‹ Les femmes au CongoChapitre 24 sur 42 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Un jugement de Bangassou. — Croyances et légendes Coutumes et mœurs. — Naissances et mariages.

Le sultan Bangassou, qui règne sur les N'Sakkaras, est un tyran cruel, dont les fantaisies bizarres et sanguinaires sont très contrariées et atténuées par la présence des Français, dont il redoute la justice et la colère. Néanmoins, ce souverain se passe encore de temps à autre, en catimini, des fantaisies qui, tout en voulant être gaies, sont plutôt féroces.

Le lieutenant F , qui me paraît sérieux, m'a

conté de lui une anecdote indiquant chez ce prince une tournure d'esprit assez humoristique et facétieuse; la voici tout au long :

Un des sujets de Bangassou avait commis sur

une petite fille un forfait monstrueux, qui avait déterminé la mort de l'enfant; le coupable, pour ce fait, avait été condamné à avoir la tête tranchée. Jusque-là, rien de mieux; mais le souverain, qui aime à rire et a des prétentions à la clémence, voulut bien, après la condamnation, soumettre le criminel à un autre interrogatoire, attendu que celui-ci n'avait rien allégué de sérieux pour sa défense : « Mais enfin, lui dit-il, comment as-tu pu arriver à un acte aussi horrible? » Ce à quoi l'autre ne put que répondre, sous forme d'excuse, qu'il avait cédé à une violence extrême d'imagination, qu'il était très fort, que..., etc. « Ah! tu es si fort que ça, interrompit le souverain, ch bien, si tu remplis les conditions que je vais t'indiquer, tu peux encore sauver ta tête. »

On apporta sur le lieu du supplice une peau d'antilope, qu'on tendit fortement sur un cadre de bois. (La peau d'antilope, sans avoir l'épaisseur et la résistance de la peau d'éléphant, est connue pour sa solidité.)

On plaça devant l'appareil ainsi établi le patient, auquel on promit la vie sauve, si, dans l'espace de temps qui séparait du coucher du soleil, il parvenait, à l'aide de l'instrument qui

lui avait servi à commettre son crime, à perforer la peau en question.

Pendant qu'il tentait courageusement l'épreuve, et afin de lui donner un peu d'entrain et de gaieté, il paraît que les femmes de Bangassou avaient été autorisées à l'encourager par les danses les plus suggestives; mais, hélas! ces dames eurent beau déployer dans la circonstance toute la grâce et la science dont elles étaient capables, ce fut peine perdue ; le pauvre diable, malgré sa bonne volonté, ne put remplir les conditions imposées et, devant toute une populace mise en joie par ce spectacle, eut la tête tranchée; et son corps fut donné à manger aux assistants. J'ai le regret d'avoir égaré le croquis du patient tentant de sauver sa tête.

Les N'Sakkaras, comme les noirs engénéral, sont peu portés aux idées mystiques; superstitieux et croyant aux puissances occultes, ils subissent volontiers l'influence de féticheurs ou sorciers qui seraient eux-mêmes en relation avec les bons et les mauvais génies.

Ces peuples n'ont pas de genèse, et l'idée qu'il peut y avoir un être surnaturel, créateur de toutes choses, ne les a jamais préoccupés. Goumba

est la divinité agissante, mais qu'on ne voit pas. Goumba est le maître des éléments et en général le maître bienveillant, tandis que Kourouba est la divinité du mal, le diable des N'Sakkaras, qui fait mourir les malades; il n'a qu'un œil, une oreille, un bras et une jambe! et remarquez en outre qu'il est blanc, comme tous les démons ou esprits malfaisants ; de là sans doute la terreur folle que nous inspirons aux petits enfants noirs; quand ils nous aperçoivent pour la première fois, on les voit grimper après leurs mères en poussant des cris aigus, tout comme des petits singes.

C'est Goumba, le bon génie, qui renverse de l'eau; il fait du feu, le soleil, pour éclairer les N'Sakkaras ; il tue les hommes et met le feu à leurs cases avec les éclairs. La lune est également son œuvre, mais ils ne s'expliquent pas ses changements de forme, pas plus qu'ils ne s'expliquent le mouvement du soleil.

Voici plusieurs légendes qui sont la reproduction exacte de ce que de vieux N'Sakkaras ont raconté à Comte; j'ai cru devoir leur conserver le cachet naïf et particulier qui les distingue.

« Du temps du chef Boendi, un N'Sakkara

LE SULTAN BANGASSOU, CHEF DES N SAKKABAS.

« monta au ciel avec une grande corde; Goumba « lui donna une femme, avec laquelle il redes- « cendit à terre : il la montra aux N'Sakkaras en « leur disant d'où elle venait. Alors Goumba, « fâché de cette indiscrétion, a coupé la corde « avec laquelle on pouvait monter le voir et, « depuis, aucun N'Sakkara n'a pu y retourner.

« La femme était jeune, de race noire ; elle était « très, très belle; elle est morte, il y a bien longce temps, au village de Boendi que nous occupons « actuellement.

« Elle resta longtemps avec son mari, dont « elle eut deux fils; mais comme ils étaient très « forts et très beaux, les N'Sakkaras leur disaient « toujours qu'ils n'étaient pas bons, parce qu'ils « n'étaient pas comme eux. Alors la femme, « fâchée, remonta pendant la nuit avec ses deux « fils chez Goumba, qui leur jeta une corde et « auquel ils racontèrent tout cela. Goumba, fort « en colère, les fît redescendre et coupa la corde « qui tomba par terre. Son mari la vit et ne la « ramassa pas; il croyait qu'il mourrait s'il la « touchait. »

Voici une autre légende ayant également cours dans le pays :

« Un N'Sakkara allait à la chasse. Son chien vit « une bête et se mita sa poursuite. La bête entra « dans le trou d'une énorme pierre et fut suivie <c parle chien et l'homme. L'homme vitle soleil et « eut les cheveux et les sourcils brûlés. Le soleil, « qui est fait comme un homme, mais qui est en « feu, lui demanda ce qu'il venait faire; illuirépon- « dit qu'il était venu en cherchant son chien. Pence dant qu'il causait, le chien se sauva et alla voir « la lune. Le N'Sakkara dit alors au soleil de lui « donner son fils comme guide pour aller cher- « cher son chien. Ils partirent donc, avec le fils « du soleil, et marchèrent jusqu'à ce qu'il « fit nuit; mais le fils du soleil, qui avait du feu « sur la tête, marchait devant lui pour l'éclairer. « Ils arrivèrent ainsi chez la lune. Le N'Sakkara « ayant sifflé son chien, elle lui demanda pour- « quoi il venait et par où il était passé. Le « N'Sakkara lui raconta comment il était arrivé « chez le soleil et comment celui-ci lui avait « donné son fils comme guide pour venir recher- « cher son chien. La lune lui offrit un de ses fils « pour le manger, mais il répondit qu'il ne man- « gérait pas d'homme et qu'il préférait la viande « de femme, mais la lune refusa de lui donner

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