LA MARCJUISK DK LA ROC H E J AQ U E L KI
Franchissons le scnil où coinmcnccnl une nouvelle époque et une nouvelle société. AÏMie trÉj)ina^ nous |)réscnie l'intérieur d'un lerniier "énéi'al où l'a lait entrer son mariage. Ses Mémoires (I) sont la |)einture du monde (le la finance et de celui des lettres. \'ollaiie, Jean-Jacques Rousseau, Diderot, Grimm, (jaliani, Saint-Lambert sont de son intimité. Ce sont tous les pliiloso|)lies et c'est tout le dixhuitième siècle qui passent sous nos yeux, à travers ces pages qui en caractérisent l'esprit et la morale. Dans ce milieu cultivé, on cause, on écrit, on disserte, on apprend à douter. Le
(I) Xoiiiflle l'dil.. par l'aiil Hoitcau, 2 vol., in-12. Paris, I8()r).
scepticisme a envahi un siècle finissant; il a fait briller l'esprit, mais il a tari les sources de l'idéal et desséché l'imagination.
Mme d'Épinay est l'image de cette époque raisonneuse et en donne l'impression.
Avec Mme Campan et Mme Vigée-Lebrun qui ont laissé des Mémoires, nous assistons aux derniers jours de la monarchie. Toutes deux ont approché Marie-Antoinette, l'une par son service, l'autre par son talent, avec le pinceau d'où sortirent tant de chefs-d'œuvre, et qui a reproduit les traits de la reine dont la grâce majestueuse brille encore, à la veille des jours tragiques où commença son martyre.
Le grand drame de la Révolution devait fournir à ses survivants des récits, lus avec avidité. Des plumes féminines ont retracé ces événements dans des pages qui empruntent aux témoins de l'époque une douloureuse autorité. Mlle des EcheroUes (1) nous transporte
(I) Une famille noble sous la Terreur. In-12. Paris,
en province, pendant ces années sanglantes. La duchesse de Tourzel dont le dévouement répondit à la confiance royale, dans les jours d'épreuve, et sa fille, la comtesse de Béarn, ont écrit des Mémoires où revivent les scènes d'horreur qui frappèrent leurs regards.
L'héroïsme des guerres de Vendée n'a pas eu de meilleur historien que celle qui fut la marquise de Lescure et la marquise de La Rochejaquelein, associée aux exploits de combattants dont les défaites sont aussi glorieuses que des victoires. Elle leur devait et se devait à elle-même de raconter les épisodes de cette lutte où elle connut les angoisses, les périls d'une époque qui revêt aujourd'hui le caractère de la légende.
« C'est pour jeter des fleurs sur la tombe de tant de généreux guerriers, dit-elle, que je me décide à écrire ces Mémoires qui ne verront jamais le jour (1), mais qui seront peut-être
1881, publ. pour la première fois en 1843 sous le titre : Quelques années de ma vie.
(1) Ils furent publiés cependant de son vivant, en 1814,
utiles à ceux qui voudrout faire une histoire impartiale de la Vendée. Je préviens que j'ai le seul avantage d'avoir une grande mémoire. "
Fille unique du marquis de Donissan et de Aille de Durfort de Lorge, Marie-Louise-Victoire de Donissan était née à Versailles, le 3 octobre 1772. Héritière d'une belle fortune, elle fut destinée à son cousin, le marquis de Lescure vers lequel l'attira, dès l'enfance, une vive inclination.
Le mariage fut célébré en 1791, dans le Médoc, sans aucune pompe. Déjà les événements de la Révolution assombrissaient le ciel de France, et les nouvelles de Paris répandaient l'inquiétude en province. Le jeune ménage alla cependant dans la capitale où il ambitionnait de rendre ses devoirs à la famille royale menacée. Il n'y avait plus alors de présentations à la cour. Mais Mme de Lescure fut
et réimprimés en 18'ii-7. Vue nouvelle édition, collatioDnée d'après le manuscrit, par les soins du marquis de La Rocliejaquelein, son petit-fils, a paru eu 1889, in-4°.
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introduite chez la princesse de Lamballe où elle vit Alarie-Antoinctte qui Taccueillit avec la plus grande bonté.
La reine était opposée à l'émigration. Elle détourna M. de Lescure de son projet de quitter la France où était la place des défenseurs du trône. 11 se décida, ainsi que sa femme, à rester, malgré les dangers qui les entouraient. Les scènes révolutionnaires se renouvelaient sous leurs yeux, et ils furent plusieurs fois sur le point d'être découverts dans les endroits qui servaient à les cacher.
Ce ne fut pas sans difficultés qu'ils réussirent à quitter Paris pour se rendre en Poitou, souvent arrêtés et menacés en route.
Réfugiée à Tours, puis à Clisson, Mme de Lescure apprit les massacres de septembre, l'horrible mort de la princesse de Lamballe qu'elle avait entrevue, si gracieuse et si attachante. C'est au milieu de ces événements qu'elle mit au monde sa première fille, le :U octobre 1703.
Au printemps de 1794 commença cette guerre de Vendée dont elle a laissé d'émouvanti récits.
« Ni les prêtres, ni les nobles, dit-elle, n'ont jamais fomenté, ni commencé la révolte; ils ont secondé les paysans, mais seulement quand l'insurrection a été établie, w
Elle éclata sur plusieurs points à la fois et prit une extension qui ne permit plus de douter de ses progrès.
La résolution d'Henri de La Rochejaquelein et de M. de Lcscure de marcbcr à la tète des braves Vendéens, fut bientôt prise, et dès lors Muie de Lescure comprit les devoirs qu'elle aurait à remplir. Elle fut constamment à la hauteur de son rôle, et ne faillit pas à l'exemple donné alors par tant de femmes. Cependant sa nature était plutôt craintive, elle l'avoue ellemême. Ce ne fut pas sans effroi qu'elle apprit à se tenir à cheval, prévoyant que la nouvelle existence à laquelle la condamnerait la Révolution, hii rendrait nécessaire ce moyen de
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parcourir le pays et d'échapper parfois aux poursuites dont elle serait menacée.
Elle montre le caractère religieux de cette guerre de Vendée qui fut vraiment une guerre sainte.
«Presque tous les soldats, dit-elle, faisaient un signe de croix, avant de tirer un coup de fusil; dans les déroutes, ils criaient tranquillement : Vive le Roi, quand même! Puis connaissant bien les chemins qui sont fort couverts, ils s'échappaient facilement, tandis que les Bleus, dans leurs défaites, se trouvaient perdus dans des labyrinthes impénétrables. Ces détails feront mieux concevoir les étonnants succès de la Vendée ; mais on ne pourra jamais comprendre la valeur inouïe que l'enthousiasme a su inspirer à des paysans naturellement doux; conservant à la guerre cette bonté caractéristique, ils n'ont jamais fait de cruautés, ni le moindre mal dans les villes prises d'assaut : ils semblaient les frères de ceux qu'ils venaient de combattre.
C'est la religion qui produisait ce miracle. 55
La foi de ces paysans-soldats se retrouvait dans les emblèmes de leur costume, dans les ferventes prières qu'ils adressaient au ciel :
« Les Vendéens n'avaient aucune cocarde militaire ; beaucoup mettaient à leur chapeau des morceaux d'étoffe blanche ou verte , d'autres du papier, des feuilles et plusieurs rien du tout ; mais tous les paysans avaient par dévotion, et sans que personne en eût donné Tordre, un Sacré-Cœur cousu à leur boutonnière...
« On reconnaissait mieux les Vendéens à la bizarrerie de leui- habillement qu'à tout autre signe; les officiers n'avaient d'autre marque distinctive que d'être mieux équipés que les soldats. «
11 arrive à Aime de Lescure de trouver tous les soldats à genoux, récitant le chapelet, et cet acte de dévotion se renouvelait trois fois par jour. 11 est interdit aux femmes de paraître à l'armée; mais elles rivalisent d'ardeur pour
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lui porter des vivres, et en la voyant défiler, elles se mettent h genoux, en disant leur chapelet.
Quand les Vendéens s'emparent d'une ville, les paysans se précipitent à l'église pour sonner les cloches, en signe de réjouissance. Ils tomhent à genoux, en entendant le bruit lointain d'une bataille et crient : Vive le Roi! en apprenant une victoire.
L'enthousiasme et la confiance remplacent chez les paysans l'expérience militaire. La plupart n'ont pas servi, ne connaissent pas l'exercice, et les populations, loin d'être belliqueuses, ont l'aversion du métiei- de soldai.
Au milieu de ces contrées en insurrection, Mme de Lescure mena une existence d'aventures et de dangers. Tantôt elle se dissinmle sous des habits de paysanne, tantôt elle revêt le costume d'une bourgeoise. Un hiver, réfugiée dans une ferme, elle garde les moutons.
Parfois, il faut fuir, la nuit, par un épais brouillard, dans des chemins impraticables.
Quand on ne trouve pas de bœufs pour traîner la voiture, la jeune femme se sauve à cheval, tenant entre ses bras son enfant âgé de dix mois .
j\Ime de Lescure accompagne son mari blesse à Cholet; elle s'efforce d'adoucir ses souffrances sur la charrette où il est transporté, à travers mille obstacles. Il expire pendant le voyage, et la vaillante femme, surmontant sa douleur, avec de nouvelles espérances de maternité, est témoin des batailles dont Dol fut le théâtre.
Un soir, vers minuit, retentissent des appels aux armes.
« Le combat, écrit-elle, commença à la tète de la ville, à l'endroit oii les deux chemins se réunissent; je n'ai jamais vu rien de plus beau et de plus effrayant : le bruit de la générale et les premiers coups de fusil s'entendirent en même temps. Comme on prévoyait une affaire terrible, les femmes montèrent à cheval; nous étions rangées avec les hommes qui ne se bal-
taient pas et les blessés, sur quatre ou cinq lignes, près des maisons, des deux côtés de la rue ; nous avions aussi avec nous ceux qui suivaient l'armée à pied. Au milieu étaient les canons et caissons de rechange, et des deux côtés entre les femmes, et les canons, se prolongeait la cavalerie, sabre à la main...
et Le plus grand silence régnait dans la ville, chacun était dans l'effroi et l'attente; on entendait les cris des soldats, les coups de canon et de fusil, et le bruit éclatant des obus dont les Bleus se servaient contre nous pour la première fois. Pour animer davantage les soldats, on fit partir vingt tambours du bas de la ville, qui la remontèrent et se rendirent au combat, en battant la charge. Qu'on se figure cette position : le morne silence des habitants, le bruit de la bataille, la vue du feu continuel et l'odeur de la poudre! Rien ne peut être plus majestueux et plus terrible.
« Au bout d'une demi-heure de cette cruelle attente, on entendit crier à la tête de la ville :
En avant la cavalerie! Vive le Roi! Ce cri lut répété à l'instant avec enthousiasme par cent mille voix, hommes, femmes, enfants; tous les cavaliers partirent au grand galop, en répétant avec ardeur : Vive le Roi! Leurs sabres brillaient comme des éclairs, par la réflexion du feu du combat. Quel moment! L'espérance ranima tout le monde, les cris de Vive le Roi! se prolongèrent plus d'une demi-heure, et les femmes rentrèrent dans les maisons. «
On vit, les jours de panique, les femmes se joindre aux chefs pour arrêter les fuyards, les rappeler au devoir, et rendre la confiance aux vaincus .
C'est au milieu des alertes incessantes d'une existence de privations, de souffrances et de dangers que Mme de Lescure mit au monde sa seconde fille dont l'acte de baptême fut gravé sur une assiette d'étain, en l'absence de registres de l'état civil.
L'amnistie qui mit fin au soulèvement de la Vendre, en 1 795, ne termina pas ses épreuves.
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Portée sur la liste de proscription, quoiqu'elle n'eût pas émigré, elle dut se réfugier en Espagne, y séjourna huit mois, revit en 180U sa patrie, et c'est en 1802, qu'ayant perdu ses deux filles, elle contracta de nouveaux liens, en échangeant le nom de Lescure contre celui de La Rochejaquelein, tous deux unis par la même gloire, le même dévouement et le même genre de mort.
Le marquis Louis de La Rochejaquelein, qu'elle épousa en secondes noces, était le frère d'Henri, le généralissime de l'armée vendéenne, mort héroïquement, les armes à la main, en 171)4, à vingt et un ans, et dont on a retenu les paroles célèhres, adressées à ses paysans : " Si j'avance, suivez-moi; si je recule, tuez-moi; si je meurs, vengez-moi! »
Louis de La Rochejaquelein périt le 4 juin 1815, pour la même cause, pendant les Cent- Jours, en comhattant les soldats de Napoléon, sur cette terre de Vendée illustrée par tant de vaillance et d'exploits. Singulière destinée que
celle de ces deux frères dont le nom fait vibrer encore les échos du pays arrosé de leur sang ! Chargée d'ans et de souvenirs, Mme de La Rochejaquelein termina, en 1857, à Orléans, une vie où resplendissent de grandes actions et de grands caractères. Et quand on voudra se rappeler l'épopée vendéenne, on feuilletera les pages encore palpitantes des événements racontés par la noble femme qui s'y trouva mêlée.