CHAPITRE VII
DEUX FEMMES SAVANTES I. Mlle de Gournay. — II. Mme Dacier.
Mi-LE DE GOURNAV
En 1592, cheminait sur la route de Bordeaux une jeune fille en proie à un profond chagrin. Le pays qu'elle traversait offrait alors peu de sécurité. Les dernières convulsions de la Ligue agitaient encore le royaume, pacifié par Henri IV. Les luttes entre les catholiques et les protestants continuaient de mettre aux prises les partis opposés. Des soldats indiscij)linés parcouraient la contrée, et l'on se préparait à la guerre d'Espagne.
La voyageuse qui n'avait pas hésité à franchir la distance, à braver les obstacles pour venir de Paris, où était Mlle de Gournay dont la science et l'érudition la distinguaient des femmes les plus instruites de son temps.
La mort de Montaigne occupait ses pensées et la remplissait de tristesse.
Le philosophe venait de mourir à Bordeaux, à l'âge de cinquante-neuf ans, entouré de sa femme, de sa fille Léonore et de quelques amis qu'il avait voulu avoir pour témoins de ses derniers moments.
Selon son désir, la messe avait été dite dans sa chambre. Il expira à l'élévation enjoignant les mains, et cette fin chrétienne, cet acte de piété démentirent ceux qui s'autorisaient du scepticisme de sa philosophie pour jeter des doutes sur sa foi religieuse.
Marie de Gournay n'avait pu lire les Essais dont les deux premiers Hvres parurent à Bordeaux, en 1580, sans ressentir pour l'auteur plus que de l'admiration, de l'enthousiasme!
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Elle avait voulu connaître celui dont l'œuvre prenait un tel ascendant sur son esprit, et le pliilosopiie, surpris et touché du sentiment passionné qu'inspiraient ses écrits à une jeune fille de dix-huit ans, l'avait accueillie avec une paternelle bonté; il la nommait sa fille d'alliance. De là les liens qui s'étaient formés entre Montaigne et Marie de Gournay, liens que la mort ne put rompre, car c'est à faire partager son culte au public lettré que l'admiratrice des Essais consacra sa vie.
Quelle était donc cette personne qu'un traité de philosophie avait pu enflammer ainsi, et dont l'exaltation pour un livre assurément peu romanesque, nous fait sourire aujourd'hui?
Elle était née à Paris vers la fin de 1566. Son père, Guillaume Jars, seigneur de Xeuvy et de Gournay, en Berry, était un bon gentilhomme campagnard qui, de son mariage avec Jeanne d'Hacqueville, sœur d'un président au grand conseil, avait eu sept enfants.
Marie fut l'aînée de cette nombreuse famille. A la mort de son père, elle resta dans le village de Gournay où elle vécut avec sa mère. L'existence était plus que sévère et dépourvue de toutes les distractions que recherche la jeunesse. Heureusement pour Marie de Gournay, elle avait l'amour de l'étude. Elle passait ses journées dans la bibhothèque à lire tous les livres qui lui tombaient sous la main. Elle apprit à elle seule le latin. Si elle renonça au grec, c'est que cette langue lui offrait des difficultés qu'elle ne pouvait surmonter sans le secours d'un professeur.
A vingt ans, son éducation était terminée. Le but de son ambition était de voir l'auteur de ces Essais dont la lecture l'avait transportée. Ce vœu ne put être réalisé qu'en 1588. Le philosophe était alors à Paris, occupé de la réimpression de son livre qu'il avait récemment complété.
Voilà Mlle de Gournay partie pour la capitale avec sa mère. A peine arrivée, elle adresse un
message débordant d'admiration à Montaigne qui vient dès le lendemain la remercier. Elle est désormais sajîlle d'alliance. Le philosophe a cinquante-quatre ans; elle en a vingt-deux. Les relations s'engagent pour ne plus cesser. Pendant huit mois, ce ne sont que visites, conversations sur les sujets de morale et de philosophie.
L'heure était venue de se séparer. Mais Montaigne, malgré sa barbe grise et la gravité de son caractère, s'était laissé gagner par les témoignages flatteurs que ne cessaient de lui prodiguer la mère et la fille. Il les suivit toutes deux à Gournay, et ce séjour lui laissa un souvenir ineffaçable qu'il a consigné dans ses Essais^ où il parle ainsi de celle qui était devenue tout à la fois son élève et sa fille adoptive :
« J'ay prins plaisir à publier en plusieurs lieux, l'espérance que j'ay de Marie de Gournay le Jars, ma fille d'alliance, et certes aymée de moy beaucoup plus que paternellement, et enveloppée en ma retraite et solitude comme l'une des meilleures partie de mon propre
estre : je ne regarde qu'elle au monde. Si l'adolescence peult donner présage, cette âme sera quelque jour capable des plus belles choses, et entre aultres, de la perfection de cette très saincte amitié, où ne nous lisons point que son sexe ayt peu monter encores : la sincérité et la solidité de ses mœurs y sont dejia bastantes; son affection vers moy plus que surabondante, et telle, en somme, qu'il n'y a rien à souhaiter, sinon que l'appréhension qu'elle a de ma fin, par les cinquante et cinq ans ansquels elle m'a rencontré, la travaillast moins cruellement. Le jugement qu'elle feistdes premiers Essais, et femme, et en ce siècle, et si jeune, et seule en son quartier; et la véhémence fameuse dont elle m'ayma et me désira longtemps, sur la seule estime qu'elle en print de moy, avant de m'avoir veu, sont des accidents de très digne considération (l). »
Ce n'était pas, en effet, une chose ordinaire que l'enlhousiasme excité dans l'esprit d'une
(l) Essais, liv. II, ch. xvii.
jeune fille par la lecture d'un ouvrage philosophique, et Mlle de Gournay devait, du reste, montrer une supériorité qui lui assigna, parmi ses contemporains, un rang à part.
Sa mère étant morte, en 1591, elle vint se fixer à Paris, quittant, sans regret, la vie monotone de la province pour la capitale vers laquelle l'attirait un foyer intellectuel. Sa fortune était des plus médiocres. Les 2 400 livres de rente dont elle jouissait se trouvaient diminuées par des procès. Elle était à peine fixée dans sa nouvelle résidence, que la mort de Montaigne vint la surprendre et détermina un voyage, entrepris non sans danger, pour honorer la mémoire de celui dont elle alla déplorer la perte, avec la femme et la fille du philosophe, devenues pour elle des amies, que rapprochait la communauté des souvenirs et des regrets.
Elle voulut, dès lors, faire revivre Montaigne dans son œuvre, au moyen d'une nouvelle édition qu'elle prépara pendant quinze mois, et qui parut en 151)5.
Ce ne devait pas être la dernière. Quarante ans plus tard, elle en donnait une autre, en 1635. Mlle de Gournay y avait mis le temps; mais cette réimpression lui avait coûté un grand travail. Elle avait traduit, avec un soin pieux, tous les passages grecs, latins, italiens, cités par Montaigne. Décidément, on ne pouvait l'accuser d'inconstance dans son admiration, et les années s'écoulaient sans refroidir son culte.
Elle était devenue tout à fait une vieille fille. «Elle se proposa, nous dit Pasquier, de n'avoir jamais d'autre mari que son honneur, enrichi par la lecture des bons livres. »
Des esprits cultivés, une société d'éUte formèrent son cercle habituel. Elle aborda tour à tour les vers et la prose, traduisit Virgile, Tacite, Salluste. Elle échangea des lettres avec une foule de grands seigneurs français et étrangers, compta parmi ses correspondants saint François de Sales, les cardinaux de Richelieu, du Perron, de Bentivoglio, Godeau, évèque de Vence.
On rendait justice à son savoir; on no lui refusait pas la considération; mais la malignité lui infligeait quelques ridicules. Tallemant des Réaux qui ne perd jamais l'occasion d'une médisance, raconte qu'elle fut dupe d'une mystification. On lui fit croire que le roi d'Angleterre sollicitait son portrait et l'histoire de sa vie.
« Elle fut six semaines, écrit le malicieux chroniqueur, à faire sa vie; elle se fit barbouiller , et envoya tout cela en Angleterre où l'on ne savait ce que cela voulait dire. »
Elle eut d'autres désagréments, lorsqu'elle se mêla aux controverses théologiques et prit le parti des jésuites contre leurs adversaires qui se vengèrent en la diffamant.
Le cardinal du Perron vint à son secours et défendit son innocence par sa laideur, ce qui dut flatter médiocrement sa cliente.
Les honneurs ne lui manquaient pas à l'Académie naissante où elle avait pour ami Balzac. Des académiciens se réunissaient chez elle, et
dissertaient dans son salon, en Ini décernant le titre de dixième muse. Grotius traduisait ses vers en latin.
Ses œuvres, qui ne l'empêchaient pas de s'occuper avec persévérance de Montaigne, se succédèrent, applaudies par les savants et les lettrés. Elles finirent par former un gros volume in-4° de mille pages (1).
La savante demoiselle ne juge pas toujours son temps avec indulgence; elle ne craint pas de critiquer les défauts de l'aristocratie et professe l'horreur des courtisans qui le lui rendent bien.
Son patriotisme lui fit pleurer éloquemment la mort tragique d'Henri IV, et elle proclama tout ce que devait la France au règne de ce prince aussi populaire que grand politique.
Elle a traité ce que nous appelons aujourd'hui la question féministe, et l'a tranchée, — qu'on n'en soit pas surpris, — à l'honneur de
(1) Paris, 16.35 ou 1641, sous ce titre : Les Avis et les pré^ sents de la demoiselle de Gournay.
son sexe, s'indignant contre ceux qui lui interdisent la science, et le condamnent à ne jamais tenir que la quenouille. Elle invoque le témoignage de Soerate, d'Aristote et de Platon (1). Elle pouvait certainement tenir tête aux hommes, même aux plus savants.
L'usage des mots, la grammaire, la littérature eurent en elle une observatrice studieuse, attentive, mais devenue surannée. Ronsard, dont l'école avait disparu, restait son idéal en poésie, Amyot son modèle pour la prose ; elle ne voyait pas sans humeur ses idoles renversées, et Corneille, Molière, La P'ontaine illuminer de leur génie le nouveau ciel où brillait le soleil de Louis XIV.
La férule de Boileau n'épargnait pas les écrivains prétentieux, obscurs, incorrects d'une époque qui restait chère à Mlle de Gournay dont le culte pour Montaigne n'était pas, non plus, sans fatiguer les nouvelles générations, et devait parfois faire un peu sourire, à ses dépens
(1) Le Grief des dames.
Ses œuvres vieillissaient comme elle. Contente d'une fortune modique, indépendante, désintéressée, jouissant de l'estime, à défaut d'admiration, elle s'éteignit doucement à Paris, le 13 juillet 1645, à quatre-vingts ans, nommant pour son exécuteur testamentaire La Mothe le Vayer qui hérita de sa bibliothèque.
Elle reçut la sépulture à Saint-Eustache, et l'éloge de cette JiJ le (V alliance de Montaigne, de cette savante qui, née sous Charles IX, avait assisté aux règnes d'Henri III, d'Henri II/, de Louis XIII, et à l'aurore de celui de Louis XIV, fut retracé par la plume de vieux académiciens et d'amis fidèles. On composa, en son lionneur, des épitaphes latines et françaises. Un assez mauvais poète, François Golletet, la célébra dans ces vers :
Si l'on a tant chanté les vertus des sibylles
Et fait passer leurs jours par des siècles tranquilles,
Pour montrer leur mérite et l'heur qu'elles ont eu,
Tu remportes, Gournay, cet illustre avantage
D'égaler, en mourant, les sybilles en ûge.
Et d'avoir, en vivant, surmonté leur vertu.
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La vénérable demoiselle avait donné l'exemple d'un labeur assidu; et sans doute, après une longue vie consacrée à l'étude, elle méritait que l'on vint brûler quelques grains d'encens sur son tombeau (1).
(1) Voir sur elle : Léoo Feugère, Etude sur Mlle de Gournay.