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LA BARONNE DE STAAL DE LAUNAY

Mme de Cayliis fait passer en revue la cour de Louis XIV; Aime de Staal de Launay nous introduit dans celle de la duchesse du Maine dont elle vit l'existence brillante et les jours de disgrâce.

Celle qui écrit n'est plus une grande dame qu'entoure le prestige de la naissance, mais une femme d'esprit, de condition modeste.

Née à Paris, en 1698, Mlle de Launay était fille d'un peintre et ne possédait aucune fortune. Elle fut élevée gratuitement, en Normandie, à l'abbaye de Saint-Sauveur d'Evreux dont Mme de La Rochefoucauld, sœur de l'auteur des Maximes, était abl)esse. Elle se fit remarquer par son intelligence précoce que ne

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rebutaient ni Descartes, ni Malebranche ; elle étudia la géométrie, ce qui ne l'empêchait pas d'aimer les lettres. Elle écrivait de la manière la plus agréable en prose et faisait des vers.

Recherchée pour la distinction de sa personne et de son esprit, elle entra au service de la duchesse du Maine, petite-fille du grand Condé, qui attirait à Sceaux une société d'élite. Si le caractère fantasque de la princesse rendit pénible sa situation subalterne, les amitiés et les sympathies qu'elle rencontra autour d'elle, la dédommagèrent des blessures d'amourpropre qui ne lui furent pas épargnées.

Mlle de Launay ne tarda pas à être l'ornement des fêtes de la petite cour de Sceaux où l'esprit était de rigueur. Mais l'affaire des princes légitimés, la conspiration de Cellamare attirèrent l'orage sur la duchesse du Maine et lui valurent son arrestation, suivie de son emprisonnement à Dijon. Sa fidèle confidente éprouva son égoïsme, sa froideur, son ingralllude pour les services rendus, et paya son

dévouement de deux ans de séjour à la Bastille.

Le dénuement s'ajouta aux rigueurs de la prison, et la situation de Mlle de Launay devenait de plus en plus précaire, quand M. Dacier, veuf de celle qui avait illustré son nom, lui offrit de l'épouser. La duchesse du Maine s'y opposa pour la retenir à son service, et un peu plus tard lui trouva pour mari le baron de Staal, maréchal do camp, veuf avec deux filles, et qui lui donna, avec un peu de fortune, un rang à la cour. Elle termina, en 1750, à cinquante-six ans, une existence difficile que nous font connaître ses Mémoires (1) qui nous initient à ses années de jeunesse, à ses débuts dans le monde de la cour.

Mlle de Launay avait une sœur aînée, au service de la duchesse de La Ferté qui désira la voir, en entendant vanter son iustruclion et

(l) Ils ont été publiés avec ses OEnvres. Paris, 1821, 2 vol. in-S", et ils se trouvent dans la bibliothèque des Mémoires relatifs à l'Histoire de France pendant le dixbuitième siècle, édit. Barrière, t. I.

son esprit. A peine introduite chez la duchesse, celle-ci lui demande d'écrire des lettres dont il faut deviner le sujet, à travers mille propos décousus. Elle s'en tire habilement, et ce succès en amène d'autres. Elle est présentée à la duchesse de Ventadour et partout accueillie avec la réputation d'un prodige. Elle arrive un jour chez la duchesse de \oaiIles à qui Mme de La Ferté dit étourdiment :

« Voilà cette personne dont je vous ai entretenue, qui a un si grand esprit, qui sait tant de choses. Allons, Mademoiselle, parlez. Madame, vous allez voir comme elle parle.

a Elle vit que j'hésitais à répondre et pensa qu'il fallait m'aider comme une chanteuse qui prélude, à qui l'on indique l'air qu'on désire entendre.

« Parlez un peu de rehgion, me dit-elle. Vous direz ensuite autre chose. ^-

II y avait vraiment de quoi troubler une personne moins avisée que Mlle de Launay. Sa présence d'esprit surmonta l'embarras auquel

l'exposait sa protectrice. Recommandée à la duchesse du Maine, elle obtint près d'elle une place de femme de chambre qui se trouvait vacante, et alors commença pour elle un esclavage rendu plus pénible par les humiliations qu'elle eut à subir de la part d'une domesticité avec laquelle la confondait son service. « J'entrai, dit-elle, en fonctions. On me donna pour mon partage ce qui s'appelle, en termes de l'art, les chemises à bâtir. Je me trouvai fort embarrassée. Je n'avais jamais fait que les petits ouvrages dont on s'amuse dans les couvents, et je n'entendais rien aux autres. Je passai la journée, tant à prendre les mesures qu'à exécuter cette grande entreprise, et quand Mme la duchesse du Maine eut mis sa chemise, elle trouva dans le bras ce qui devait être au coude. Elle demanda qui avait fait cette belle opération : on lui répondit que c'était moi. Elle dit sans s'émouvoir que je ne savais pas travailler, et qu'il fallait laisser ce soin à une autre.. .

« La première fois que je lui donnai à boire, je versai l'eau sur elle, au lieu de la mettre dans le verre. Le défaut de ma vue, extrêmement basse joint au trouble où j'étais toujours en l'approchant, me faisait paraître dépourvue de toute conijyréliension pour les choses les plus simples. Elle me dit un jour de lui apporter du rouge et une petite tasse avec de l'eau qui était sur sa toilette. J'entrai dans sa chambre où je demeurai éperdue, sans savoir de quel côté tourner. La princesse de Guise y passa par hasard, et surprise de me trouver dans cet égarement : «Que faites-vous donc là? « me dit-elle. — Eh, madame, du rouge, une « tasse, une toilette, je ne vois rien de tout cela. »

et Touchée de ma désolation, elle me mit en mains ce que sans secours j'aurais inutilement cherché... .

« Je dirai encore quelques-unes de mes bêtises les plus singulières, et qui semblaient tenir de l'imbécillité. Mme la duchesse du Maine, étant à sa toilette, me demanda de la

poudre ; je pris la boîte parle couvercle : elle tomba comme de raison et toute la poudre se répandit sur la toilette et sur la princesse qui me dit fort doucement :

« Quand vous prenez quelque chose, il faut que ce soit par en bas.

« Je retins si bien cette leçon qu'à quelques jours de là, m'ayant demandé sa bourse, je la lui pris par le bas, et je fus fort étonnée de voir une centaine de louis qui étaient dedans, couvrir le parquet : je ne savais plus par où rien prendre.

« Je jetai encore aussi sottement un paquet de pierreries que je pris tout au beau milieu. On peut juger avec quel mépris mes compagnes, adroites et stylées, regardaient mes inepties. »

Si maladroite dans l'exercice de ses fonctions subalternes, Mlle de Launay se rattrapait fort heureusement dans les choses de l'esprit, comme actrice et comme auteur des pièces, des à-propos joués sur le théâtre de Sceaux où

ne dédaignait pas de monter la duchesse du Maine.

Elle a fait de cette princesse un portrait peu flatteur :

a C'est un enfant de beaucoup d'esprit : elle en a les défauts et les agréments... Son commerce est un esclavage; sa tyrannie est à découvert... Sa franchise, ou pour parler plus juste, le peu d'égards qu'elle a pour tout le monde, fait qu'elle ne dissimule aucun de ses caprices... Elle a de la hauteur sans fierté, le goût de la dépense sans générosité, de la religion sans piété, une grande opinion d'ellemême sans mépris pour les autres, beaucoup de connaissances sans aucun savoir, et tous les empressements de l'amitié, sans en avoir les sentiments. »

On conçoit ce que dut avoir à souffrir Mlle de Launay d'un tel caractère et dans la dépendance où elle se trouvait placée. Son mariage avec le baron de Staal, lorsqu'elle n'était plus jeune, ne hii apporta, en l'élevant

à une condition meilleure, que ce qu'on peut attendre d'un mariage de raison, et la supériorité de son esprit lui a fait paraître plus lourdes encore les chaînes qu'elle eut à porter toute sa lie.

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