ARRIVEE DE LA CIIEFFESSE
quitté son mari et sur l'enfant de laquelle celui-ci avait commis l'attentat, elle fut déclarée libre de vivre à sa guise, à condition toutefois de rendre à la famille de son ancien mari un cochon et trente cortades, prix que les parents du mari l'avaient payée elle-même.
Il fut même stipulé que, comme la première fois, l'animal serait mangé en commun.
Restait le fait d'avoir fustigé nos deux envoyés ; c'était grave. Voici comment, en conscience, je crus devoir punir le coupable : les jeunes noirs, qui étaient dans une colère bleue et qu'on avait toutes les peines du monde à contenir, eurent le droit, séance tenante, d'administrer dix coups de chicotte chacun sur le postérieur du chef.
La sentence s'exécuta devant nous; mais, aux premiers coups, voyant jaillir le sang, j'arrêtai le supplice. La chicotte est une baguette en cuir d'hippopotame dont chaque coup entame la peau. En somme, la peine réduite de moitié par moi n'était pas la mort d'un homme; et le gredin ne l'avait pas volé. L'entrain avec lequel les deux moricauds s'acquittèrent de leur besogne jeta une note gaie au milieu de cette scène sérieuse ; l'un d'eux, dans son ardeur, dépassa même le
compte d'un coup ou deux. On fut forcé de l'arrêter.
La séance terminée, le chef prit ses cliques et ses claques et disparut sans demander son reste, suivi par sa troupe, qui avait pour ce beau résultat fourni un cabri en paiement des frais de justice.
Ce supplice de la chicotte devient véritablement cruel quand il est poussé trop loin : on a vu maintes fois des hommes mourir sous les coups. A Zélingoma, c'était un nègre gigantesque qui remplissait le rôle de bourreau; au fond, ce grand diable noir n'était pas méchant; le plus souvent il avait l'air de taper très fort et ne faisait, en réalité, aucun mal au patient, lequel néanmoins se croyait toujours obligé de pousser des cris de paon. M. Borme, qui est un brave homme, fermait les yeux à propos de cette mansuétude de l'exécuteur des hautes œuvres.
Un soir, à la suite d'une petite émeute entre les boys et les cuisiniers, ils furent condamnés, grands et petits, à recevoir quelques coups de chicotte : ils y passèrent tous, sans trop se plaindre ; reslait un petit malheureux de sept à huit ans, qui attendait son tour en tremblant. L'her-
cule noir l'amena vers nous et le montrant de la main : « Non, dit-il, y a trop petit pour moi, moi y a pas cœur à taper là-dessus. »
Bien entendu, on laissa aller le gamin, qui était bien la plus sale petite vermine que l'on pût trouver et qui prit la fuite en riant et gambadant.
Chez nous, les femmes ne sont jamais frappées, il n'en est pas de même dans l'État belge.
Je fus encore pris pour arbitre dans une autre affaire, assez peu ragoûtante, cette fois; jugez plutôt :
Des Bacotas, accompagnés de leur chef et de son fils, étaient venus à la station avec une douzaine de femmes. Ils avaient passé la nuit dans un petit village formé par les cabanes des porteurs sénégalais et autres nègres. Il y avait eu tam-tam, naturellement, c'est-à-dire danse et musique, jusqu'à près de deux heures du matin. Ces Bacotas, complètement sauvages et plus guerriers que les Bacougnies qu'ils tiennent en dépendance par la terreur, n'ont aucune espèce de préjugés au point de vue de la décence et des mœurs; très âpres au gain, au besoin ils trafiquent même de leurs femmes.
Or, ce matin, au moment de quitter le camp, le"
chef nous amena une vieille sorcière, qui n'était autre que sa mère ; elle était accompagnée d'un jeune Sénégalais qu'elle accablait d'injures et auquel elle montrait le poing avec fureur : il s'agissait d'une réclamation de paiement de la part de la vieille guenon au jeune homme; quant à la marchandise livrée par elle, il m'est difficile de la qualifier; je laisse à la sagacité du lecteur le soin de deviner. Le Sénégalais, qui ne voulait donner que la moitié du prix convenu, prétendait avoir été trompé sur la qualité de ladite marchandise, qu'il n'avait pu examiner dans l'obscurité; ce n'est qu'au lever de l'aurore qu'il aurait reconnu l'indigne tromperie : « Y a trop vilain! hurlait le jeune guerrier, moi pas vouloir payer plus. » Durant ce temps, le chef, plein de dignité, demeurait immobile et sévère, appuyé sur son bâton de commandement, richement orné de clous en cuivre.
Je crus dans cette étrange affaire devoir me récuser comme juge et renvoyai les parties, sans rien vouloir examiner à fond.
C est en remplissant ces graves fonctions que je parvins à tuer le temps, qui s'écoulait bien tristement à Zélingoma. Il est vrai que j'ai eu d'autres distractions : ainsi la fièvre et les insectes
dévorants, tels que puces, moustiques, fouroux et autres vermines, ne m'ont pas laissé une minute de relâche, sans compter les crapauds, serpents, araignées et mille bêtes immondes qui me tourmentaient nuit et jour. Quelle délicieuse contrée!
Il y a bien la chasse aux bêtes sauvages, qui grouillent dans les forêts environnantes ; mais dans ces expéditions c'est généralement la fièvre qu'on rapporte en fait de gibier.
Quant à l'élément féminin, il est par trop répugnant; ça fait peine à regarder. S'il doit en être ainsi tout le long du parcours, il y a des chances pour que mon livre projeté des « Femmes au Congo » soit peu intéressant.
Heureusement M. Bonne me rassure et m'affirme que Brazzaville me réserve des surprises.