MARIE-THERESE, PRINCESSE
Est-ce un agent politique qu'on dépêche? Estce un espion? tout peut se supposer. Un jour qu'elle avait un petit coup d'absinthe dans la tête, elle m'a raconté, me croyant sans doute Italien, à cause de mon nom, et de la langue que je parle assez bien, elle m'a raconté, dis-je, qu'elle avait vécu avec les Italiens à Massaouah, durant la campagne d'Abyssinie. Quel diable de métier pouvait-elle faire là-bas? et comment se trouvaitelle au camp de Baratieri? Mystère !
Sans enfler outre mesure l'importance de cette affaire, il est permis de se demander à quoi correspond Tenvoi de cette femme dans un pays où elle ne peut, si on l'y abandonne, qu'être très malheureuse. D'autre part, la Princesse nous exècre cordialement, et elle ne s'en cache pas. Cette haine n'a d'égal que son amour pour les Italiens.
Si c'est par simple humanité qu'on croit devoir agir de la sorte envers elle, il n'y a aucune raison pour qu'on n'en fasse pas autant à l'égard de tous les petits chefs nègres que nous rencontrons journellement, réduits à l'esclavage et menés à coups de bâton et de pied dans le bas du bas du dos. Ces princes me paraissent tout aussi inté-
ressants que la princesse du Dar Banda, Marie- Amélie ou Thérèse, je ne sais plus au juste.
Dans tous les cas, cette princesse nous a fortement égayés durant le séjour à Brazzaville.
La pauvre fille était tombée amoureuse de Marchand, et le capitaine dut presque employer la violence pour se débarrasser de ses assiduités : on a beaucoup parlé d'une tentative d'invasion qu'elle fît à son égard : une nuit, paraît-il, il fut éveillé par la clarté d'un flambeau qui lui illuminait brusquement le visage. Il se dressa. Devant lui, tenant un bougeoir d'une main et de l'autre écartant sa moustiquaire, il aperçut une figure de femme noire, dont les yeux flamboyaient. Le capitaine, qui pourtant est un brave, eut peur :
« Que me voulez- vous, fit-il effaré. — Rien, répondit en tremblant Marie-Thérèse, car c'était elle. Je voulais seulement vous faire mes adieux; je sais que vous partez demain pour la guerre.
— Vous êtes fort aimable, grogna le dormeur, mais si ça vous est égal, nous remettrons ça à demain matin. » Et il se retourna brutalement vers la ruelle.
Elle devait échouer également auprès du pauvre Simon (mort depuis). Simon s'était
amusé, pour nous divertir, à lui jouer en plein air des scènes d'opéra-comique, dans lesquelles elle finissait par couper.
C'est cet animal de Vitu qui lui avait persuadé d'abord que Marchand l'adorait sans oser déclarer sa flamme, parce qu'il était extrêmement timide] cette timidité de jouvenceau du capitaine Marchand était une trouvaille.
Je disais qu'après Marchand, ça avait été le tour de Simon, puis le lieutenant de vaisseau Morin (mort également) fut indiqué par Vitu comme susceptible d'enthousiasme pour la princesse; mais celui-ci ne devait pas lui laisser une seconde d'espoir : oubliant même toutes les lois de la galanterie, il lui avait flanqué son pied dans... etc.
En désespoir de cause, Marie-Amélie se rabattit sur votre serviteur. Vitu avait poussé la plaisanterie jusqu'à lui persuader que le peintre, poussé par une ambition effrénée, n'était pas éloigné, si elle y consentait, de lui demander sa main, avec l'intention de fonder un empire au centre africain.
Marie-Thérèse à ce propos me fit elle-même des ouvertures, que je ne repoussai point
complètement; les conditions de notre union future furent même débattues sérieusement : il fut convenu que je lui tolérerais une garde de noirs solidement charpentés, me contentant du titre de sultan blanc, elle me proposa également d'écrire au pape pour mettre nos États sous sa protection: il fut même parlé de Carolus Duran comme ministre des Beaux-Arts. Ainsi que vous pouvez juger, elle avait de grandes idées.
Malheureusement tous ces beaux projets devaient s'en aller en fumée et je perdis de vue cette chère princesse au delà de Banghi.
Je ne la regrettai pas outre mesure, car au fond elle était aussi méchante que laide; elle exécrait cordialement toutes les autres femmes, surtout les jolies; je me souviens d'une scène qu'elle eut sur la place du poste avec Mlle Moulinà-Café, qu'elle accabla d'injures, lui reprochant hautement son manque de virginité, avantage dont elle prétendait avoir le monopole. Ce reproche ne parut du reste émouvoir que très peu la petite Loango, qui n'avait aucune prétention au prix de vertu.
Lorsque Marchand se fut enfin décidé à me
lâcher, la princesse embarqua avec moi sur la Ville-de-Bruges, et nous quittâmes Brazzaville, pour nous diriger vers le Haut-Oubanghi où, je l'ai dit, je devais la perdre de vue définitivement. Je n'ai jamais eu de ses nouvelles depuis.
Qui sait? J'ai peut-être raté un trône.
Avant d'abandonner Brazzaville, je dois vous parler des Cassaïaises, les femmes rouges.
Les femmes dont il s'agit sont rouges, non pas à la façon des Indiens d'Amérique, qui paraissent de cette couleur simplement parce qu'ils s'enduisent d'ocre rouge, et qui en réalité sont plutôt des jaunes, appartenant à la race asiatique et mongole, et par la couleur et par les cheveux.
Les femmes du Cassai ont non seulement une peau rougeâtre d'un ton merveilleux, mais encore d'un velouté et d'une douceur infinis ; beaucoup sont jolies, la plupart un peu fortes, mais admirablement construites. J'ai eu l'occasion d'en voir une troupe nombreuses la factorerie belge de Kinchassa, en face Brazzaville, dans l'Etat indépendant ; elles étaient employées à l'empilement dans desr sacs et au portage du caoutchouc. Elles montrent dans ce travail une vigueur toute masculine, ce qui ne les empêche pas d'être
souples et agiles, même gracieuses; mais c'est surtout leur force physique vraiment extraordinaire qui m'a frappé. Je me demande comment sont les mâles.
Ces belles Peaux-Rouges passent pour être très enclines à la volupté. Le docteur Briard, directeur de la factorerie, et mon hôte à Kinchassa, m'a donné là-dessus des éclaircissements que je crois convenable de garder pour moi. Je craindrais, au point de vue art et science, d'exciter la jalousie de nos horizontales.
Durant le voyage que j'effectuai, sur le Congo et l'Oubanghi, passant et repassant quatre fois l'Equateur, je ne vous renouvellerai pas les descriptions, déjà faites dans mon premier livre, des forêts ombreuses et inextricables, des brousses impénétrables, sans routes ni sentiers, des cours d'eau immenses, semés de bancs de sable et de rapides, grouillant d'hippopotames, de tortues et de caïmans, bordés de la végétation luxuriante des tropiques toute remplie d'animaux sauvages et de reptiles de toute espèce, sans compter les hommes, encore plus farouches que les bêtes.
Ceci est le cadre et il restera le même durant tout le voyage.