‹ Les femmes au CongoChapitre 32 sur 42 · COMTE ET SON GARDE-PAVILLON · texte numérisé non relu

COMTE ET SON GARDE-PAVILLON

(le docteur Sambuc a succombé depuis), un bon camarade de Brazzaville,. où il m'avait déjà prodigué ses soins désintéressés, m'a fortement aidé à couler de bons moments : je n'oublierai jamais les histoires du trou au peintre, du cochon rouge. de Y éléphant et autres petites aventures avec mon voisin d'en face le lieutenant belge Morissens.

M- Morissens, jeune homme tout délicat et tout pâle, à la figure amaigrie et mélancolique, pauvre enfant de vingt ans, qui restait là, seul, dans son poste, de l'autre côté de la rivière; je le vois toujours avec son air tranquille et résigné, arrivant dans sa pirogue. Nous aimions à le recevoir, et lui se faisait une fête de traverser la rivière, pour venir passer la soirée avec nous : souriant sans presque dire un mot à toutes nos farces et plaisanteries bruyantes, il nous faisait souvent veiller beaucoup plus tard que nous n'aurions voulu, et nous n'avions pas le courage de lui faire sentir que nous étions fatigués. Il nous considérait avec des yeux si patients et si doux, comme plongés dans la béatitude.

Je me souviens qu'un soir vers onze heures, au moment où nous pensions qu'il allait prendre congé de nous, il s'avisa de demander à Comte

2'i4 LES FEMMES AU CONGO

« A quelle heure pensez -vous que la lune se lève? — Mais, répondit Comte, vers les deux heures du matin. — Ah! bien alors, répondit Morissens avec calme, j'attendrai. »

Nous étions tellement stupéfaits que nous nous mîmes tous à rire. Il ne parut pas s'élonner et pensa probablement : « Comme ces Français sont gais ! » Quel charmant jeune homme !

Pourvu qu'il ait résisté à cet horrible climat! Il me paraissait bien malade et bien all'aibli quand je l'ai quitté.

Je me souviens, entre autres joyetisetés, avoir employé un certain temps et une certaine patfence à enseigner aux boys de la station un refrain de Paris plutôt gaulois :

Adèle,

T'es belle, J'en pince pour tes gros n

T'es blonde,

T'es ronde, Et j'aime tes yeux folichons,

Ah, ah, ah!

Ces bons boys, aussitôt qu'ils apercevaient une femme, entonnaient le couplet. Ça finit par devenir une scie pour les pauvres négresses qui descendaient puiser de l'eau à la rivière : inti-

ADELE, TES BELLE,

midées et n'y comprenant rien, elles passaient en riboulant de gros yeux effarés. (Il faut bien s'égayer un peu quand on est dans la misère.)

Combien de fois avec Comte, Germain, M an gin et même Marchand, nous sommes-nous tordus à propos d'enfantillages et de petites niaiseries d'écoliers!

Je me rappelle entre autres une facétie bien innocente, qui avait le don de m'exaspérer : pendant que nous remontions l'Oubanghi avec Comte. Germain, ayant pris une de mes ombrelles, s'amusait à la laisser tremper dans le courant, qui la faisait mouvoir comme une roue de moulin.

Cette manœuvre détériorait évidemment mon ustensile; je n'étais pas content, et mes deux lascars continuaient le manège avec acharnement, se pâmant de rire devant ma mauvaise humeur.

J'espère bien revoir en santé ce brave Germain qui m'avait si traîtreusement baptisé à bord du Stamboul, où ma vengeance fut de le voir perdre son temps à courtiser les petites nonnes et à me monter des bateaux inutiles.

Il aimait beaucoup à faire des blagues et me poussait, quand on était à table, à tomber sur la magistrature, sachant parfaitement que Mangin

appartenait à la noblesse de robe. Le malicieux Mangin lui-môme m'encourageait du sourire et du geste, et, quand j'avais commis une belle gaffe, c'était de la part de tous des éclats de joie sans mélange. En vain j'essayais de me rattraper; on me faisait impitoyablement rissoler dans mon four. Parfois, c'était Comte, qui, d'accord avec le Sambuc, faisait servir des bêtes extraordinaires dans ce qui restait du potage ou des beignets à la filasse ou d'autres friandises dans le même goût. (C'est l'ami Baratier qui avait inventé les fameux beignets.)

D'autres fois c'était d'affreuses guenons qu'on lançait à mes trousses. Il est vrai que de mon côté je n'étais pas en retard et que je me défendais unguibus et rostro. Plus d'une fois même dans ces sortes d'escarmouches, je suis resté maître du terrain.

Je dois dire par hasard que j'avais à Banghi des voisins de case plutôt chics. Ces voisins très complaisants et très aimables pour moi étaient, d'une part, un grand diable, haut comme un horseguard et, de l'autre, ses deux femmes, pas mal du tout, ma foi; le voisin les avait « à l'œil » et ne les lâchait pas d'une minute; il esterai que les

Sénégalais ne quittaient pas non plus la case de vue, Mais ces regards de convoitise ne faisaient qu'augmenter la vigilance du maître, vigilance qui se serait probablement fort relâchée s'il avait vu quelque profit sérieux à la clef. ,

Mais pourquoi médire, je n'ai jamais rien aperçu que de correct.

Ces braves gens me servaient de domestiques

Page 1