CHAPITRE IX
Banghi. — Sacrifices humains. — Wadda, les N'Sakkaras. — Population. — Cannibalisme. — Guerre. — Justice.
C'est en pirogue que nous remontâmes la rivière de l'Oubanghi; ce cours d'eau est barré par de nombreux rapides, qui le rendent infranchissable pour les steams aux eaux basses; il est très dangereux en tout temps. Après trois jours de navigation peu agréable, étant donné ce nouveau mode de transport, entre des rives plates mais couvertes d'une riche végétation, nous atteignîmes le poste de Banghi, qui marque le point culminant de la barbarie en Afrique.
J'ai fait très en détail la description de ce poste et de ses alentours dans Vers le Nil français ; je me contenterai donc de relater les faits et obser-
vations ayant trait à mon nouveau genre de récit, récit dans lequel je dois surtout m'occuper des individus de l'autre sexe, en leur fournissant toutefois le cadre nécessaire et indispensable à leur action et au milieu dans lequel ils se meuvent.
Quoique l'élément féminin soit nombreux à Banghi, la galanterie y règne beaucoup moins qu'à Brazzaville et les quelques blancs qui résident ici ne contractent pas ce qu'on appelle des mariages. L'administrateur Comte, sans être un puritain, a d'autres chiens à fouetter.
Il règne au poste une grande activité : il s'agit de veiller au passage de la mission Marchand et de défendre la station contre les populations i voisines, qui ne sont pas commodes.
Néanmoins, l'amour n'y perd pas tout à fait ses I droits et les aventures galantes vont leur train, accompagnées toujours des mêmes petits scandales, enlèvements, infidélités constatées ou non, j et autres peccadilles peu graves en territoire congolais. J'ai dit plus haut que je n'ai jamais vu frapper ou fouetter aucune femme dans le Congo français; mais si les femmes, en général, ne sontïj pas très maltraitées en Afrique, néanmoins chez les nègres, comme chez nous, il y a des maris qui I
FEMME DE BANGHI
ne se gênent pas à l'occasion pour leur allonger quelques taloches. Je me souviens qu'à Banghi, quand un de ces messieurs se laissait aller à des mouvements de vivacité envers son épouse, celle ci , sachant parfaitement que les blancs n'aimaient pas qu'on frappât les femmes, poussait des cris de p#on à la plus légère chiquenaude, à tel point que dans les commencements je me figurais sans cesse qu'on assassinait ces dames. Je finis bientôt par connaître la ficelle et ne plus m'émouvoir, même aux appels les plus désespérés.
Ce n'est pas à dire pourtant qu'il n'y ait pas de sévices et même de cruautés commises vis-à-vis des femmes; ces sévices ont eu lieu souvent à propos de faits peu graves en eux-mêmes, mais touchant de près ou de loin aux intérêts ou à la cupidité des blancs; dans ce dernier cas, ces bons blancs peuvent devenir des bêtes féroces : témoin la scène dont M. de Brazza m'a montré la reproduction photographique. Il s'agit de deux petites filles de huit à dix ans, ayant eu les poignets coupés. Ces enfants, paraît-il, avaient commis le crime de travailler à la récolte du caoutchouc pour d'autres que pour l'État indépendant.
Est-ce vrai?
Quoiqu'il en soit, j'ai vu de mes yeux les photographies en question, qui étaient de grande dimension et prouvaient absolument la réalité de ces révoltantes atrocités.
J'ai eu par Comte beaucoup de détails sur les sacrifices humains, dont le véritable centre est Liranga et qui s'étendent dans toute la partie du continent comprise entre le Cassai et le Bar-el- Gazal.
C'est surtout la mort des chefs qui donne prétexte à ces hécatombes, dont les femmes font le plus souvent les frais.
Le chef de poste Costa m'a montré plusieurs de ces malheureuses qui avaient échappé au supplice en se réfugiant chez les blancs. L'idée de subir ce que l'on appelle le dernier outrage, de la part des soldats du poste, ne les avait nullement arrêtées.
Dans une autre circonstance, M. Costa avait fait empoigner et chicoter d'importance une vieille cheffesse nommée Comba-Becha, qui, durant une maladie, s'offrait le luxe de faire éventrer une jeune fille chaque matin pour se rendre les fétiches favorables. Cette vieille furie osa se plaindre de la méchanceté du blanc, qui n'avait pas com-
la petite katy (femme de Sénégalais).
pris qu'elle ne faisait qu'obéir à un usage antique, usage approuvé et entretenu soigneusement par les féticheurs. Comte m'a également raconté plusieurs fois, à propos de femmes qui s'étaient réfugiées à sa station, pour échapper au massacre, des histoires invraisemblables de cruauté : après une de ces débauches de meurtres, qui s'était passée à une vingtaine de kilomètres nord-est de la station, il avait pris tous les Sénégalais disponibles et était remonté jusqu'au village où avait eu lieu cette boucherie. Le village en question avait été incendié et tous les habitants prisonniers, moins les femmes et les enfants, avaient été passés par les armes. Des émissaires furent ensuite expédiés par lui, pour inviter les chefs de la contrée environnante à se rendre au poste de Banghi, sous peine de voir leurs villages rasés. Beaucoup se rendirent à l'appel; Comte en profita pour nouer avec eux des relations commerciales et leur arracher la promesse formelle qu'il n'y aurait plus de sacrifices humains.
Ont-ils tenu parole ?
Dans tous les cas, cet acte de rigueur fit cesser pour un temps les agressions contre le poste et répandit une salutaire terreur chez les Bondjos.
Comte, avec lequel j'ai exploré la contrée et fait une expédition de plusieurs jours dans le haut, par delà des rapides de l'Éléphant et de l'En-Avant, jusqu'à Wadda, m'a mis de plus entre les mains le journal du poste et toute une série de notes sur les N'Sakaras, avec l'autorisation d'en tirer le parti que je jugerais convenable.
Je pense qu'on me saura gré de ce développement que j'avais un peu négligé dans mon premier volume, étant donné la surabondance des matières à traiter.
Voici le résumé de ces notes, y compris mes observations personnelles.
Les N'Sakaras forment la plus puissante nation du Haut-Oubanghi et ont pour chef le fameux Bangassou, l'allié, le protégé des Français. Les Belges, qui étaient en relation avec lui avant nous, lui ont donné le titre de sultan. Les N'Sakaras sont répandus sur les territoires compris entre le Koto et le Bali, sur la rive droite de l'Oubanghi. On n'a pas de données suffisantes pour établir le chiffre même approximatif de la population. Il est probable qu'elle dépasse 25 000 habitants; le nombre des femmes est de beaucoup supérieur à celui des hommes, à cause
du trafic et de la vente continuelle des adultes et des enfants mâles. Toutefois, cette population tend beaucoup à diminuer, grâce aux sacrifices humains et à l'exportation des esclaves à l'Etat indépendant. Ce sont ces esclaves que nos voisins les Belges ont appelé des libérés par un euphémisme vraiment monstrueux; c'est en réalité la traite ressuscitée effrontément en pleines possessions européennes, là où l'esclavage est aboli de droit par nos lois internationales.
- Notre établissement définitif sur la rive gauche du MBomou doit supprimer ces causes de dépeuplement. La population, disséminée sur un territoire assez vaste, se compose surtout de N'Sakaras proprement dits. On rencontre également quelques villages d'esclaves Boubous et, le long du Koto et du M'Bomou, des villages de Yakomas qu'ils appellent Dendis.
La plupart des N'Sakaras sont grands, forts et assez intelligents; ils ont des aptitudes remarquables pour la marche et font d'admirables porteurs. En dehors de la chasse et de la danse, ils travaillent fort peu et laissent ce soin à leurs femmes, parmi lesquelles on trouve de fort beaux types; elles sont considérées comme esclaves,
mais généralement bien traitées; elles ont même, dit-on, voix délibérative dans les assemblées .extraordinaires, où se discutent les intérêts généraux.
Ce sont les femmes qui s'occupent de la culture et de tous les travaux en général. Cette culture se fait surtout le long des thalwegs, à la place des arbres abattus, le sol des plateaux n'étant pas d'une fertilité suffisante. Il est toutefois utilisé pour la culture du maïs, dont on fait deux récoltes par an. Les hommes s'occupent principalement de chasser, de pêcher ou de faire la guerre, ou même de fumer leurs pipes (le tabac que récoltent les indigènes en grande quantité est partout excellent; les femmes en font peut-être un usage plus considérable que les hommes).
Les plantes qui servent à l'alimentation sont : le manioc, la patate, Y igname, une courge dont on mange les graines, les arachides et la colocasse ou târo.
On cultive également une grande quantité de sésame, dont on extrait une huile qui entre dans la préparation de presque tous les aliments. h'éleusine et un sorgho donnant un gros mil sont
employés pour la fabrication d'une bière dont les N'Sakaras font un usage immodéré. Plusieurs variétés de bananiers, donnant des bananes douces, sont cultivées autour des villages. Le poisson entre également dans une faible proportion dans l'alimentation des N'Sakaras; la viande de chasse, fraîche ou fumée, leur sert à préparer des ragoûts que les blancs mangent fort bien, après y avoir ajouté du sel, assaisonnement fort rare et peu apprécié jusqu'alors, si ce n'est par les chefs. Le petit piment rouge, dit pili-pili, qui pousse à l'état sauvage, est par contre répandu à profusion dans tous les plats.
Les N'Sakaras consomment peu de vin de palme, mais en revanche la bière est très commune chez eux.
On en fabrique de deux espèces : l'une, cuite, très épaisse, où il y a autant à boire qu'à manger, et qu'on appelle Pi et l'autre fermentée seulement, filtrée et ayant l'aspect d'une bière blonde un peu sirupeuse, qu'on appelle Togo. Le mil entre pour la plus grande partie dans leur préparation.
La chair humaine est certainement le mets de prédilection des N'Sakaras. Tous les hommes
tués à la guerre, à la chasse ou après jugement, sont scrupuleusement mangés. La chair des blancs, dont on a rarement l'occasion de se régaler, est réputée un mets exquis.
Les femmes, d'ordinaire, ne sont pas admises à ces festins et cependant ce sont elles qui dans toutes les circonstances sont chargées des soins de la cuisine. La chair des femmes et des enfants est d'autant plus appréciée qu'on en mange seulement dans des occasions tout à fait solennelles, telles que mariages entre fils et filles de grands chefs, et traités d'alliance avec de puissants voisins.
A propos de cannibalisme, je ferai observer qu'on s'est trop complu à prêter aux anthropophages des figures plus terribles et plus féroces qu'aux autres peuplades. Tous les N'Sakaras que j'ai vus avaient plutôt l'air doux, et nous avons longtemps eu à notre service, comme piroguiers, des Bondjos; je n'ai jamais remarqué dans leur physionomie ces airs particulièrement effrayants qu'on prête aux gens qui se nourrissent volontiers de chair humaine.
Est-ce qu'on voit chez nous les gens qui aiment la viande regarder les bœufs ou les mou-
FEMMES N SAKARAS.
tons d'un air farouche et avoir envie de se jeter dessus? Nous mordons très bien à belles dents dans un bifteck ou une côtelette, même saignants, sans pour cela avoir des instincts de férocité ou de méchanceté vis-à-vis des animaux qui les fournissent.
Il en est probablement ainsi des cannibales, vis-à-vis de ceux qui ne sont pas leurs ennemis ; une fois morts, c'est différent, ça devient simplement de la viande, et, au lieu de l'enterrer, ils la font cuire et trouvent cela excellent, que dis-je, meilleur que les autres chairs. C'est peut-être vrai?
Sommes-nous beaucoup moins cruels parce que nous ne mangeons pas l'homme que nous avons mis à mort? Et en somme il est préférable d'être dévoré après son trépas que d'être supplicié avant, ce qui est le cas pour les prisonniers faits par les Arabes musulmans.
L'histoire de ces peuples est encore obscure ; chassés des régions du Bar-el-Gazal par les invasions musulmanes, ils ont été en partie détruits. Les nombreuses luttes qu'ils ont eu à soutenir ont déterminé les N'Sakaras à se grouper autour de chefs influents. Ainsi s'est formé un petit
empire, dont le dernier chef connu s'appelait Boendiet a conservé une grande réputation.
Les petits chefs de village, tout en étant les vassaux du grand chef, sont indépendants, comme par toute l'Afrique centrale, et se font souvent la guerre entre eux.
Ce sont surtout les rapts de femmes qui déterminent ces querelles. C'est, du reste, le moyen employé par nous autres blancs pour amener la soumission des noirs, qui font tous les sacrifices pour ravoir leurs épouses.
Quand un chef veut déclarer la guerre à un autre chef, il lui fait enlever une de ses femmes; le second répond en lui faisant faire des réclamations par un messager, qui est inviolable. Celte inviolabilité des messagers ressemble absolument à celle des hérauts d'armes du moyen âge. Il est extrêmement rare qu'il arrive malheur à ces envoyés, qui sont quelquefois porteurs de commissions désagréables ; ils ont presque toujours une audace de langage des plus provocantes pour l'adversaire, auquel ils reprochent hardiment ses méfaits, et qu'ils menacent des pluscruelles représailles, lui déclarant crûment que
IG
les cadavres de ses guerriers deviendront la proie du vainqueur et qu'il s'en régalera.
On reconduit ces hérauts avec de grands égards jusqu'aux frontières ou délimitations des territoires, et on ne cherche jamais à leur tendre aucun piège.
Quand les deux partis se sont réciproquement tué des hommes et fait des prisonniers, le vainqueur envoie à nouveau un parlementaire au vaincu, qui lui en renvoie un. Les négociations sont alors entamées et durent souvent très longtemps (les nègres sont des maîtres diplomates) Une fois l'accord fait, les chefs font X échange du sang et s'envoient des chèvres et des cabris, qu'ils donnent immédiatement à manger à leurs guerriers. Ils se restituent ensuite leurs femmes auxquelles on ne s'avise jamais de demander compte de l'emploi de leur temps durant la captivité. Il est vrai qu'une femme noire n'avoue dans aucun cas, même prise sur le fait; elles ont cela de commun avec beaucoup d'Européennes et, en général, les femmes de tous les pays. On restitue également ceux des captifs qui n'ont pas été dévorés; chacun offre à l'autre une de ses femmes, enfin ils vont passer ensemble quelque
18^j LES FEMMES AU CONGO
temps dans leurs deux villages, où on fait de grandes fêtes, qui consistent toujours en tam-tams et en festins.
Ce qu'on appelle la justice n'a cours que pour les esclaves ; les chefs ou fils de chefs ne passent jamais en jugement et peuvent se livrer à tous les actes arbitraires sur la personne de leurs sujets.
Quand un esclave est convaincu de vol envers le chef, ou de meurtre, c'est très simple : ce chef l'exécute séance tenante, en l'étranglant lui-même avec une liane. Si sa culpabilité n'est pas prouvée, on le soumet à l'épreuve du poison. Si la force toxique du breuvage le fait tomber, on lui coupe le cou, tandis que s'il y résiste, il est libre. Le préparateur du liquide d'épreuve, qui est toujours un féticheur, est donc maître du jugement; il en résulte une impunité presque certaine pour ceux qui peuvent le payer suffisamment.
Les vols entre esclaves entraînent seulement la détention, jusqu'au moment où le voleur en a remboursé la valeur.
En dehors des sacrifices humains qui ont lieu à la mort des chefs, les femmes sont rarement exécutées, pour n'importe quel méfait.
TYPE DE MESSACiER.
En effet, elles avalent le plus souvent la coupe de poison sans sourciller.
Il faut qu'une femme soit bien vieille ou bien laide pour ne pas se tirer des épreuves auxquelles sont soumis les coupables des différents délits entraînant la peine de mort. Les féticheurs, qui sont à peu près tous des paillards avérés, les sauvent quand même et se font payer leurs complaisances de toutes manières; les plus pauvres d'entre les pécheresses, outrepassant le procédé de sainte Marie l'Égyptienne, paient et d'avance et après; et se considèrent même comme débitrices indéfiniment vis-à-vis de leurs sauveurs. Ces féticheurs ont encore du bon.
Voici en passant une observation physiologique que j'ai faite sur eux : ils ont tous des têtes de boucs ou de satyres et, si l'on en croit la renommée, ils ont le tempérament de leur tête. C'est du reste, paraît-il, une des conditions d'admission dans ce corps de docteurs.