CHAPITRE XI
Médecine. — De la mort et du culte des morts. Exorcismes. — Jeux, danses, musique.
La médecine chez les N'Sakkaras, comme chez tous les noirs, est forcément un mélange d'empirisme et de pratiques de sorcellerie. Leurs médecins sont plus ou moins des charlatans, dont quelques-uns arrivent parfois à posséder des recettes qui ne sont pas plus mauvaises que d'autres.
Ils ont du reste une réputation très établie d'empoisonneurs émérites : c'est toujours eux qu'on charge de la préparation des breuvages d'épreuve à l'usage des prévenus de vols, d'assassinat ou d'adultère, prévenus dont la culpabilité s'établit d'après les effets plus ou moins caractérisés du poison ingurgité par le patient.
Ces médecins-féticheurs disposent donc ainsi, au gré de leur fantaisie ou de leur intérêt, de la vie des accusés, sans autre contrôle ni responsabilité que leur conscience, qui, très probablement, doit avoir une élasticité digne de celle de certains de nos docteurs et magistrats.
Les N'Sakkaras connaissent certainement les propriétés de beaucoup de simples; les guérisseurs-féticheurs (qu'on paye après guérison) s'en servent et obtiennent quelques résultats, qu'on attribue à leur puissance occulte.
Ils pratiquent très souvent la saignée à la langue.
Pour se rendre compte de la quantité de sang écoulé, ils le reçoivent sur une feuille de bananier; pour l'arrêter, ils frottent la langue avec une feuille d'arbre, d'un vert foncé, qui contient des principes hémostatiques bien caractérisés.
Ils guérissent quelquefois les ulcères et obtiennent d'assez bons résultats pour les plaies produites par les lances ou les couteaux. Ils réduisent les fractures, qu'ils maintiennent avec des attelles de leur fabrication ; mais leur art ne va pas jusqu'à empêcher les déviations, gui en général sont très sensibles.
LE CRAPAUD GUERISSEUR
D'autres fois ils emploient de bizarres méthodes pour guérir certaines maladies :
Pour les maux de tête, par exemple, ils prennent un crapaud par la peau du dos et frottent consciencieusement le ventre blanchâtre de l'animal sur le front du patient, jusqu'à ce que ce ventre rougisse légèrement, ce qui arrive forcément étant donnée la friction, qui finit par faire affluer le sang à la peau du batracien. Je ne sais si le résultat est concluant, mais il est certain que nous voyons dans nos villages les commères préconiser des remèdes aussi ridicules, témoin l'emploi de clefs dans le dos, pour arrêter l'écoulement du sang par le nez; les colliers de liçye, pour faire passer le lait; les pommes de ferre dans la poche, pour calmer les rhumatismes; et enfin les peaux de chat sur l'estomac, pour empêcher les névralgies ; sans compter les exploits des empiriques, assistés de vrais docteurs, qui, avec les somnambules, donnent les consultations les plus abracadabrantes, d'accord en cela avec certains pharmaciens spécialistes.
Dans beaucoup de cas on peut voir que nos hommes de science n'ont rien à envier aux féticheurs.
Quand un chef est malade, on commence, avant d'avoir recours aux guérisseurs, par prendre certaines précautions : ainsi, personne ne doit faire de bruit, on ne fait pas de musique dans ses villages, les femmes restent dans leurs cases ; de plus on cherche, par des moyens tout à fait étranges, à établir des responsabilités à propos de la maladie; car il est bon de remarquer qu'on suppose toujours d'emblée qu'il y a eu empoisonnement. On rassemble tous les habitants; les esclaves sont placés en cercle, et le chef désigne lui-même les deux qu'il croit coupables- Ces malheureux subissent l'épreuve du joua, iastrument composé de deux disques plans, qu'on mouille et qu'on place l'un contre l'autre ; l'oracle dépend de l'adhérence ou de la non-adhérennce des deux disques.
Quand l'adhérence se produit, l'esclave est accusé d'avoir empoisonné le chef. Il nie toujours; on soumet alors un poulet à l'épreuve du poison.
Si le poulet résiste, l'accusé est innocent, tandis que, si la bête succombe, il est immédiatement mis à mort et son corps donné à manger aux assistants.
J'ai tenté d'assister une fois à un jugement semblable aux environs de Banghi; mais on m'a donné nettement à comprendre qu'on désirait me voir ailleurs: je n'ai pas insisté, n'étant pas en force pour soutenir mes prétentions. Comte, qui m'accompagnait en cette circonstance, fut le premier à me déconseiller toute résistance.
Quand un esclave meurt de maladie, on lui creuse une fosse au fond de laquelle on le place couché sur le côté droit, les genoux ramenés contre la poitrine et les deux mains réunies sur la tête.
La fosse est creusée derrière la case du défunt. Lorsqu'une femme perd son mari, elle se coupe les cheveux et s'entoure la taille avec une ceinture en raphia; elle reste trois lunes dans une case séparée en dehors du village et elle doit passer son temps à pleurer. A l'expiration de ce délai, elle va se baigner, puis reprend la vie ordinaire.
Je ferai remarquer en passant qu'il n'y a pas à plaisanter avec ces démonstrations de douleur obligée vis-à-vis du défunt : à Bolobo, nous trouvâmes une femme littéralement assommée devant la porte de sa case. C'était une malheureuse
veuve qu'on avait surprise en train, pour se distraire, d'esquisser un pas folichon. Ses autres compagnes s'étaient charitablement chargées de la correction.
Combien de veuves chez nous pourraient frémir à ce récit !
A la mort d'une de ses femmes le chef ne fait aucune cérémonie.
Par exemple, lorsqu'il s'agit du trépas d'un chef, c'est une autre affaire.
Tous ses hommes se rassemblent: on le couche et on l'attache sur un tambour en bois, et ses guerriers l'emportent au village de Bangassou, où on enterre tous les chefs N'Sakkaras.
Comme on sacrifie toujours à la mort du chef un certain nombre de ses esclaves et de ses femmes, beaucoup d'entre eux se sauvent dans la brousse, pour échapper à cette coutume barbare. Ces malheureux, qui courent risque d'être rattrapés ou même de tomber entre les mains des habitants d'autres villages, qui les empoisonnent toujours ou les mangent, cherchent, s'il y a des postes de blancs dans les environs, à s'y réfugier. J'en ai vu qui avaient parcouru à travers les bois plus de 200 kilomètres pour atteindre une sta-