CHAPITRE III
Libreville, les Gabonaises, mariages. — Une naine akka, une albinos. — Les jeunes filles de la Mission. — Dames blanches. — Une légende au Soudan.
La femme dont le portrait est joint ci-après est une Gabonaise que j'ai rencontrée à Libreville. Patronne d'un petit établissement, sorte de café, dans lequel nous sommes allés nous rafraîchir, elle nous avait frappés tout d'abord par sa tournure de belle cariatide et la beauté sculpturale de ses formes.
Pleine de dignité et véritablement majestueuse d'aspect, elle évoqua d'emblée dans mon esprit le souvenir de la grande reine de Saba, et je me la figurai debout, non pas près d'un comptoir, mais d'un trône, ou traînée sur un quadrige, escortée d'une garde d'esclaves noirs.
Malheureusement, c'était bien à côté d'un comptoir qu'elle se tenait, calme et hautaine ; et même, pour nous ôter toute illusion, un de nos compagnons, Germain je crois, nous la dé peignit comme une ivrognesse di primo cartel lo. ayant en outre des mœurs et des habitudes peu recommandables.
A une question assez indiscrète que lui fit un de ces messieurs, à propos de certaines pratique s risquées, elle répondit d'un air presque indigné : « Ces sôzes-là ! zamais! ! ... »
Son indignation ne m'a pas paru bon teint.
Après tout, c'était une belle fille. Et qui sail, en supposant qu'on animât tout à coup la Vénus de Milo, si nous ne nous trouverions pas en face d'une brute î
D'autre part, voyez donc la touche de nos intellectuels.
C'est en arrivant à Libreville, où nous fîmesr une escale de plusieurs jours, que commencèrent mes observations les plus sérieuses sur l'élément féminin. Voici ce qu'à ce propos je dis dans mon volume Vers le Nil français : « Les Gabonais, race paresseuse et dégénérée, semblent n'avoir
GABONNATSE. — LA BELLE HOTESSE (LIBREVILLE)
emprunté au contact des blancs que les mauvais côtés des civilisations : fainéants et débauchés, ils vivent volontiers de la prostitution de leurs femmes; ces dernières, les plus coquettes des noires que j'ai rencontrées sur la côte, sont généralement bien faites et plutôt gracieuses : pittoresquement drapées de pagnes, de fabrication européenne, elles peuvent, au milieu des autres singes femelles, passer pour jolies ; mais entre nous, il faut avoir de singuliers appétits pour épouser ces créatures; ce qui n'empêche nombre d'Européens de contracter ce qu'on appelle là-bas des mariages, mariages qui consistent à prendre à terme des femmes du pays, avec ou sans le consentement des parents, lesquels, en général, me font l'effet d'abominables proxénètes. J'ai rencontré ici une autre catégorie de femmes qui m'a paru plus recommandable, sous le rapport du maintien et des allures, ce sont les jeunes filles élevées à la Mission. Il court bien par-ci, par-là, des bruits malveillants sur leur compte; mais on est sipolinier aux colonies ! Voici ce que m'a raconté un compagnon du capitaine Marchand, le capitaine Germain, de joyeuse mémoire : « Chaque fois qu'on veut lier conversation ou tenter de flirter
avec les jeunes personnes en question, celles-ci ont une réponse toute faite et toute biblique, qu'elles vous débitent d'une haleine, les yeux baissés et les mains croisées pudiquement sur la poitrine : « Passez votre chemin ; je ne suis point « celle que vous cherchez; je suis une honnête « fille: je ne mange pas de ce froment.... »; puis, après un silence, à voix basse, avec le même maintien modeste et les yeux de plus en plus baissés, on les entend murmurer : « à moins « que... vous ne donniez dix francs. »
M=r Augouard, à qui je racontai le fait, me répondit : « Oh! c'est cher!... et puis, ajouta-t-il brusquement en riant, ça n'est pas vrai. »
Comme je n'ai rien entendu de mes oreilles, je laisse toute la responsabilité de l'histoire à Germain, qui est parfaitement capable de l'avoir forgée de toutes pièces.
J'en demande pardon à Monseigneur, qui certainement ne me vouera pas au feu éternel pour cette petite plaisanterie.
En fait de types rencontrés par moi à Libreville, je vous signalerai encore deux spécimens femelles qui méritent une mention spéciale : c'est d'abord une vieille femme akka ou akkoa.