JEUNE CAPTIVE DE LA RIVIERE DE LALOUA
C'est Makoka qui m'amena un jour un type de femme extraordinaire, que j'avais rencontré sur les bords du fleuve, au milieu des captives, toutes plus hideuses les unes que les autres. Cette malheureuse créature, nue comme un ver et simplement ornée d'une couronne et d'une ceinture de coquillages, avait pris la fuite en me voyant faire mine de l'approcher. Makoka alla la chercher et, sur mes indications, la plaça dans le mouvement que je désirais. La pauvre femme effarée, ne sachant pas ce que je voulais d'elle, demeurait devant moi, raide, immobile, soufflant de terreur, les yeux hors de la tête. Makoka riait de ses angoisses et, quand mon modèle faisait mine de bouger, elle la replaçait dans la pose, lui relevant brusquement le menton, lui tournant la tête du côté indiqué, lui remettant en place les mains, que, par un instinct de pudeur naturelle, elle ramenait obstinément pour couvrir sa pauvre nudité devant le blanc.
Quand mon croquis, que je fis le plus rapidement possible (j'avais pitié de l'anxiété de la malheureuse), fut terminé, je pris dans ma malle un petit mouchoir de couleur et je le lui donnai ; elle l'examina un instant, puis se mit à rire
comme un enfant et l'accrocha immédiatement à sa ceinture, pour s'en faire un voile; puis elle s'échappa comme un oiseau qu'on a pris et qu'on laisse envoler, et alla se réfugier parmi ses compagnes.
Rien de plus amusant que l'attitude de Makoka en face du mouvement pudique de sa congénère; elle se tordait littéralement, poussant des exclamations qui avaient l'air de dire : « A-t-on jamais vu pareille sauvage! »
A propos de ce sentiment de pudeur, surpris chez une primitive habituée à marcher sans aucun vêtement, j'ai pu remarquer mainte fois que la même femme, qui ne songera pas une minute à se vêtir dans un certain milieu, éprouvera une impression de honte et de malaise en face d'étrangers ou d'inconnus et cherchera à se voiler, ce qui tendrait à prouver que ce sentiment existe toujours, même à l'état de nature et en dehors de toute convention. Les quelques types qui sont insensibles à cette honte, sont extrêmement rares et peuvent se rencontrer à tous les échelons sociaux, chez les natures brutes ou inintelligentes, aussi bien parmi les civilisés que parmi les sauvages.