‹ Les femmes au CongoChapitre 16 sur 42 · FAMILLE TALI · texte numérisé non relu

FAMILLE TALI

barbares : j'ai rencontré les fameux Bacotas, peuplade entièrement sauvage, qui habite sous bois à deux jours de distance, sur la rive gauche du Niari, non loin d'une tribu de nains, les Bacongos. Ces Bacotas ne sont pas anthropophages, diton, mais je ne m'y fierais pas, car je les ai vus absorber les aliments les plus révoltants. J'ai assisté à leur apprivoisement, qui n'a pas du reste été très difficile : ces sauvages sont pleins de curiosité et possédés du désir d'acquérir tout ce qu'ils voient, ne demandant par conséquent qu'à faire des affaires. Ils nous apportèrent bientôt des bananes, des ananas, des noix de coco et du vin de palme; en outre, ils consentirent à nous approvisionner de cabris, de cochons et de poules. M. Borme, le directeur de la station, établit pour eux un marché à Zélingoma. Ces indigènes venus d'abord seuls, non sans une certaine défiance, finirent par amener leurs femmes et leurs filles, flairant des bénéfices de toute sorte dans le village sénégalais établi près du poste.

Il y eut bien par-ci par-là quelques nuages au milieu de ces bonnes relations ; des rixes et des querelles survenues à la suite de transactions, où la bonne foi recevait souvent plus d'une entorse,

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m'amenèrent à jouer un rôle tout nouveau pour moi : celui de pacificateur et de juge, chargé d'accorder les parties. Ça n'était pas toujours commode, et j'ai pu me rendre compte que ce mandat de juge était on ne peut plus délicat.

Je puis dire que j'ai vu passer devant mon tribunal les causes les plus variées et 'les plus cocasses; que j'ai plus d'une fois sue en mon Ut de justice, comme dit le bon La Fontaine, que plus d'une fois aussi il m'est arrivé de condamner les deux parties afin-de-ne pas laisser échapper le coupable; bref, j'ai pu trouver en moi toute l'étoffe d'un magistrat d'Europe, et j'ai compris combien il était dangereux d'accorder à une corporation d'individus des immunités et des privilèges dont elle abusera toujours. -

J'ai retenu quelques-unes de ces fameuses causes dans mon premier livre; permettez-moi de vous les mettre sous les yeux, ■ '

Un meurtre avait été commis dans un village. Je vis, le lendemain de l'événement, arriver une troupe au milieu de laquelle marchait un. noir, ficelé comme un saucisson (j'entends le haut du corps); l'homme avait une figure patibulaire; c'était le coupable : il avait tué sa femme, et

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UNE DAME BACOTA.

la famille venait demander justice aux blancs.

Je passe les détails pour arriver de suite aux conclusions. Disons entre parenthèses que je n'avais pas encore vu de bande plus sauvage d'allures, à l'air plus farouche et plus indompté. Les femmes étaient entièrement nues, et les hommes, armés de lances et de couteaux, portaient des pagnes grands comme des demi-mouchoirs de poche.

« Combien, demandai-je au père de la victime, vaut une femme dans ton village? »

— Cent cortades. (La cortade est une pièce de calicot qui mesure un peu moins d'un mètre.)

— Eh bien, le meurtrier paiera trois cents cortades à la famille; et s'il n'est pas solvable, lui et tout ce qu'il possède deviendront la propriété de ladite famille. »

L'assassin était heureusement pour lui en mesure de payer l'amende. Toute la bande s'en alla satisfaite après avoir laissé deux moutons en cadeau. Comme vous pouvez le voir, la Justice ne perd pas plus là-bas ses droits que chez nous.

Le 22 août, vers la fin du jour, je vis arriver, seule, portant des poulets en bandoulière, une grande femme, plutôt jeune, tenant en main un

bâton long comme une lance; elle était vêtue décemment d'un pagne en indienne à carreaux rouges, qui lui couvrait même les reins, portant de gros anneaux de cuivre aux pieds. Droite et d'allure simple et fière, elle s'arrêta, immobile comme un soldat, en face de nos cases, me regardant fixement comme pour attendre une interrogation.

Que voulait cette femme? J'étais intrigué.

Borme, que j'avais fait appeler l'interrogea. C'était la cheffesse d'un village des alentours, une veuve, qui venait demander justice aux blancs, à propos d'actes de pillage et de violence dont elle avait été victime de la part d'un chef voisin. On lui promit de faire venir ce chef, et elle se retira, laissant ses poules en offrande.

Mais ici l'affaire se complique. .

Deux jeunes noirs ayant été envoyés par nous au chef accusé, pour, le prier de se rendre au poste, celui-ci, sous prétexte qu'on le dérangeait dans sa sieste ou plutôt dans la cuvée de son vin de palme, leur avait, sans autre forme de procès, administré une maîtresse volée. Les jeunes gens revinrent furieux, naturellement. Cette fois, on expédia deux Sénégalais (ceux-ci remplissent ici le

rôle de gendarmes) qui sommèrent le chef d'avoir à comparaître immédiatement, sous peine d'être enlevé de vive force.

Hier, toute la troupe, composée d'une vingtaine d'individus, hommes, femmes et enfants, se présenta pour le palabre.

On rangea tous ces gens devant les cases, et l'exposé des faits commença, long et compliqué. Un noir, parlant assez bien le français, servait d'interprète.

J'étais président, et MM. Borme et de Ronde, le nouveau chef de poste, étaient mes assesseurs. Un fusil, des vases en terre, des petits coffrets et divers menus objets, pris chez la veuve, étaient étalés sur le sol.

Une cause fut écartée immédiatement, celle qui avait trait à l'acte de violence exercée sur nos gens.

La seconde, assez compliquée, fut jugée d'abord. Voici ce qui s'était passé : une femme du village, appartenant au chef, avait été prise pour épouse par l'oncle de la cheffesse plaignante. Cette femme, après plusieurs années de cohabitation avec son mari, avait brusquement quitté celui-ci pour retourner à d'anciennes amours dans son

pays. Le mari abandonné, furieux, avait été trouver l'infidèle et lui avait tiré à bout portant un co up de fusil, qui avait tué un enfant qu'elle portait à la mamelle.

Le meurtrier, après le coup, avait pris la fuite et était disparu dans la brousse. Le chef du village où s'était passé le meurtre avait sans façon profité de ce crime pour se faire administrera luimême et à la femme une indemnité formidable; et, en l'absence du vrai coupable, avait rendu la nièce de celui-ci, la cheffesse, responsable. Un jugement suspect, prononcé par un autre chef voisin, avait condamné celle-ci à lui livrer quatre captifs. La pauvre femme, ne pouvant fournir que trois esclaves, dut pour le reste donner cent cortades, plus plusieurs mesures de sel, sans arriver à contenter le chef avide, qui vint piller chez elle, sous prétexte de compléter le tribut.

C'était à nous autres blancs que, ruinée, la malheureuse femme venait en appeler de ce jugement inique.

Après avoir entendu soigneusement les nombreux témoins, je condamnai le chef à rendre les trois esclaves, plus les cortades et le sel, plus les objets pillés. Quant à la femme qui avait

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