‹ Les femmes au CongoChapitre 22 sur 42 · FEMME DE LA HAUTE SANGHA · texte numérisé non relu

FEMME DE LA HAUTE SANGHA

A part un incident dramatique qui survint audessus de l'embouchure du Cassai', rien à signaler à propos des femmes ; l'incident en question est plutôt fréquent, étant donné l'habitude qu'ont les noirs de s'endormir sur l'épaisseur de la paroi des bateaux en marche.

Une jolie petite fille de sept à huit ans s'étant laissé choir dans le fleuve, fort large et très rapide en cet endroit, sa mère, une grande et forte gaillarde, n'écoutant que son dévouement, s'élança à sa suite et parvint à saisir l'enfant, qui, du reste, nageait comme un petit poisson; par malheur, la violence du courant les avait emportées très loin toutes les deux, avant qu'on eût pu faire machine en arrière; une pirogue fut mise à l'eau et on parvint à les retirer saines et sauves, mais épuisées de fatigue.

Nous eûmes, pendant le même trajet un autre accident à peu près semblable, sauf le dénouement qui fut moins heureux : un de nos Sénégalais, qui était également tombé à l'eau fut, au moment où l'adjudant de Prat, descendu en pirogue, allait le saisir, happé par un caïman^et disparut en poussant un grand cri et en [étendant brusquement les bras au-dessus de l'eau.

Comme vous pouvez juger, les pleine-eau ne sont pas sans inconvénients dans le fleuve Congo

Un peu après notre entrée dans la rivière de la Sangha, je lis une rencontre tout à fait inattendue.

Quel ne fut pas mon étonnement en apercevant sur la rive, au milieu des sauvagesses de l'endroit, n'ayant d'autres voiles que celui de l'atmosphère, une grande gaillarde, vêtue d'un pagne rouge éclatant, ornée de bracelets, colliers, boucles d'oreilles en or, etc., et de tout le luxe constituant la toilette de ce qu'on appelle là-bas une femme de blanc. La dame en question me faisait des signes de la main, comme à quelqu'un qu'on connaît; et, en effet, je finis par me la rappeler : c'était Mme Louettières, laquelle, vous vous sou venez, s'était sauvée de Brazzaville à la suite d'une querelle un peu vive avec le chasseur. Elle était retournée dans son village, à Bongha, près d'une factorerie hollandaise, où l'accueillit, en tout bien tout honneur, un ami de son époux, j M. Laffitte, un joyeux enfant de Montmartre, mort hélas! depuis comme tant d'autres. Ce fut cette belle fille qui fut la cause indirecte du meurtre de Louettières.

Mais, comme disent les romanciers, n'anticipons pas sur les événements.

C'est à parlir de Bongha, que le cannibalisme bat son plein et durant tout le reste du parcours, jusqu'à Banghi, nous ne devions plus rencontrer que des anthropophages.

Dans le village de Balouï, dont toutes les cabanes sont surmontées de crânes, nous n'aperçûmes aucun habitant: de même, chez les Hypembôs, tout le monde avait pris la fuite. Un tirailleur Sénégalais, après avoir rôdé dans le village, s'étant écarté un instant dans la brousse et ayant aperçu une femme indigène qui lui faisait des signes, commit l'imprudence de suivre la nymphe sous bois; le malheureux ne reparut jamais. En vain ses camarades, qui l'avaient vu s'enfoncer dans la brousse, fouillèrent-ils tous les environs.

Si les marmites pouvaient parler, on saurait certainement à quoi s'en tenir sur le sort de ce pauvre diable.

Dans un autre endroit, sur la rive belge, nous ne rencontrâmes que des cases également vides et toujours ornées de crânes ; l'une d'elles renfermait la fameuse table aux sacrifices; tout au fond de cette case on trouva, blotties dans le

coin le plus obscur, sous des nattes, un groupe de jouvencelles; ce fut un sergent sénégalais qui découvrit le pot aux roses. Ces dames poussèrent d'abord des cris de terreur, mais en face de nos gestes rassurants elles se calmèrent vite ; les perles et les colliers qu'on leur offrit achevèrent de nous les concilier; puis, comme on les laissait libres, ce fut une véritable fuite adsalices. Suivies par plusieurs de nos jeunes gens dans cette fuite vraiment peu rapide, ces filles peu sauvages furent certainement rejointes sous la feuillée, à en juger par les petits cris et rires que j'entendis dans les bois. Cette fois, heureusement, personne ne manqua à l'appel. Sans doute, les hommes de la tribu étaient à la chasse.

Un docteur belge m'a raconté une aventure un peu pareille, aventure dans laquelle il avait failli succomber glorieusement. C'était au pays des Monvous : s'étant écarté de sa troupe, à la recherche de plantes médicinales, il fît la rencontre inopinée d'une femme qui lui fit des signes plutôt encourageants; le docteur, qui est jeune et aventureux, suivit un peu imprudemment la sirène. Ils firent halte dans la brousse et s'assirent, je ne dirai pas sur le gazon, car je n'en ai jamais vu en

Afrique, mais sur le sol. Pendant qu'ils étaient en grande conversation, conversation toute mimée, ils furent surpris par une troupe de femmes qui les entourèrent avec des cris et des éclats de rire.

Jusqu'ici rien de mal ; mais la curiosité de ces dames alla jusqu'aux indiscrétions les plus incroyables : elles n'avaient jamais vu de blanc, et elles voulaient se rendre compte. Ls pauvre docteur crut devoir faire bonne contenance.

Malheureusement le courage a des limites, et il y eut peut-être laissé la vie, sans l'arrivée de plusieurs de ses compagnons qui s'étaient mis à sa recherche. Il rejoignit le gros de la troupe, soutenu par ses camarades et marchant presque sur les genoux.

On peut juger par cet exemple que l'amour dit platonique n'aurait qu'un médiocre succès auprès des dames noires ; aussi la nature y a-t-elle pourvu en trempant le nègre d'une façon exceptionnelle.

Au marché de Doundo, village habité par les terribles Bondjos, l'élément féminin nous apparut nombreux et peu aimable.

Ici, les guerriers, armés jusqu'aux dents et taillés en hercules, n'entendent pas la plaisanterie

à propos de leurs épouses; du reste, on ne se risque pas à flirter avec ces personnes aux mâchoires affûtées comme des scies. Le jeu pourrait être dangereux; ce qui tendrait à prouver que montrer les dents est encore la meilleure façon de s'attirer le respect.

C'est à Doundô que j'ai rencontré le plus abominable type de goule qu'on puisse imaginer : figurez-vous une vieille furie hideuse, qui attirait par des gestes démoniaques et des glapissements suraigus l'attention des tirailleurs sur sa marchandise, s'emportant violemment quand on refusait de traiter avec elle. Le chef fut obligé de la chasser du marché, qu'elle troublait par ses vociférations.

Jusqu'à Banghi, mômes populations barbares et féroces, mêmes femelles aux dents de chacal et aux regards farouches ; quelques-unes portent au cou et aux pieds des colliers de cuivre rivés, dont certains pèsent bien de quinze à vingt kilos. Je me suis demandé comment on arrivait à fermer ce singulier bijou, qui m'a paru d'une pièce et beaucoup trop étroit pour laisser passer la tête.

Les filles ont presque toutes des coiffures avec une queue tressée qui vient en avant, en forme

de trompe d'éléphant; un petit jupon en crin végétal leur descend très bas sur la croupe et sert de prétexte à couvrir leur peu ragoûtante nudité. Ce vêtement bien inutile, à moins que ce ne soit pour chasser les mouches et les moustiques, est d'une indécence parfaite et ne dissimule rien du tout.

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