‹ Les Femmes auteursChapitre 10 sur 16 · M«E DACIER · texte numérisé non relu

M«E DACIER

Une femme qui sait le grec ! La chose semblerait extraordinaire aujourd'hui; elle étonnait même à une époque où il n'était pas rare de rencontrer des femmes savantes.

Nous nous représentons volontiers Mme Dacier comme une pédante, et nous la voyons coiffée non d'un bonnet de dentelles, mais d'un bonnet de docteur. Elle a illustré le nom du mari dont elle a partagé les travaux et la vie. Le temps a confirmé sa réputation et a respecté son image que protège Homère.

Une femme qui ne prétendait pas à l'érudition, et dont la plume s'est exercée sur des

(1) Saixte-Beuve, Causeries du lundi, IX, :j79.

sujets de morale, la marquise de Lambert, a dit d'elle :

« Mme Dacier est une autorité qui prouve que les femmes sont capables de savoir. Elle a proteste, ajoute-t-elle, contre l'erreur commune qui nous condamne à l'ignorance. ■>•>

Il est vrai qu'il y avait de l'atavisme, dans cette remarquable érudition. Née à Saumur, vers 1654, Anne Lefèvre avait pour père un savant, doublé d'un bomme d'esprit, dont la jeunesse studieuse s'était écoulée dans la ville de Caen, et qui avait appris le grec, sans le secours d'aucun maître. Nommé régent de troisième à Saumur, il partageait son temps mire ses livres, ses enfants et ses fleurs. Sa fille nous dit qu'absorbé par le travail, il ne se promenait jamais. C'est dans cet intérieur, meublé de grec et de latin, que la jeune fille fit son éducation. Orj)heline à dix-huit ans, elle vint habiter Paris, et atteignait sa vingtième année, quand elle fit paraître des traductions et des commentaires de Floriis, Au-

rélius Victor, Dictijs de Crète et Darès le phrygien.

Des travaux tout à la fois si doctes et si précoces, faisaient dire à Bayle : « Voilà notre sexe vaincu par cette illustre savante. "

La surprise et l'admiration augmentèrent en la voyant, dans l'espace de trois mois, publier une édition grecque et latine des hymnes, épigrammes et fragments de Callimaque dont Huet, évêque d'Avranches, accepta la dédicace.

Son infatigable ardeur au travail donne ensuite, traduites du grec, les poésies d'Anacréon et celles de Sapho (1681). Elle les dédie au duc de Montausier, le mari de Julie d'Angennes de Rambouillet. Puis elle obtient de nouveaux succès par ses traductions de Térencc et d'Aristophane [Phitiis et les Nuées) .

On conviendra qu'une personne aussi familière avec l'antiquité classique, ne pouvait s'allier qu'à la science. C'est ce qu'elle fit, en 1()83, lorsque à lingt-neuf ans elle épousa

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André Dacier, latiniste, helléniste consommé. 11 avait été l'élève préféré de son père, et c'était là encore un titre au choix de Mlle Lefèvre.

Jamais union ne parut mieux assortie. On l'appela « le mariage du grec et du latin " .

Mme Dacier avait été élevée dans la religion protestante, ainsi que son mari. Tous deux, retirés à Castres, se convertirent au catholicisme, deux ans après leur mariage, et peu de temps avant la révocation de l'édit de Nantes. Cette conversion fut libre et sincère, et en entraîna beaucoup d'autres dans la ville où ce ménage exerçait l'ascendant qu'il devait à sa science et à ses vertus.

Les travaux du mari et de la femme, où entrait souvent une collaboration réciproque, laissaient à Mme Dacier l'avantage d'une supériorité que Boileau proclamait en disant : « Dans leurs productions d'esprit, c'est Mme Dacier qui est le père. »

Sa traduction de V Iliade et de V Odyssée mit

le comble à sa réputation. C'est son meilleur titre. Un savant helléniste de nos jours, M. Egger, y relève des erreurs et des fautes dont il ne peut s'empêcher de sourire ; mais il rend à Mme Dacier un hommage qui mérite d'être rappelé :

« Elle avait raison, dit-il, do refaire ce qui était si mal fait avant elle, et elle remplit sa tâche avec une modestie, un zèle et une conscience vraiment digne de l'estime qu'en effet elle a obtenue. Comparée aux précédentes, sa traduction est la première complète, par le soin qu'elle met à tout reproduire ; c'est la première vraiment française par la correction de style, la première aussi qu'accompagne un commentaire, en général judicieux, et emprunté aux meilleures notes des critiques, soit anciens, soit modernes (1). •'

Ce fut précisément cette œuvre qui raviva la querelle où Boileau et Perrault s'étaient armés l'un contre l'autre. L'antiquité grecque

(1) L'Hellénisme en France, 2 vol. in-8°, 1869, II, 131.

et romaine devait-elle l'emporter sur le siècle de Louis XIV? Notre génie national n'existait-il qu'à la condition d'imiter les anciens? Telle était la question qui passionnait deux partis, deux écoles. On n'a pas de peine à croire que, bourrée de grec et de latin. Mme Dacier était l'adversaire de La Motte, défenseur des modernes. Celui-ci avait osé attaquer Y Iliade dans la préface d'un abrégé en vers français de ce poème. Mme Dacier riposta, par un volume intitulé Des causes de la corruption du goût. La guerre était déclarée et aurait pu s'éterniser si un ami commun, M. de Valincour, n'avait négocié la réconciliation qui eut lieu, le dimanche des Rameaux, à l'approche des Pâques, dans un souper où fut conviée la spirituelle Mlle de Launay, devenue un peu plus tard Mme de Staal. La paix fut signée, en sa présence, le verre en main.

« Je représentais la neutralité, dit-elle. On but à la santé d'Homère et tout se passa bien, n

De cruelles épreuves vinrent atteindre

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Mme Dacier : la mort d'une fille de dix-huit ans, celle d'un fils du même âge dont on admirait la précoce intelligence. Son autre fille était religieuse à Longchamp. La solitude se faisait ainsi autour d'elle. Le travail adoucissait son chagrin, au milieu des études oii on la voyait penchée sur les volumes grecs ou latins qui lui parlaient de ses auteurs favoris.

Ce fut en les feuilletant qu'elle mourut, en 1720, à soixante-sept ans, frappée d'aploplexie, au Louvre oii son mari, qui lui survécut peu de temps (1), était garde des livres du cabinet du roi, fonction dont elle avait la survivance, et qui avant elle, n'avait été donnée à aucune femme.

Son prodigieux savoir était exempt de pédanterie. Un Allemand ayant sollicité une pensée écrite par elle sur la page d'un album, elle y inscrivit, en caractères grecs, ces mots empruntés à Sophocle :

u Le silence est l'ornement des femmes. »

(1) Il mourut eu i722.

Sailli-Simon, qui ne flatte personne, enregistre sa mort en ces termes :

« Elle n'était savante que dans son cabinet et avec des savants, partout ailleurs simple, unie, avec de l'esprit agréable dans la conversation où l'on ne se serait pas douté qu'elle sût rien de plus que les femmes ordinaires. «

C'est le plus bel éloge qui puisse être décernée à celle qu'une rare supériorité a rendue célèbre, et dont la science n'a été surpassée que par la modestie.

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