‹ Les femmes au CongoChapitre 31 sur 42 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Mort tragique de Comte. — Le docteur Sambuc et le lieutenant Morissens. — Adèle, t'es belle, etc. — Distractions innocentes.

Le pauvre Comte, auprès duquel j'ai tant avancé mon éducation africaine, avait la confiance de M. Liotard, avec lequel il était toujours en correspondance; d'une grande activité et d'une rare énergie, il apporta de sérieuses modifications à l'installation du poste (le poste de Banghi avait été fondé par le vaillant explorateur Ponel) ; on le voyait sans cesse en route, rayonnant autour de sa station à de très grandes distances, établissant des relations avec les peuplades les plus éloignées. C'est dans une de ses expéditions qu'il perdit la vie peu après mon départ.

Voici les détails que j'ai recueillis sur ce douloureux incident, malheureusement trop fréquent sur la terre d'Afrique.

Comte, qui avait traité avec presque tous les chefs de village bordant la rive droite de l'Oubanghi et celles du M'Poco, avait laissé dans chaque petite localité un garde-pavillon, sorte de représentant chargé de garder le drapeau, qui était, hissé au bout d'une longue perche chaque fois qu'une pirogue ou un bateau français passait sur le fleuve.

Ces gardes-pavillon étaient presque tous des miliciens sénégalais. Ils étaient généralement choyés et bien traités par les indigènes, mais abusaient souvent de cette hospitalité ; leurs assiduités auprès du beau sexe nous attirèrent plus d'une fois des désagréments.

Dans la circonstance qui nous occupe, la conduite du garde-pavillon dépassa toutes les limites permises, et c'est la femme principale du chef qui fut l'objet des attentions de notre soldat. Cette femme, paraît-il, jouissait d'une grande réputation de beauté parmi les indigènes et était adorée de son époux. Répondit-elle aux avances du garde-pavillon? Je ne saurais le dire; mais ce qui

est certain c'est qu'on trouva un beau matin le cadavre calciné du Sénégalais sur remplacement de sa case, qui avait été incendiée durant la nuit.

Comte, ayant appris le fait par un espion, partit avec vingt et un miliciens, qu'il embarqua dans une seule pirogue, et on se dirigea vers le village en question (Yakoli).

Arrivés à la hauteur des cases échelonnées sur la rive, un feu de salve fut exécuté; et, comme on s'attendait à une riposte des Bondjos, tous les soldats se baissèrent à la fois et du même côté, pour laisser passer le feu. Ce mouvement simultané fit chavirer la pirogue : dix-sept hommes périrent noyés avec le malheureux Comte, dont le cadavre et ceux de plusieurs de ses compagnons furent repêchés et dévorés par les indigènes ; sa tête retrouvée fut, je crois, ramenée à Banghi, où on l'enterra dans le petit cimetière déjà trop célèbre par les nombreuses victimes dont il recèle les dépouilles.

Les représailles contre les Bondjos furent terribles. Ce fut le commandant Morin, mort à Banghi peu après, une ancienne connaissance de Brazzaville, qui fut chargé de conduire l'expédition.

Cette expédition, composée de quarante tirailleurs sénégalais, auxquels fut adjoint un certain nombre d'auxiliaires noirs, ennemis des Bondjos, partit de nuit et surprit Yakoli avant le lever du soleil : le village fut incendié et les habitants massacrés; plusieurs villages des environs furent également détruits, et l'on se retira, laissant les indigènes alliés se ruer au pillage et dévorer les morts. (Cette scène de boucherie fût impossible à éviter avec d'aussi sauvages compagnons.)

Le pauvre Comte était plutôt gai, avec une certaine austérité de mœurs. Contrairement aux habitudes de la plupart de ses camarades africains, il vivait seul et paraissait peu s'occuper de femmes. C'était peut-être la raison de sa vigueur et de sa santé.

Lui et un de ses amis, M. Bobichon, homme sérieux et énergique, ont rendu de véritables services à la mission Marchand.

Certainement celui-ci ne l'oubliera pas.

Banghi marque un de mes bons souvenirs de voyage en Afrique; j'y ai, grâce à Comte, trouvé un mois entier de repos, ce qui m'était tout à fait nécessaire. Là aussi le docteur Sambuc

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