‹ Les femmes au CongoChapitre 39 sur 42 · FEMME DE MISSIONNAIRE PROTESTANT · texte numérisé non relu

FEMME DE MISSIONNAIRE PROTESTANT

Après cette dissertation toute physiologique, reprenons le cours de notre récit.

Je ne fis à mon retour que toucher Brazzaville. Je revis sans grande émotion cette localité, où j'avais laissé quelques bons souvenirs, mais aussi beaucoup souffert. J'étais fatigué et j'avais hâte de regagner la côte par l'état belge, où je comptais rencontrer un bout de chemin de fer, pour terminer mon pénible voyage. J'avais, en somme, assez des nègres et des négresses.

Cette dernière phase de mon odyssée en Afrique s'accomplit à pied à travers la brousse : j'effectuai une marche de quinze jours avec une troupe de noirs qui me donnèrent un mal atroce ; les brigands semblèrent prendre plaisir à me laisser un dernier souvenir bien désagréable de mon séjour dans ces pays maudits. Nous traversâmes sans incidents autrement intéressants divers villages indigènes; puis je pus, comme j'avais espéré, faire trois cents kilomètres environ en wagon avec ma smalah, qui, durant ce dernier trajet, écarquillait les yeux et les oreilles de contentement. Eux aussi en avaient assez de la marche.

Arrivés à Matadi, tête de la petite ligne belge.

je pus m'embarquer à bord du beau steam Y Albertville (capitaine Blake).

J'ai, avant d'atteindre la côte, un dernier trait de mœurs congolaises à signaler : j'avais rencontré aux environs de Kinchassa une Mission protestante, dont le Supérieur était marié à une négresse; la dame en question étant devenue mère à la suite de leurs relations antérieures, le brave évangéliste s'était vu dans l'obligation de l'épouser, ce qui me paraît plutôt juste de la part d'un homme chargé d'enseigner la morale aux autres. On devrait bien en pareille circonstance forcer nos religieux à agir de môme.

Les premières blanches que j'aperçus à mon retour étaient des Anglaises. J'ai dit mon impression à ce propos et je la remets sous les yeux du lecteur, si peu agréable qu'elle puisse sembler.

Cette façon de voir, un peu exagérée, j'en conviens, a été sincère de ma part ce jour-là. La voici :

« Mercredi 1er juin, un boal tout pavoisé amène à bord un groupe d'Anglais et d'Anglaises ; ces dames sont les premières blanches que je vois depuis un an. Je ne vous dirai pas mon impression sur elles : ce sont des Anglaises, vous les

connaissez, et quand on en a vu une, on trouve qu'elles sont toutes pareilles. On aperçoit le plus souvent, même au travers des plus jeunes, le manche à balai traditionnel qui leur donne la gracieuse tournure que vous savez. Quant aux messieurs, ils me font toujours l'effet d'avoir avalé un bec de gaz.

« Ces nouveaux hôtes réapparaissent plutôt gênants ; ce n'est certes pas un appoint pour la gaieté durant la traversée. Enfin, il faut supporter ce qu'on ne saurait empêcher.

« Je m'étais trompé, heureusement, et l'alerte était fausse : je vois les peu sympathiques insulaires déménager avec leurs délicieuses moitiés et reprendre le chemin de la terre, raides comme des parapluies. Tant mieux ! Ces gens me font un effet lugubre et je crois toujours, à leur aspect, lire la suite du conte d'Hoffman « la poupée de Nuremberg ». Il y avait là une grande personne maigre, dont j'ai certainement entendu grincer les articulations, quand elle m'a frôlé en passant, et j'ai frémi en songeant qu'il se rencontrait des gentlemen assez courtois et amis du devoir pour.... »

Cette façon de voir, pour un peu exagérée

qu'elle soit, j'en conviens, a été sincère de ma part, ce jour-là : j'ai depuis apporté des correctifs à ce jugement fait un peu hâtivement et sous l'empire d'une humeur plutôt aigrie.

Je n'en avais pas complètement fini avec les nègres et négresses : le mercredi, 1er juin, on embarqua un stock de Bangalas, hommes et femmes, destinés à l'exposition de Bruxelles; plus une centaine de soldats noirs de l'État, vêtus tout battant neuf. Je ne me doutais pas que les dames, malgré leurs horribles tatouages, devaient semer la discorde à bord.

Durant toutes nos escales à la côte, je m'abstins soigneusement de débarquer : j'avais suffisamment du sol africain et l'idée d'être oublié en route me donnait une prudence de serpent.

Je fis donc la traversée tout d'une traite, me contentant de faire des études de mœurs à bord,

Ça ne manquait du reste pas de pittoresque, et mes compagnons belges, avec leurs gasconnades septentrionales, qui sont très parentes des nôtres, égayèrent fortement le voyage. Les dames noires nous procurèrent également, en tout bien tout honneur, maintes distractions.

Une seule affaire de galanterie embruma un

instant le ciel plutôt serein de la traversée. Un soldat noir de l'État s'étant avisé de serrer d'un peu près la femme d'un Bangala, il s'ensuivit entre tous ces mauricauds une véritable bataille, à laquelle nous assistâmes du haut du deuxième pont et dans laquelle tous les ustensiles de ménage, marmites, casseroles, etc., servirent de projectiles et endommagèrent plus d'une face noire. Heureusement, les combattants n'avaient aucune arme et la lutte cessa faute de munitions.

Je dois dire qu'en somme ces dames furent plutôt convenables tout le long du trajet.

Je ne leur ai connu qu'une passion, mais une passion irrésistible, folle, passion qu'aucune d'elles n'eut la puissance de dissimuler. L'objet de ce penchant irrésistible était le manager, un Anglais très barbu. Je vous ai parlé plus haut de l'admiration des négresses pour les barbes. Le Manager en possédait une rousse, splendide, qui lui tombait jusqu'au nombril.

S'étant parfaitement rendu compte de son pouvoir hypnotisant, il s'établissait sur le deuxième pont et là, près de la balustrade, comme à une tribune, il donnait gratuitement des représentations aux femmes, qui l'examinaient en proie à

une véritable extase : il passait la main sur cette barbe, l'étalait en éventail, la ramenait en pointe, la séparait de mille façons, la contournait autour de ses mains, de ses poignets, de son nez, de ses oreilles..., bref, c'était de l'enthousiasme, du délire parmi les spectatrices; une grande gaillarde, entre autres, plus hardie que ses compagnes, lui faisait les gestes les plus passionnés avec les bras, tantôt étendus vers lui, tantôt ramenés voluptueusement en croix sur la poitrine, imitant les mouvements d'un enfant chéri, qu'on presse sur son sein et qu'on berce en le couvrant de baisers

L'heureux Manager m'a affirmé qu'il en était ainsi dans tous les pays qu'il avait visités, en Afrique : on se l'arrachait littéralement.

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