‹ Les femmes au CongoChapitre 18 sur 42 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les femmes-chefs. — Dalila. — On arrive pas à Brazzaville sans s'faire de bile.... — La galanterie, les unions. — Mme Louettières, scène de jalousie. — Sensible mais oublieuse.

Vous avez pu voir que j'ai parlé plusieurs fois de femmes-chefs dans mon récit; à ce propos, je n'ai jamais pu me rendre compte exactement de l'étendue de leur pouvoir, ni savoir si, à l'instar de la plupart des grandes souveraines de l'Europe, elles profitaient ou abusaient de leur situa tion, pour s'offrir toutes les satisfactions charnelles à leur portée. Dans tous les cas, elles passent en général pour être moins féroces que les hommes : c'est déjà quelque chose.

Quand je repris ma navigation sur le Niari, en compagnie du beau-frère de M. Fondèrc, M. Borme, il y eut encore une intermittence dans

nos relations avec le beau sexe. Les spécimens rencontrés par-ci par-là laissaient beaucoup à désirer au point de vue séduction. Je dois même ajouter que jusqu'à Brazzaville, à part l'aventure de la caverne de Macabandilou, aventure dans laquelle une nouvelle Dalila vendit à M. Jacot le secret de la retraite de son époux Mabîéla, les femmes ne jouèrent aucun rôle dans notre odyssée. Si, pourtant, durant la petite guerre qui eut lieu entre les tribus révoltées et la colonne Marchand, elles servirent souvent d'otages, pour obliger les noirs à capituler ou à livrer leurs chefs. À cet effet, on enlevait les femmes de vive force dans les villages et on ne les rendait que sous condition, un peu chiffonnées par les Sénégalais, il est vrai, mais en somme pas maltraitées.

Il y en eut bien quelques-unes d'enfumées dans la caverne de Macabandilou, mais ce fut un accident, comme il en arrive souvent dans les guerres d'Afrique.

J'insiste sur le rôle de l'aimable créature qui fut la cause première du massacre des siens. L'histoire de l'humanité est toujours pareille, dans tous les temps, sous toutes les latitudes,

a tous les degrés de civilisation. Dans combien d'affaires criminelles ne voyons-nous pas des femmes complices livrant leur amant au bourreau ? En général, il faut avouer qu'elles n'ont l'héroïsme du sacrifice que pour leurs enfants; elles ne pardonnent la défaite, ni à leurs maris, ni à leurs amants, et n'ont admiration que pour la réussite ou la victoire; c'est bien dans leur bouche qu'on trouve toujours le Vœ victis.

On arrive pas sans s'faire de bile A Brazzaville !

dit la chanson. En revanche, dans ce trou à fièvre, où règne généralement la famine, et où la mamarde semble avoir établi un de ses quartiers généraux, la galanterie bat son plein. Il faut bien passerle temps. MM. les administrateurs, délégués, chefs de poste, trésoriers, etc. (je ne parle pas des colons, puisqu'il n'y en a pas) s'en donnent, je ne dirai pas à cœur joie, mais autant qu'ils peuvent.

Car que faire en un poste à moins que l'on ne flirte? Les petites dames loangos, Mlles Souris, Moulin-

à-Café..., et autres ouistitis promènent leurs jolis museaux noirs et leur petite laine frisée, à la tombée de la nuit, clans les allées de manguiers et les chemins défoncés et broussailleux de la localité. De temps à autre, des petits scandales défrayent les conversations des coloniaux : des femmes, dites de blancs, se font pincer, flagrante delicto, avec les boys (exactement comme dans le inonde certaines grandes dames avec leurs valets) ; bref toute une petite contrefaçon de nos mœurs aristocratiques et boulevardières ; il n'y manque que la police des mœurs.

Les Sénégalais, brochant sur le tout, donnent le la dans ces petites saturnales. Il est vrai de dire qu'ils sont remarquablement doués comme chefs d'orchestre.

Mais n'allons pas si vite et ne promettons pas j 20 lus de beurre que de pain] il y a un revers à cette jolie médaille.

Ce n'est pas tout à fait sans danger qu'on prend part à ces festins du cœur.

Et la garde qui veille..., etc.

N'en défend pas nos administrateurs et officiers.

Demandez plutôt à X....

M. ET Mme X... (MARIAGE).

Mais soyons convenable et n'oublions pas que nous sommes historien.

La population féminine est composée d'éléments très variés: cela lient à ce que Brazzaville est le point de halte et pour ainsi dire le caravansérail de toutes les expéditions dans l'intérieur, soit qu'elles montent, soit qu'elles redescendent. J'y ai vu des échantillons de toutes les races de femmes exotiques, des violettes, des rouges, des jaunes, des noires, en un mot tous les degrés de la gamme foncée.

Je neveux pas vous faire le récit des mariages, unions passagères et petits esclandres auxquels j'ai assisté, ça serait trop compliqué. Sachez seulement qu'en général ces dames, je parle de celles qui sont attitrées, sont traitées, quelquesunes avec politesse, d'autres avec familiarité, d'autres enfin un peu comme des domestiques; néanmoins on a plutôt des égards pour elles et on ne les brutalise jamais; quelques gifles de temps à autre, rarement des raclées. Le fameux chasseur d'éléphants, Louettières, était peut-être le seul qui dépassât les limites dans les palabres avec son épouse. La belle Mwe Louettières, une puissante cariatide, lui donnait peut-être quelque motif

d'être jaloux, mais le plus souvent cette jalousie, comme il arrive en général, s'exerçait à côté.

Il me souvient d'une scène que m'a racontée M. Durant, mon aimable propriétaire à Brazzaville, scène qui se passa près de mon schimheck (habitation). Une nuit, vers les deux heures du matin, on heurta violemment à la porte de sa case.! M. Durant, ayant ouvert, se trouva face à face avec. Louettières un peu ivre et le revolver au poing : « Ma femme est ici », hurla ce dernier, menaçant. M. Durant, voyant l'exaltation du chasseur, le fit! entrer poliment et, lui ayant fait visiter les deux pièces qui composaient son logement, l'accompagna jusqu'à la sortie et, avant de le quitter, lui dit : « M. Louettières, voilà qui est bon pour aujourd'hui, mais si la même scène se renouvelait une autre fois, vous ne trouverez pas mauvais que; je vous reçoive avec ma carabine. »

Où était passée Mme Louettières cette nuit-là?

Je ne saurais vous le dire. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à la suite de cette escapade elle reçut une raclée homérique et prit la fuite ; elle retourna à Bongha, son village, situé à l'embouchure de la Sangha, tout près du poste de Lirangua; ce| village est habité par des cannibales.

SOEUR DE Mme LOUETTIÈRES ET UNE AMIE BAPFOUROUX.

e devais la rencontrer plus tard dans des circonstances extrêmement tragiques.

J'avais fait de cette belle anthropophage un dessin qui a été égaré ou plutôt que je la soupçonne d'avoir pris dans mon carton; je ne puis en revanche que vous fournir le portrait de sa sœur, en compagnie d'une amie assez peu séduisante, une Bapfouroux. Cette sœur, comme vous pouvez juger d'après l'image, n'avait ni sa stature, ni sa beauté, beauté à la vérité un peu barbare. Je profiterai de la circonstance pour vous présenter une autre de ses camarades, cellelà, femme de Sénégalais, Sénégalaise elle-même, la créature la plus sans gêne (c'était son nom) qu'on puisse imaginer. Mon ami d'Encausse de Ganties, le trésorier, en a fait une photographie qui donne assez une idée des allures de cette personne qui n'aimait pas à être embarrassée par le costume et qui se souciait fort peu du qu'en dira-t-on„ Remarquez qu'elle était plutôt fidèle à son tirailleur, mais en réalité peu bégueule.

Une observation en passant.

On pourrait peut-être croire que les femmes de couleur sont, dans le choix de leurs affections, peu sensibles à ce que nous appe Ions la beauté ou la

forme; "c'est une erreur complète, et j'ai remarqué qu'elles s'occupaient beaucoup plus volontiers des jeunes gens beaux ou bien faits que des vieux, laids ou mal bâtis. Par hasard, elles aiment les grandes barbes et j'en ai vu tomber en extase devant des têtes de sapeurs. Je vous conterai même plus tard à ce sujet une scène amusante vue à mon retour.

En attendant, en fait d'histoires sentimentales, veuillez écouter le récit d'un petit fait bien simple qui m'a véritablement ému.

C'était pendant ma période de querelle avec Marchand, lequel refusait obstinément de me laisser partir sans lui vers le haut fleuve, sous le fallacieux prétexte que je serais indubitablement dévoré par les Bondjos; en réalité, surtout parce qu'il est très autoritaire et me voulait entièrement sous sa coupe; ceci dit sans amertume ni rancune.

J'assistais donc le cœur gros au départ du petit vapeur Y Antoinette, qui emportait à son bord trente-quatre tirailleurs, le lieutenant Largeot, deux sergents noirs et un blanc, M. Dat, à destination de Banghi.

J'avais vu filer Y Antoinette déroulant son long

panache de fumée derrière elle, me laissant plein d'amers regrets : j'avais tant compté partir avec elle! mais ces regrets n'étaient rien à côté de la douleur d'une jeune négresse, pleurant en silence, les yeux obstinément attachés sur le bateau qui emportait un beau Sénégalais, son ami, le tirailleur Mamahdou. Pauvre fille! nous la vîmes revenir lentement, le désespoir imprimé sur le visage; j'avoue que cette douleur muette me toucha au point de me faire détourner la tête.

Je devrais pourtant être cuirassé depuis que je suis en Afrique, car j'ai déjà assisté à des choses bien émouvantes. Je crois toutefois que l'abandon volontaire ou forcé des êtres qu'on aime est ce qu'il y a de plus dur au monde.

Il y a malheureusement un correctif à cette histoire plutôt touchante :

Je crois les nègres très légers et très oublieux; j'en eus la preuve flagrante peu de jours après le petit événement que je viens de raconter.

Je vis la négresse qui m'avait paru si éplorée, jouant et riant avec un autre Sénégalais sur la grand'place du poste de Brazzaville. Je ne pus en croire mes yeux.

Cela m'a remis en mémoire une autre histoire

authentique, arrivée il y a deux ou trois ans à Saint-Louis.

Une jolie Sénégalaise, en puissance d'époux, avait lié connaissance avec un galant tirailleur. Le mari, averti et jaloux à juste titre, fît savoir à son rival qu'il le tuerait, s'il continuait ses relations avec sa femme.

Ce qu'il avait prédit arriva : le séducteur, surpris en flagrant délit, fut poignardé. On arrêta le meurtrier ainsi que la femme, qui d'abord avait pris la fuite, mais qu'on retrouva le soir même dans une espèce de bastringue des environs, se livrant à des exercices chorégraphiques, tout comme si rien ne s'était passé.

Amenée devant le juge instructeur, celui-ci lui fit des remontrances à propos de sa conduite vraiment incroyable après le meurtre d'un homme qu'elle paraissait chérir tendrement : « Vous n'avez pas d'àme et le souvenir de ce malheureux n'a donc laissé aucune impression dans votre cœur? »

Ce à quoi elle répondit, avec un grand calme r « Mais puisqu'il était mort. »

L'ABANDONNÉE ET Mlle KAMBISSI, DITE MOULIN A CAFÉ.

Page 1