surtout dans certaines provinces d'Espagne que Ton retrouve les traces de ses anciennes mœurs. Celles de Madrid sont plus relâchées, et ne rappellent que faiblement les souvenirs de la galanterie apportée par les Maures. Si les Italiennes ont un sigisbé , les Espagnoles ont un cortéjo , qui diffère du sigisbé y en ce que celui-ci n'est que rhora" me dévoué aux soins , et non destiné aux faveurs, tandis que \e, cortéjo des Espagnoles est bien véiiîaljlement l'amant heureux. Tant
LES FEMMES. ^îl
qu'il règne, personne ne se présente, et, s'il est congédié , rarement sa place reste-t-elle long-temps vacante. Jusqu'à l'instant où les jeunes personnes sont mariées, elles vivent dans les couvens ou dans l'intérieur de leurs familles ; mais on assure que ces mêmes couvens ne sont pas exempts de quelques intrigues amoureuses , qui profanent leur enceinte sacrée.
L'amour et par conséquent la condition des femmes ont, en Espagne, trois époques distinctes. L'amour participa d'abord de cet esprit chevaleresque , qui précéda et suivit quelque temps les guerres contre les Maures etlesfondemens delà monarchie espagnole.
C'était alors que l'honneur , l'amour et la religion semblaient se disputer les belles actions , et se surpasser pour les produire. Plus délicats et plus désintéressés qu'aucun autre peuple, les Espagnols regardaient le courage comme le seul mérite , et les succès auprès des femmes comme le seul but ou la seule récompense digne du courage. C'est dans ce temps que l'on vit deux amans expirer ensemble du bonheur de se revoir
après trois ans d'absence , et du regret de se séparer • deux autres se précipiter du liaut d'un rocher, pour ne pas se survivre l'un à l'autre. Je pourrais citer mille autres traits dont l'histoire d'Espagne est remplie. Le repos de la paix anéantit ces vertus guerrières , ces illusions brillantes. XjQ commerce et les richesses dç l'Inde changèrent ces héros en flibustiers iiardis , en aventuriers corrompus.
. Les conquêtes que l'Espagne fît en Amériquedépravèrentles mœurs ; et celles qu'elle fit sur le continent changèrent les usages et aflaiblirent le caractère national. A ces passions succéda une multitude d'intrigues, de ruses, où l'adresse italienne se remarquait plus que l'honneur et l'amour castillan. Ce temps est parfaitement peint dans lesconiédies de Lopes de f^ega , iJaldewn ^ et dans les nouvelles de Cen-'antes. De là les sérénades, les enlèvemens, les duègnes, les jaloux , toutes choses dont il n'existe plus en Espagne que le souvenir : l'amour semblait dégénérer à mesure que la civihsation se perfectionnait; il avait été une folie, il devc-
liES FEMMES. 2^5
naîl un calcul, et c'est à peu près ce qu'il est à présent. Quelques années après son mariage, une jeune femme, ordinairement assez ignorante, a besoin d'aller dans le monde, de se trouver aux courses de taureaux, aux assemblées j elle veut pour l'y ac* compagner, un homme qui lui plaise, et souvent, sans l'aimer beaucoup d abord , elle s'attache à lui, de peur qu'il ne s'attache à une autre^ c'est le cortéjo dont je parlais tout à l'heure. Cet homme, quelquefois ami du mari, avec plus de liberté dans la maison, étant moins sujet à en troubler l'ordre , se trouve plus commode pour la femme , et est préféré à un étranger, ou à un autre qui n'aurait pas les mêmes avantages. C'est presque toujours un officier ou un moine, par la facilité qu'ils ont tous les deux de s'introduire dans la maison, et parce qu'également oisifs, ils sont plus sous la main , et que l'on peut en disposer plus aisément. Les moines ont cependant perdu beaucoup de leur inlluence , et ne réussissent plus que près des femmes âgées. Les liaisons en Espagne durent fort long-temps, et prennent sur le
champ un caractère authentique etrospccLc. Lorsque deux amans se brouillent, les parens, les amis s'empressent de les raccommoder; le monde même s'y intéresse. 11 semble que cette nouvelle union qu'il a vu commencer soit un contrat dont il a été le témoin , et qu'il désire maintenir bien plus que celui du mariage, pour lequel il n'a pas été consulté. Aussiun homme qui se conduit mal envers une femme trop tôt infidèle, ou qui la rend malheureuse, trouve difficilement à se replacer auprès d'une autre. Il en est de même des femmes que l'on n'estime qu'en raison de leur conduite en amour. Rien n'est si rare qvie ce que nous appelons une femme coquette ; elle pourrait tromper un homme, mais elle n'en tromperait qu'un , elle exciterait un soulèvement général. C'est ce qui fait que les étrangers et les Français surtout, qui ont un si grand succès dans les pays du Nord et dans quelques parties d'Allemagne , n'en ont aucun en Espagne , à moins qu'ils ne sachent bien la langue , et ne se conforment aux usaj'cs du pays. Au reste je le répète , ce n'est ni à Madrid ai dans quelques
p-oil»
ports de ruer, où les mœurs et les mode» étrangères se sont introduites, que l'on peut juger de ces usages, mais dans les villes de l'intérieur, telles qne Valence, Grenade, Tolède , Séville,
Remarquons un contraste assez frappant entre la Suisse et l'Espagne. Ici, l'innocence est enfermée j là, elle est livrée à elle-même. On voit les jeunes personnes, en Helvétie et à Genève, préserver leur pureté avec uue liberté presque illimitée, et la confiance qu'on leur accorde devenir souvent un plus grand obstacle à vaincre que les murs élevés et les grilles de fer des couvens espagnols. Au reste, tout système d'éducation peut se soutenir j l'importance, sous ce rapport, tient, je pense, à la direction que l'on sait donner aux mœurs. Pour moi , je croirai toujours que les jeunes personnes, jusqu'à l'instant où elles ont un guide et un époux , ne doivent pas être livrées aux dangers de la société, qu'elles ne peuvent pas connaître, et que leur existence de filles et de femmes doit être entièrement différente.
Si l'Espagne comme la France ne permet IV. 3 5
pas auxfemmes d'hériter du trône , on les voit dans le royaume voisin, en Portugal, tenir le sceptre, et par l'esprit des lois, lors même qu'elles se marient, accorder à peine le titre de roi à leur époux, qui n'est roi que de nom, sans exercer aucun pouvoir. Par une autre bizarrerie, dans ce même pays où les femmes régnent, les époux, dans leur intérieur, ont un pouvoir absolu sur leurs femmes. Toutes les sortes de prérogatives sont attriliuécs au mari, qui commande en maitre. Tout dans la société se ressent de l'état secondaire des femmes , et dans quelques familles, non Îj Lisbonne, mais dans les provinces qui gardent toute la rigueur de leurs anciens usages, un étranger ne pourrait adresser la parole sans la permission du mari. Elles sont même pres(|ue forcées de sortir de la chambre lorsqu'un homme y entre, et qu'il n'est pas amené par le maître de la maison. Malgré toutes ces précautions , en Portugal comme en Espagne , les intrigues amoureuses sont aussi communes qu'autre part. A certaine époque de l'année, une femme \ienl confesser sa faiblesse à son directeur:
il en résulte une sainte réprimande, l'ordre de rompre avec son amant. Elle le quitte huit jours, reçoit l'absolution, approche del'a II tel; et peu de jours après , s'en éloigne pour se rapprocher de son amant. Ainsi donc, adorée et adorant tour à tour, elle passe sa vie à brûler l'encens sacré, et à s'enivrer du profane. Seulement le temps qu'elle destine à la créature est bien plus long que celui qu'elle donne au créateur.
Que le voyageur sorte de Lisbonne , et que les flots le portent à Constantinople ; là, les femmes sont, ou enchaînées dans les sérails pour leur vie, ou renfermées dans leur intérieur. Elles ne paraissent en public que voilées: elles ne peuvent jouir de leur liberté qu'en se livrant à l'état \il de femmes prostituées.
Quoique l'Allemagne soit divisée en plusieurs parties et en plusieurs états souvent ennemis , la condition et le caractère des femmes s'y ressemblent pourtant beaucoup, puisqu'elles sont toutes formées plus on moins par les écrits, qui sont les mêmes , et pur une éducation analogue. Je ne parlerai
228 LES FEMMEis.
ici que de la classe la plus distinguée , et qui peut seule avoir le nom de bonne compagnie, quoique l'autre renferme beaucoup d'esprit et d'agrément , surtout dans les villes commerçantes. Les Allemandes sont généralement moins sensibles que les Françaises , plus passionnées , moins aimal)les ; elles ont plus de sagacité pour reconnaître les qualités du cœur , que d'adresse à discerner celles de l'esprit. Souvent on peut leur plaire autant par de bonnes que par de belles actions; elles ont une manière simple d'aimer, qui fait qu'on les séduit avec du naturel et de la simplicité; froides au premier al)ord , elles s'attachent à mesure qu'elles découvrent en vous les qualités solides et vraies qu'elles ont en elles. Pour elles , c'est peu que ce premier coup-d'œil qui a tant de pouvoir sur les imaginations vives des Polonaises et des Italiennes ; l'habitude attache les Allemandes plus que la figure , et le mérite plus que l'esprit; elles sont le juste intermédiaire entre les Françaises et les Anglaises. Moins réservées que celles-ci , moins attachées à leurs devoirs domestiques , elles
sont aussi moins légères que les Françaises , et moins avides de louanges et de succès. Le système féodal , qui se conserve encore en Allemagne , donne aux femmes une grande influence. Quoiqu'il ne leur assigne aucune fortune , elles sont presque toutes à la tète de petites principautés et de propriétés suzeraines , où elles ont beaucoup de représentation à la place de leurs maris , qui j ordinairement occupés à la chasse, aux jeux, vivent avec quelque complaisant subalterne. Les femmes se trouvent alors chargées d'exercer la bienfaisance , de recevoir la société , et de faire les honneurs de leurs maisons ; toutes choses où l'amour-propre et la vanité les distraient beaucoup de l'amour. C'est ce que l'on remarque dans la plus grande partie des femmes de l'Empire, qui , en général , ont plus d'esprit et d'instruction que celles des pays de l'empereur.
Vienne seule renferme peut-être les femmes qui réunissent le plus de qualités. Parmi plusieurs sociétés nombreuses , on en remarque une composée de femmes distinguées par leur naissance , leiu- richesse et
228 LES FEMMEis.
ici que de la classe la plus distinguée , et qui peut seule avoir le nom de bonne compagnie ^ quoique l'autre renferme beaucoup d'esprit et d'agrément , surtout dans les villes commerçautes. Les Allemandes sont généralement moins sensibles que les Françaises , plus passionnées , moins aimal)les j elles ont plus de sagacité pour reconnaître les qualités du cœur , que d'adresse à dis^ cerner celles de l'esprit. Souvent on peut leur plaire autant par de bonnes que par de belles actions; elles ont une manière simple d'aimer, qui fait qu'on les séduit avec du naturel et de la simplicité; froides au premier al)ord , elles s'attachent à mesure qu'elles découvrent en vous les qualités solides et vraies qu'elles ont en elles. Pour elles , c'est peu que ce premier coup-d'œil qui a tant de pouvoir sur les imaginations vives des Polonaises et des Italiennes ; l'habitude attache les Allemandes plus que la figure , et le mérite plus que l'esprit; elles sont le juste intermédiaire entre les Françaises et les Anglaises. Moins réservées que celles-ci , moins attachées à leurs devoirs domestiques , elles
sont aussi moins légères que les Françaises , et moins avides de louanges et de succès. Le système féodal , qui se conserve encore en Allemagne , donne aux femmes une grande influence. Quoiqu'il ne leur assigne aucune fortune , elles sont presque toutes à la tête de petites principautés et de propriétés suzeraines , où elles ont beaucoup de représentation à la place de leurs maris , qui , ordinairement occupés à la chasse, aux jeux, vivent avec quelque complaisant subalterne. Les femmes se trouvent alors chargées d'exercer la bienfaisance , de recevoir la société , et de faire les honneurs de leurs mai^ sons ; toutes choses où l'amour-propre et la vanité les distraient beaucoup de l'amour. C'est ce que l'on remarque dans la plus grande partie des femmes de l'Empire, qiù , en général , ont plus d'esprit et d'instruction que celles des pays de l'empereur.
Vienne seule renferme peut-être les femmes qui réunissent le plus de qualités. Parmi plusieurs sociétés nombreuses , on en remarque une composée de femmes distinguées par leur naissance , leur richesse et
^5o L.ES FEMMES.
leur beauté. Elles rassemblent autour d'elles les gens les plus marquans , non point par leurs titres , ni par leurs richesses , mais par leur mérite et les services rendus à l'état. On ne peut être admis dans leur société , si l'on est un homme médiocre. La lecture des romans de chevaleiie , qui sont encore fort à la mode en Allemagne , et les différentes guerres que ce pays a eu à soutenir , ont servi à encourager ces idées libérales ; et il n'est aucun lieu en Europe où les sentimens d'honneur soient aussi parfaitement conservés. On retrouve au milieu de l'Allemagne toute la délicatesse , la galanterie des beaux temps de la France. Les personnes de cette société n'ont point passé , ainsi que presque tous les étrangers , d'une haine exagérée contre leurs ennemis , à une admiration plus exagérée encore. Elles n'ont pas voulu détruire la France ; elles ne veulent pas l'encenser. Tranquilles dans leurs principes comme dans leurs sentimens, fidèlos à tous les deux , elles ont conservé leurs amis , leur manière de vivie , et sont tous les jours plus attachantes et plus aimées.
La Prusse est encore une preuve de la facilité avec laquelle les femmes saisissent tous les différens genres que leur présentent les mœurs , les usages et la tendance des esprits. Leur adresse se montre dans le parti qu'elles savent en tirer pour leur existence. L'esprit du grand Frédéric a laissé dans ce royaume cette teinte guerrière et cette philosophie qui étaient le caractère distinctif de son gouvernement. Comme il y avait en lui un grand amour de pouvoir et de grands moyens de le soutenir, sa puissance devenait le contrepoids de sa philosophie • mais ses successeurs , moins grands, moins victorieux , ont laissé plus d'empire aux idées libérales qui se sont étendues. Les femmes , toujours en accord avec l'esprit du moment, ont cultivé les sciences et les lettres. Peu d'entre elles s'y sont assez distinguées, pour s'y faire un nom ; mais l'ensemble a de Pinstruction , peut-être un peu de pédanterie : elles ne savent pas assez que l'esprit des universités a de la peine à rem|>lacer la grâce , la légèreté , la finesse et l'élégance qui sont la véritable parure de leur sexe.
fl32 LES FEMMES.
Dans un pays guerrier, où les hommes sont sans cesse dans les camps, dans les garnisons ^ où la première existence est d'être militaire, il reste peu de temps pour la galanterie. Cependant , sans la comparer à celle de l'Espagne et de l'Italie , elle existe à Berlin ; et il n'est point de lieux , de climats où l'amour n'exerce son empire. S'il se cache sous le manteau d'unEspagnol,le casque d'un Prussien ne l'effraie pas j et même au milieu du fracas des armes , il soumet la pruderie de la Prussienne , comme il enflamme l'Italienne voluptueuse. Partout le but est le même, les différences n'existent que dans les routes , les moyens et les temps. Quelques observateurs prétendent qu'au milieu de ce goût pour les sciences , de cette apparence de pédantisme imposant , les femmes, en Prusse , ne sont pas insensibles à l'attrait des offrandes. Ce contraste est assez piquant. Au reste , il n'est pas dificile à croire ; et , dans la France même, nous avons vu les prir)cipes de la philosophie nouvelle allier l'amour delà simplicité avec celui des richesses , et quelques femmes, soit par goût, soit
par soumission, recevoir presque autant de dons de leurs amans , qu'elles en avaient reçu de la nature. L'on doit remarquer aussi que la Prusse n'est pas riche. Un pays pauvre est toujours contraire à l'existence des femmes , surtout lorsqu'il est monarchique. L'espèce de pompe qu'exige le trône rend nécessaire la magnificence de ses entours. Ce désir continuel et cette impuissance de briller désolent ce sexe qui doit plaire sans efforts, se parer sans peine et sans réflexion. Une femme n'a-t-elle que le moyen passager de s'entourer d'éclat , c'est sans goût, sans charme que les bijoux se placent autour d'elle ; sa pénible parure se ressent du tourment qu'elle eut pour se la procurer , et de la crainte ignoble de la faner ou de la perdre. Pour que le brillant réponde chez les femmes à la pompe du trône, il ne faut rien moins que la magnificence qu'elles montraient dans le siècle de Louis XIV ', mais dans une répuljlique , il faut la modeste simplicité de la Suisse. D'un côté, ce sexe aimable est en rapport avec l'artj de l'autre, il l'est avec la nature j et, lorsque
chaque chose est à sa place , la simple bergère des Alpes cueille avec la même facilité, dans la prairie , les fleurs abondantes et fraîches dont elle couronne sa tcte pour plaire à son amant , que l'élégante et sensible la Yallière trouvait sur sa toilette les pierreries rares et brillantes qu'elle opposait à l'éclat de son teint, pour charmer les regards de Louis.
Si Berlin offre le tableau d'une société de femmes scientifiques, raisonneuses et peutêtre pédantes , en Pologne , au contraire , toute la co(juetterie , l'amabilité française , se retrouvent : il semble que, par les manières , les formes et l'élégance , la nature ait voulu mettre une affinité marquée entre deux nations aussi éloignées l'une de l'autre. Les Polonaises parlent très-bien le français j leurs mœurs , leur goût pour la société , pour les productions aimables de l'esprit , les rapprochent encore des Françaises.
La Pologne a été conduite à sa destruction par des chances politiques , et par les vacillations d'im gouvernement instable qui a peufourni d'occasions aux fenuncs d'influer
sur les affaires. L'extrême magnificence des grands seigneurs donnait à ce sexe l'existence brillante qui seule lui convient. En changeant de sort, elles n'ont point changé de caractère 5 et, soit qu'elles restent dans leur patrie divisée , soit qu'elles voyagent , elles portent partout ce désir de plaire , ce charme attirant , cet esprit fin , ce mélange de dignité et de grâces voluptueuses auquel on résiste peu. On assure que la pruderie des dames russes leur fait juger sévèrement les Polonaises 5 qu'elles appellent légèreté le mouvement aimable que celles - ci répandent dans la société. Ce jugement prouve plus l'injustice des unes que les torts des autres. En Russie, les femmes, naturellement graves , ont un flegme apparent qui donne à leurs formes sociales une sorte de roideur opposée aux grâces des Polonaises. Les llusses sont moins vives, moins coquettes 5 mais la galanterie n'est cependant pas plus bannie de Pétersbourg que de Varsovie. Seulement , le premier attrait est caché avec plus de calcul , les soins sont rendus avec plus de mystère, et le
bonheur est couvert d'un voile moins léger. Ces nuances tiennent à leur caractère et à l'éducation. Peut-être aussi les femmes , fières d'occuper le trône à leur tour, de compter parmi elles une Elisabeth et deux Catherines , ont -elles pris naturellement une dignité convenable à leur condition dans l'état. Chargées de tous les détails intérieurs de leurs maisons , de l'éducation de leurs enfans à laquelle elles président jusqu'à un certain âge , réglant tout , excepté leurs terres dont leurs maris s'occupent ; en un mot , tout reposant sur elles , il en résulte une consistance naturelle qui les agrandit à leurs propres yeux , et donne au maintien de quelques-unes la fierté de leur position.
Comment ne pas observer , dans les nuances infinies qui diversifient les femmes en Europe, à quel point ce sexe mobile est propre à modifier son caractère , et même ses passions , d'après les usages et les lois ? Ces différences sont moins frappantes dans notre sexe que dans le leur. Peut-être , dans aucun pays , la condi-
lion et le caractère des femmes ne se sontils pas ressentis de l'influence des mœurs et du gouvernement autant qu'en Angleterre. Dans cette monarchie limitée, qui réunit la nécessité du trône et la passion raisonnée de la liberté , le véritable goût des arts , celui de la magnificence , et surtout cet amour vrai de la patrie qui attache un Anglais aux. affaires publiques préférablement aux siennes propres , les femmes ont du avoir beaucoup d'importance dans leur intérieur et fort peu dans la société , ainsi que dans les intrigues politiques. Ce sont les grandes villes qui perdent les mœurs des femmes. Une Anglaise , passant presque toute sa vie dans ses terres , occupée de sa maison , de sa famille , aimant l'époux qu'elle a choisi, a peu d'occasions d'être séduite , et d'inspirer d'autre sentiment que celui de l'estime qu'elle acquiert par l'habitude de ses devoirs. Chez les hommes , chez les femmes , les divers buts de la vie influent sur le caractère , les formes , les goûts et la pensée. Qu'un Anglais soit marin ou commerçant , membre
258 L i: s FEMMES.
«lu parlement ou simple cultivateur de ses terres , il peut varier dans le genre de ses intérêts j mais il en est un auquel tous les^ autres se rattachent : c'est cette occupation principale de la chose publique j la raison en est simple. Dans la parfaite combinaison du gouvernement, le commerçant tient au marin , le marin au commerçant , l'artiste au pair du royaume , le fermier au propriétaire : un membre de l'opposition tient au roi autant qu'un homme du parti ministériel ; en un mot , tout s'enchaîne , et nulle [)artie de ce bel enseml)Ie ne peut souffrir ou prospérer, que tout ne prospère et ne souffre ; et par là même , chacun s'intéresse avec suite aux opérations de l'élat. Sous un certain rapport, tous les intérieurs des familles doivent être à peu près les mêmes. Chez le grand seigneur , comme chez l'artisan; chez le propriétaire , comme chez le fermier ; dans les comptoirs de banques , comme dans les maisons des militaires , tout pense , calcule , réfléchit , et s'occupe plus ha])ituellemcnt de détails sérieux que de galanterie et de ces futilités
LES FEMMES. SOg
aimables qui plaisent trop aux femmes pour ne pas les séduire, ou du moins pour ne pas les distraire de leurs devoirs. En France, dans l'ancien régime, la paix se faisait-elle après une longUfc guerre , tout revenait à la stagnation , au désœuvrement. La nullité d'intérêt sur les choses publiques auxquelles le gouvernement seul avait rapport livrait les hommes et les femmes au mouvement des passions , à la distraction des plaisirs. De là , la galanterie , le désir , le besoin de plaire et de séduire. Les femmes , passant leur vie , non dans leurs terres , mais à la ville et à la cour , se mêlaient d'intrigues pour de petites places qu'elles faisaient obtenir par leur crédit, d'où elles tiraient une sorte d'importance.
En Angleterre , au contraire , en paix comme en guerre, jamais l'esprit public ne laisse un instant l'esprit national s'éteindrej les mœurs s'en ressentent , et les femmes , livrées à leur véritable destination , font plus pour le bonheur et moins pour les plaisirs, ïl paraît que , depuis quehjucs années , il s'est fait un changement dans la manière de
24o LES FEMME s.
\ivre : on passe plus de temps à Londres que dans ses terres. La galanterie semble insensiblement s'établir. Un plus long séjour dans la capitale doit nécessairement conduire au relâchement des Ékœurs. Mais dans un pays où les affaires publiques occupent tout , où l'Anglais le plus amoureux n'oublie pas le parlement aux pieds de sa maîtresse , où son goût pour l'aisance et pour la commodité le porte à renvoyer les femmes au dessert , afin de rester long-temps à table entre hommes ; dans un joays où un sexe si aimable est plus estimé qu'adoré, ce sexe n'aura jamais une grande influence; et même en ce moment où les femmes fran çaises ont tant perdu de leur empire sous le rapport de l'amour-propre et des plaisirs, il sera toujours préférable pour une femme de naître à Paris qu'à Londres , où le sort de ce sexe ne s'améliore qu'en se rapprochant de nos mœurs.
Convenons-en , les femmes anglaises vivent à peu près comme les femmes turques, à l'exception des clôtures et des gardiens. Sans être aussi surveillées , elles ne sont pas
moins
LES FEMMES. 34l
ïijoins contraintes (i). Quelque supériorité qu'elles se sentent sur leurs maris , elles sont obligées de les respecter et de les craindre ; ce qui fait qu'elles prennent le parti de s'en faire aimer pour se tirer d'affaire. C'est aussi la leçon qu'elles donnent à leurs enfans , et l'on peut remarquer que c'est plutôt en elles un conseil qu'un principe , et qu'elles le leur recommandent plutôt comme calcul que comme devoir. En effet , elles ne peuvent parvenir à commander qu'en obéissant j et , lorsque que l'on vous dit qu'une femme , en Angleterre, est plus heureuse que dans d'autres pays, c'est comme si l'on disait qu'elle est plus préparée par l'éducation à jouir davantage qu'une autre femme d'un bonheur médiocre. Le seul dédommagement qu'elles aient de tant de privations , c'est la
(i) On assure q^ue cela est bien change depuis vingt ans. Les dames Anglaises n'ont , dit-on , plus rien de cette séwér'dé de mœurs qu'on se plaisait k leur accorder.
Desiuit in piscem mulù r for i no sa supernè ' {Noti: de l'éditeur).