‹ Les Femmes auteursChapitre 11 sur 16 · M«B DE MOTTEVILLE. LA MARQUISE DE CAVLUS · texte numérisé non relu

M«B DE MOTTEVILLE. LA MARQUISE DE CAVLUS

La. poésie et le roman nous ont montré les femmes dans le domaine de l'imagination où, grâce aux dons naturels qu'elles possèdent, elles sont appelées à réussir comme écrivains.

Nous venons de voir qu'elles sont capables d'atteindre quelquefois à la plus haute érudidition. Nous allons maintenant interroger des Mémoires dus à des plumes féminines.

Ces Mémoires, est-il besoin de le remarquer?

n'ont pas le caractère des livres d'Histoire. Ils sont, pour la plupart, écrits à l'heure où la vie s'achève, après des événements qui se sont passés tantôt sur la scène du monde, tantôt sur un théâtre restreint. Souvent, ils ne furent pas destinés à la publicité, et servirent à tromper l'inaction dans le sanctuaire des souvenirs, à la clarté de la lampe et à la flamme du foyer.

Les femmes semblent à leur aise dans les Mémoires. Ce sont pour elles des causeries; elles deviennent historiennes, sans le vouloir et sans faire œuvre d'écrivain.

Raconter ce que l'on a vu, ce que l'on sait de personnages disparus, d'événements dont on a été témoin, c'est s'adresser à un cercle intime et prendre pour confidentes les pages qui ressuscitent le passé.

Deux femmes peuvent être rapprochées l'une de l'autre, malgré les siècles qui les séparent, et ont dans leurs Mémoires songé à la postérité. Mais ce n'était pas l'ambition,

Li:S FEMMES AUTEURS 145

c'était la reconnaissance qui les décidait à prendre la plume.

Christine de Pisan, en composant le Livre dea faicts et bonnes mœurs du bon roy Charles, acquittait une dette envers Charles V, le protecteur de sa famille. Il en a été de même, beaucoup plus tard, pour Mme de Motteville. Traitée en amie, en confidente par Anne d'Autriche, femme de Louis XIII, elle lui a consacré, sans prétendre au titre d'auteur, des Mémoires dont on a loué le naturel et la sincérité (1).

Née en 1G15, morte en 1G8Î), Françoise Bertaut, fille d'un gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, avait épousé, en 1()31), Nicolas Langlois, seigneur de Motteville, premier président de la Chambre des comptes de Normandie, qui, après deux ans de mariage, la laissa sans fortune. Anne d'Autriche l'at-

(l) Ils fout partie Je la collectioD des Mémoires pou?servir à l'Histoire de France, publ. par Micbaud et Poujuulat.

lu

tacha à sa personne, sans lui donner aucune charge à la cour.

Elle revendique pour ses Mémoires le mérite de ne rien contenir qui ne soit vrai : « Lorsque je n'ai pu savoir les choses par moi-même, dit-elle, je les ai apprises des vieux seigneurs de la cour et de la reine même qui a eu la bonté de m'en instruire, de répondre à mes questions et de me confier quelques-uns de ses secrets... J'ai donné à cette occupation les heures que les dames ont accoutumé d'employer au jeu et aux promenades. Je ne sais si j'ai mieux fait que les autres, mais il me semble qu'on ne sauroit plus mal employer son temps que de le passer à ne rien faire. »

C'est avec une entière simplicité, sans aucune ambition littéraire qu'elle a écrit les pages dans lesquelles la reine Anne d'Autriche tient la place principale et dont elle retrace ainsi le portrait pliysique et moral :

« Elle a été une des plus grandes beautés de

son siècle et présentement, il lui en reste assez pour en effacer des jeunes qui prétendent avoir des attraits... Elle n'est pas esclave de la mode mais elle s'habille bien. Elle est propre et fort nette; on peut même dire qu'elle est curieuse des belles choses, et c'est sans affection extraordinaire, et beaucoup de dames dans Paris font plus de dépenses que la reine n'en fait. L'habitude et non la vanité fait son ajustement, et l'honnête ornement lui plaît parce que naturellement elle aime à être bien, autant dans la solitude qu'au milieu de la cour...

a Dans sa plus grande jeunesse, elle a donné des marques de dévotion et de charité; cardes ce temps-là, ceux qui ont eu l'honneur de la servir ont toujours remarqué qu'elle étoit charitable et qu'elle aimoit à secourir les pauvres. Les vertus avec les années se sont fortifiées en elle, et nous la voyons, sans relâche, prier et donner... Elle a une confiance extraordinaire en Dieu, et cette confiance lui a attiré,

148 LES FEMMES AITELRS

sans doute beaucoup de grâces et de bénédictions... Elle est douce, affable et familière avec tous ceux qui l'approchent et qui ont l'honneur de la servir... Elle a beaucoup d'esprit; ce qu'elle en a est tout à fait naturel. Elle parle bien, sa conversation est agréable, elle entend la raillerie, ne prend jamais rien de travers, et les conversations délicates et spirituelles lui donnent du plaisir. Elle juge toujours les choses selon la raison et le bon sens, et, dans les affaires, elle prend toujours par lumières le parti de l'équité et de la justice ; mais elle est paresseuse, elle n'a point lu; cela toutefois ne la délustre point parce que le grand commerce que la reine a eu avec les premiers de son siècle, la grande connoissance qu'elle a du monde et la longue expérience des affaires et des intrigues de la cour où elle a toujours eu une grande part, ont tout à fait réparé ce qui pouvoit lui manquer du côté des livres, et si elle ignore l'histoire de Pharamond et de Charlemagne, ^Ue sait fort bien celle de son temps. »

En proclamant son attachement et sa fidélité à une reine, Mme de Alotteville a répondu aux détracteurs des rois par ces lignes qui méritent d'être retenues :

« La grandeur des rois qui les élève audessus de leurs sujets ne les exposent pas seulement à leurs yeux, mais à leur censure. Il n'y a personne qui ne s'en prenne à eux du mauvais état de ses affaires particulières, et il y a peu de gens qui leur sachent gré de toutes les peines qu'ils se donnent pour le bien public. Au contraire, on ne leur pardonne pas les moindres fautes qu'ils commettent, quoiqu'elles soient toutes plus excusables que celles des autres hommes par la difficulté qu'ils ont à découvrir la vérité que la plupart de ceux qui les approchent leur déguisent d'une telle manière qu'ils ôtent à ceux qui la savent le temps et la hardiesse de la leur dire. «

Les Mémoires de Mme de Mottcville nous conduisent au règne de Louis XIV dont

Mme de Caylus nous montre les dernières années. Cette nièce de Mme de Main tenon décrit d'une plume légère les particularités de l'intérieur royal de Versailles qu'éclairaient les rayons du soleil couchant.

Etant très jeune, elle avait paru l'égale des plus grandes actrices sur le théâtre de Saint- Cyr, à ces représentations à' Esther qui eurent lieu devant le roi et une assistance privilégiée. Les succès qu'ohtinrent sa personne et sa figure ne furent pas moindres, et Saint-Simon les atteste dans des lignes peu banales sous sa plume :

« Jamais un visage si spirituel, si touchant, si parlant, jamais une fraîcheur pareille, jamais tant de grâces ni plus d'esprit, jamais tant de gaieté et d'amusement, jamais de créature plus séduisante. »

Ces grâces si vantées se retrouvent dans les Souvenirs (1) qu'elle a, pour ainsi dire, laissés échapper négligemment, et qui n'ont pas l'allure des Mémoires, mais le ton de la conversa-

(1) Ils furent publiés en 1770.

tion d'une femme aimable et spirituelle, écrivant comme elle parle, avec l'aisance, la finesse et le goût qui la distinguent.

Nulle ambition d'auteur et d'écrivain dans cette chronique souriante, malicieuse à laquelle ne préside pas l'esprit de méthode.

« J'écris, dit-elle, des Souvenirs sans ordre, sans exactitude et sans autre prétention que celle d'amuser mes amis, ou du moins de leur donner une preuve de ma complaisance. Ils ont cru que je savois des choses particulières d'une cour que j'ai vue de près, et ils m'ont priée de les mettre par écrit. Je leur obéis; sûre de leur fidélité et de leur amitié, je ne puis craindre leur imprudence et je m'expose volontiers à leur critique. «

La seule critique que le lecteur est tenté d'adresser à ces Souvenirs, ce n'est pas d'en trop dire ; c'est de n'en pas dire assez, et ce reproche est un éloge. Us éveillent l'attention sans la fatiguer, et ils sont mieux qu'un livre : une causerie.

Fille d'un père protestant et d'une mère catholique, Marthe-Marguerite de Villette fut attirée par Mme de Maintenon qui, n'ayant pu convertir sa famille, nourrissait l'espoir de la faire entrer dans le giron de l'Église.

Mlle de Villette, encore enfant, ne fit guère de résistance.

« Je pleurai d'abord beaucoup, a-t-elle raconté; mais je trouvai la messe du roi si belle que je consentis à me faire catholique, à condition que je l'entendrois tous les jours et qu'on me garantiroit du fouet. C'est là toute la controverse qu'on employa, et la seule abjuration que je fis. "

En 1686, — elle avait alors treize ans, — on la marie à un assez triste sujet, livré à la boisson, au marquis de Caylus, menin du dauphin, qu'on eut soin d'éloigner le plus longtemps possible de sa femme et de la cour. Puis, commence pour elle Texislence à Versailles, sous l'égide de Taustère Mme de Maintenon qui veillait sur elle avec une sollicitude mater-

iielle, s'amusait de ses saillies et s'occupait de terminer son éducation. Elle apprenait à dire des vers, à tourner agréablement une lettre, et sa tante se livrait avec elle à la vocation de pédagogue qui fut toujours la sienne.

Mme de Caylus tint tout ce qu'elle promettait; elle était séduisante, doucement railleuse, et possédait un talent de contrefaire qui ne lui conciliait pas la faveur du grand roi dont la solennité goûtait peu ce talent redoutable. Elle connut la disgrâce, fut exilée une première fois, à dix-neuf ans, à la suite de méchants propos tenus sur son compte, et vit aggraver sa peine d'une retraite au couvent des Carmélites pour avoir répondu par une boutade à l'ordre royal.

C'était un peu une enfant gâtée. Une seconde disgrâce qui dura treize ans, le régime de la dévotion et de la pénitence, infligé sous l'œil du père de la Tour, oratorien, se chargèrent de la mettre à la raison. Sur les entrefaites elle devint veuve, sans qu'elle eut à s'en affliger, et fut rappelée à la cour où le roi, ton-

jours sévère à son endroit, la gratifia, cepend'une pension de 10000 livres.

Elle ne connut pas la vieillesse, étant morte en 1729, à cinquante-six ans, et c'est seulement une année avant de disparaître de ce monde qu'elle dicta ses Souvenirs à son fils, le marquis de Caylus, qui s'est acquis un renom d'antiquaire et d'artiste.

Elle avait recueilli de la bouche de Aime de Maintenon bien des faits qu'elle rapporte à son tour, dans des récits qu'émaillent des anecdotes, des portraits finement tracés. Elle n'approfondit pas, elle efileure, et ses réminiscences sont, en quelque sorte, jetées au hasard, dans le salon oii vient se grouper autour d'elle un petit cercle d'amis.

Le style s'élève et devient plus grave en parlant de Louis XIV qui lui en impose, même après sa mort, et voici comment elle définit cette figure si royale :

« Il pensoit juste, s'exprimoit noblement; et ses réponses les moins préparées, renfer-

moient en peu de mots, tout ce qu'il y avoit de mieux à dire selon les temps, les choses et les personnes... Jamais pressé de parler, il examinoii, il pénétroit les caractères et les pensées; mais comme il étoit sage, il savoit combien les paroles des rois sont pesées, il renfermoit souvent en lui-même ce que sa pénétration lui avoit fait découvrir. S'il étoit question de parler de choses importantes, on voyait les plus habiles et les plus éclairés étonnés de ses connoissances, persuadés qu'ils en savoit plus qu'eux, et charmés de la manière dont il s'exprimoit. S'il falloit badiner, s'il faisoit des plaisanteries, s'il daignoit faire un conte, c'étoit avec des grâces infinies, un tour noble et fin que je n'ai vu qu'à lui. » Telle est, esquissée d'une main sûre, la physionomie morale de Louis XIV, et ce portrait, d'accord avec d'autres, montre que ce prince d'un jugement si droit, d'un esprit si sage^ si mesuré, possédait les dons les plus utiles à l'art de régner.

Page 1