‹ Les femmes au CongoChapitre 4 sur 42 · SENEGALAISE RICHE, EN VESTE DE VELOURS BRODEE · texte numérisé non relu

SENEGALAISE RICHE, EN VESTE DE VELOURS BRODEE

Je vois encore cette belle odalisque, à demi couchée sur la grève brûlante, simplement abritée sous son parasol bleu, à peine vêtue d'un peignoir rose transparent, dont les bâillements indiscrets laissaient entrevoir des splendeurs de formes, vers lesquelles ces messieurs esquissaient des gestes, plutôt mollement repoussés. Une tornade effroyable interrompit heureusement ce manège dangereux et immoral., bon au plus pour des Français, mais qui eut paru shoking au dernier chef à des Anglais : la belle déesse se dressa sur ses petits pieds chaussés de babouches et prit la fuite avec la légèreté d'une antilope, espérant sans doute être suivie.

Ces messieurs furent raisonnables et se réfugièrent sous un hangar, en attendant la fin de l'ouragan. Il est vrai que d'autres femmes, noires cette fois, y étaient entassées déjà et se serraient en poussant des petits cris à chaque coup de tonnerre, affectant une frayeur très exagérée et pleine de provocation envers les blancs, qui recommencèrent à flirter : « faute de grives on se contente de merles. »

La trombe passée, on reprit le chemin du bord, abandonnant cette plage, dont les habitantes ne

demandaient qu'à rire. J'ai pu juger du premier coup qu'on n'était pas bégueule à la côte d'Afrique. Ça n'était que le commencement, et je devais en voir bien d'autres.

A Grand Lahou, où séjournent encore deux compagnies de tirailleurs sénégalais, le capitaine qui commande cette station reçut, pendant que nous étions à terre, la visite d'un vieux chef, accompagné de ses fils et de plusieurs grands dignitaires ; ils venaient porter plainte contre les tirailleurs. Le fils aîné, qui parlait un peu le français, s'exprima avec véhémence en ces termes : « Tic sais, capitaine, il y a tirailleurs qui a venu village, qui a embrassé femmes, donné coups hommes et tué poules. » Tous ces gens me paraissaient en proie à une grande indignation et à une grande colère. En somme, il y avait de quoi : après tout, c'était le déshonneur porté dans les familles ; et moi-même, malgré le comique delà déposition, je plaignais ces pauvres diables.

Le capitaine, après avoir écouté gravement la plainte, répondit : « C'est bien, nous verrons. »

Ça ne faisait pas tout à fait le compte du chef, qui fit subitement un geste éloquent avec son pouce dirigé vers sa bouche ouverte comme un

MULATRESSE.

four, en renversant et balançant la tête en arrière. Le capitaine comprit, et immédiatement fit apporter deux bouteilles de tafia. Toutes les figures s'étaient illuminées à la vue du liquide. En un tour de main, le monarque ingurgita le contenu de Tune d'elles, laissant généreusement circuler l'autre parmi les assistants : V honneur était satisfait; et le chef reprit tranquillement la route de ses États, suivi de ses grands dignitaires, après nous avoir serré la main avec effusion, emportant avec lui l'espoir d'une indemnité promise par le capitaine.

Comme vous pouvez voir, il y a ici, en pareil cas moins d'histoires que chez nous; et ces gens-là me paraissent avoir très bon caractère.

J'allais omettre un détail important de l'aventure, détail très typique au point de vue des mœurs : le chef, qui me paraissait âgé et vénérable, avait fait, au moment de nous quitter, un autre geste, beaucoup moins honnête que le premier, mais tout aussi compréhensible dans son inconvenance. Il s'agissait d'une requête, à laquelle le docteur s'était empressé d'obtempérer, lui remettant une petite fiole, que le monarque avait serrée précieusement sous son péplum. J'ai

su depuis qu'il s'agissait d'un médicament dénommé teinture de c..., remède qui, paraît-il, donne de la gaieté aux gens les plus tristes. Le dit ingrédient est très demandé sur la côte et autres lieux de la terre africaine. Avis aux notables commerçants de Marseille. Tâchons pour une fois de ne pas nous laisser distancer en affaires par la perfide Albion ou nos voisins, les Allemands.

A Dréwin, pendant que nous visitions les abords de la forêt environnante, le chef douanier nous conta qu'un gorille, errant dans les massifs de cette forêt, avait mis en pièces un jeune garçon et répandait la terreur parmi les femmes du pays, qui prétendaient l'avoir aperçu à travers les fourrés.

Je n'ai eu, à propos de cette bête étrange et terrible, que des données très vagues, touchant la prétendue habitude qu'on lui a prêtée d'enlever les femmes.

En général, il fuit les lieux habités, et on l'aperçoit très rarement. C'est dans les forêts les plus impénétrables qu'il semble vivre de préférence, isolé de tous les autres animaux, qui le redoutent à cause de son irascibilité et de sa force prodigieuse.

Pour mon compte personnel, je n'en ai jamais vu à l'état libre et je pencherais à croire que tout ce qui a été écrit ou raconté à propos des relations intimes que des gorilles auraient entretenues avec des négresses, dont ils auraient même eu des enfants, est une pure farce. Néanmoins, on s'est plu à répandre ces fables; et, chez les habitants de l'Afrique eux-mêmes, il court des légendes amoureuses sur les gorilles et les femmes de certaines contrées. Dans tous les cas, ces liaisons, si elles existaient, ne sauraient rien avoir de bien platonique; je ne vois guère pour les poètes lamartiniens la possibilité de célébrer de pareilles amours : on se figure difficilement une jeune fiancée se promenant sur les bords du lac Nyanza, la main dans la main d'un gorille.

Et nous allions tous deux...

A Dréwin, il nous fut encore donné d'assister à un grand palabre clans un village, dont le vieux chef aveugle nous combla de présents, parmi lesquels était un bouc, que je ramenai moi-même et dont nous fîmes cadeau au chef douanier. Je me souviendrai toujours du mal que me donna cette bête, que je dus littéralement traîner durant

plus d'une heure, en y employant toutes mes forces. Il faisait une chaleur effroyable et j'enfonçais dans le sable; j'étais demeuré seul en arrière de mes compagnons, luttant avec mon bouc, qui s'arc-boutait avec fureur et refusait d'avancer, tandis qu'une bande de nègres me suivait sournoisement à distance, espérant bien voir l'animal rompre la liane qui lui attachait les cornes et se sauver dans la brousse, où ces pillards l'auraient certainement rattrapé pour leur compte. Heureusement, je sortis vainqueur dans cette première épreuve en Afrique, épreuve qui ne devait me rapporter que de l'honneur.

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