LUTTE DE FEMMES
En somme, le manque de pudeur chez la femme est une monstruosité.
Tout près du poste belge se trouve le village indigène d'Imécée, qui a donné son nom à la station. Nous y fîmes plusieurs excursions, dont j'ai rendu compte dans mon premier volume; nous assistâmes entre autres au départ d'une pirogue pleine de femmes qui se rendaient à la pêche : c'était plutôt gai et gracieux ; et vraiment, en voyant ce spectacle paisible et riant, on se demandait s'il était possible que les mômes gens fussent si féroces à un moment donné; cette scène s'accordait mal avec une autre qui me fut racontée par le chef de poste qui m'avait reçu à mon premier passage.
Voici ce qui était arrivé :
Une jeune femme, accompagnée d'une petite fille de six à sept ans, s'était échappée d'un village voisin et réfugiée chez les blancs, sans doute pour fuir le sort réservé à certaines veuves à la mort du chef.
Cette femme mourut d'accident peu de temps après. C'est alors qu'un noir de son village vint, de la part du nouveau chef, nous réclamer son corps, ainsi que la petite fille. On refusa de livrer
le cadavre, craignant qu'il ne fût mangé; mais, sur la promesse formelle que l'enfant ne serait pas maltraitée, on la remit entre les mains de l'homme qui partit avec elle.
Peu d'instants après, le chef de poste, qui avait trouvé une mauvaise figure au messager, eut des soupçons et se repentit d'avoir laissé aller la petite fille. Il se mit avec quelques soldats à la poursuite de l'indigène, à peu près certain de le rattraper. La troupe avait à peine fait une demi-heure de marche dans la forêt, qu'un affreux spectacle s'offrit à sa vue : la malheureuse enfant, suspendue par les poignets à un buisson, était là pantelante, éventrée comme un cabri. Le meurtrier, surpris dans sa sinistre besogne, avait pris la fuite. Il fut impossible de le joindre.
A quelques jours de là, sur les instances et les menaces du Commandant de la station, il fut livré, jugé et fusillé par les Belges.
Une journée avant de quitter Imécée, où, comme vous savez, nous attendions le retour de la Ville de Bruges, qui devait nous redescendre à Brazzaville, nous eûmes le plaisir d'assister à une scène qui ne manqua ni d'intérêt,
FILLE DES LNYinONS D1MECEK.
ni d'originalité; ce fut une lutte entre femmes.
Voici comment se passa l'affaire :
Deux filles du village indigène, s'étant prises de querelle, s'étaient battues et, après une scène violente de pugilat, s'étaient résolues à porter leur cause devant le tribunal des blancs.
Elles se présentèrent donc, chacune avec plusieurs témoins, de leur sexe bien entendu. Le chef de poste, M. Dumont, après avoir entendu les griefs, ne sachant à qui donner tort ou raison et ne pouvant accorder ni surtout faire taire les parties, qui clamaient toutes deux à la fois, déclara que l'affaire serait réglée par une lutte à main plate, lutte dans laquelle, exactement comme chez nous, on n'a pas le droit de se frapper, ni de se saisir au-dessous de la ceinture, et où le vainqueur doit faire toucher les deux épaules à l'adversaire. Cette lutte entre femmes, toutes deux admirablement construites, fut longue et acharnée; à la fin, l'une d'elles, ayant traîtreusement saisi l'autre par son pagne, qu'elle portait roulé entre les jambes et autour des reins, comme un caleçon, et l'ayant arraché, l'un des témoins lui enleva également le sien; et nous vîmes continuer la lutte sans aucune espèce de voiles,
avec les attitudes les plus risquées et les plus suggestives. Enfin la plus petite, étant parvenue à renverser sa rivale et, après des efforts inouïs, à lui faire toucher les deux épaules, on arrêta le combat. La vaincue voulait se jeter sur son adversaire pour lui arracher le visage; mais on mit le holà et chacune se retira avec son monde, animée des sentiments divers du triomphe ou de la#honte, exactement du reste comme cela se passerait en pareil cas chez nous.
Si le directeur des Folies-Bergère voulait donner à son public un spectacle dans ce goût, je répondrais volontiers du succès; malheureusement, la censure y trouverait à redire et ferait certainement apposer les feuilles de vigne traditionnelles qui gâteraient tout.
Plusieurs nuits avant mon départ, j'avais été réveillé par les hurlements des femmes du village pleurant un mort. Rien de lugubre et de sinistre comme ces cris nocturnes, que j'avais déjà entendus à Loudima, à la mort d'un fils de chef, et que je devais encore entendre à Matadi.
Quand nous remîmes les pieds sur la Ville de Bruges, nous retrouvâmes nos anciennes compagnes de route, les femmes Bangalas, avec