FEMME DE LA MOYENNE SANG II A
voulez-vous? comme disait si bien une de ses congénères du Sénégal, « puisqu'il était mort. »
J'avais également retrouvé à bord une ancienne connaissance, M>r Augouard, qui ramenait une cargaison d'enfants des deux sexes, achetés dans le haut fleuve; plusieurs de ces petits malheureux moururent de faim pendant le trajet ; le capitaine du bateau, M. Lindholm, un brave homme, s'émut et leur fit donner du riz ; faute de quoi, toute la bande y eût passé. Ces enfants étaient accompagnés par une jeune et jolie négresse, qui leur servait sans doute de gouvernante; celle-ci était plutôt en bon état.
Je suppose que ce jeûne a dû cesser quand on débarqua à Liranga, où se trouve une mission des bons pères.
Une chose bien curieuse, que j'avais déjà eu le loisir d'observer à Zongo, c'est la précocité de ces petits noirs, à peine âgés de quatre à six ans, se débrouillant déjà seuls, allumant eux-mêmes leur feu et furetant à la recherche d'une nourriture quelconque.
Durant une escale, faite par la Ville de Bruges sur la rive belge, pour permettre aux Bangalas d'aller pécher dans un étang qui se trouvait sous
bois, j'aperçus une petite fille, qui, au moment de l'embarquement, s'était attardée sur le rivage tenant en main un paquet d'herbes, qu'on lui fit lâcher malgré ses cris. Au moment où on allait enlever les planches qui servaient de passerelle, je la vis revenir vivement à terre et ramasser avec soin des petits objets blancs que je ne distinguai pas très bien et qu'elle plaça dans sa main gauche. Étant descendu au-devant de l'enfant, je pus me rendre compte qu'il s'agissait de petits poissons pris par elle au bord de l'étang où nos nègres avaient fait leur pêche. Tous les autres enfants en avaient rapporté autant, et je les vis en train de faire cuire leur provision. Je m'expliquai alors les cris de désespoir que j'avais entendu pousser à la petite fille quand on lui avait jeté son butin à terre. Pauvres mioches!
Je ne veux pas dire de mal des missionnaires, protestants ou catholiques, qui certes rendent des services; mais on nous a vraiment trop bernés avec leur charité inépuisable et leurs martyres; j'ai remarqué qu'en somme leur vie est beaucoup moins dure que celle des explorateurs ou chefs de postes. Ils sont le plus souvent bien installés, bien protégés, et ne négligent jamais leurs
petites affaires. Je les trouve en général d'un égoïsme parfait, toujours prêts à tout accepter, mais jamais à rien donner. Il doit y avoir des exceptions, mais elles sont fort rares. En somme, je suis encore à chercher les saints que j'avais rêvés, ces fameux héros de l'antique foi, dont les apostolats merveilleux ont troublé ma jeunesse. Encore une illusion d'envolée.