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LA MARÉCHALE OUDINOT

Les scènes tragiques et grandioses ne sont jamais si bien retracées que par les femmes qui en furent les témoins. Elles apportent dans leurs récits les dons de leur sensibilité, leur chaleur d'àme, leur émotion communicative.

La maréchale Oudinot, duchesse de Reggio, occupe une place parmi elles. Ses Souvenirs (1) ont été publiés à la fin du dix-neuvième siècle dont elle avait vu se lever l'aurore, au milieu des victoires et aussi des désastres. Ils s'ouvrent par la peinture d'un intérieur de province avant la Révolution, et renferment sur l'existence d'une race illustre et alors peu fortunée, des détails pleins de charme.

(1) Récits de yuerre et de foyer, iii-8", Paris, 1894.

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Par son origine, Eugénie de Coucy se rattachait autheutiquement, ainsi que le prouve Y Art de vérifier les dates, à la grande maison de Coucy dont le château en ruines atteste encore la puissance féodale. Son père, l'aîné de dix enfants, était capitaine au régiment d'Artois et chevalier de Saint-Louis; il avait deux frères dans le même régiment ; le troisième était grand vicaire de l'évéque d'Agde. Une de ses sœurs était chanoinesse, la seconde religieuse, et quatre autres ne furent pas mariées.

La plus parfaite union régnait dans cette nombreuse fiimillequi résidait en Champagne, dans une petite terre, située près de Luxeuil.

La vie calme et régulière, qu'on menait dans cet intérieur modeste et patriarcal, aurait pu être heureuse, si la Révolution n'était venue l'interrompre et bouleverser toute la France.

M. de Coucy n'émigra pas. Dénoncé comme suspect, arrêté avec sa femme et sa fille aînée, il subit une longue captivité qui cessa un peu avant le î) tliermidor. Eugénie, sa seconde

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fille, n'avait alors que deux ans et demi, ce qui n'empêcha pas un mandat d'arrêt d'être lancé contre elle. Remise bientôt après en liberté, elle fut recueillie chez son grand-père, et son enfance eut été sevrée des soins nécessaires sans la fidèle Rosalie, sa bonne, dont le dévouement ne cessa de veiller sur elle, et qui mourut dans la famille à laquelle s'était consacrée sa vie.

La paix, — une paix encore bien précaire, — était revenue dans la contrée. « Mes parents, écrit l'auteur de ces récits, secouant l'aile comme l'oiseau mouillé après l'orage, recommencèrent leur vie d'intérieur et s'occupèrent de leurs intérêts si rudement froissés parles événements... Depuis ma naissance, la prison, le deuil, voilà quel avait été mon lot. .■>■>

Le château etlaterrefurentloués, et la famille transporta ses pénates, à quarante lieues de là, dans une résidence où se réunirent la tante chanoinesse, son frère l'abbé et les deux sœurs vieilles fdies. Ce logis s'appelait Lentilles, et

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les Souvenirs de la maréchale nous en font la description :

u Notre vieille maison de famille occupait un des côtés de la grande cour carrée, formée des trois autres, par des bâtiments ruraux : deux intervalles à claire-voie laissaient pourtant apercevoir de beaux vergers. Il y avait d'ailleurs tant d'espace dans cette cour tapissée d'une herbe fine, elle était si verte, si animée par le mouvement d'une infinité des plus belles volailles du monde, que son aspect n'était pas triste.

« Comme dans presque toutes les constructions de cette époque et de ce pays, il régnait devant la maison une galerie extérieure et couverte où l'on se tenait souvent.

« Il fallait descendre une marche pour entrer dans le rez-de-chaussée qui était carrelé, ce qui peut vous donner une idée de l'humidité du local. J'ai froid en y songeant maintenant; mais tout me semblait bon alors, jusqu'à la branche de rosier qui, un jour, perçant auda-

cieusementla muraille de ma chambre, vint y pousser, verte et belle. »

Les premières années s'écoulèrent, tandis que la France voyait l'ordre rétabli par la main puissante d'un grand capitaine.

Les parents d'Eugénie de Coucy furent attirés à Bar-le-Duc par le mariage de leur fille aînée avecle vicomte de la Guérivière, et c'est là que la jeune fille rencontra Oudinot dont la renommée de bravoure séduisait son imagination. Devenu veuf, le maréchal songea plus tard à demander à Mlle de Coucy de servir de mère à ses nombreux enfants, et d'unir son existence à la sienne. Il avait quarante-trois ans ; elle en avait vingt.

Le mariage fut célébré en 1812, au moment où la guerre de Russie allait rappeler Oudinot sur le champ de bataille où il commandait le 2* corps. Grièvement blessé à Polotsk, sa jeune femme accourut pour le rejoindre. Ce fut là son voyage de noce qui n'eut pas pour lui sourire le ciel bleu, mais le climat glacé de la Russie

OÙ tombaient, frappés mortellement, les soldats de Napoléon.

Elle monta dans la chaise de poste où avait pris place avec elle son oncle, M. de Coucy. Partie à la hâte de Vitry-le-Français, elle vit les étapes se succéder rapidement à Metz, à Mayence, à Berlin; puis les relais deviennent moins réguUers, les chemins plus difficiles. La voiture roule dans les sables éternels des plaines désertes qu'interrompent de sombres forêts. On s'arrête dans des <]ites inhospitaliers; les yeux rencontrent partout l'image de la désolation.

Laissons parler la maréchale.

«Les chemins, absolument défoncés, étaient jonchés de débris de roues et de squelettes de chevaux. Des villages ruinés laissaient encore quelques pans de bâtiments autour desquels s'agitaient des habitants déguenillés. L'on distinguait les bivouacs abandonnés par les cercles noirs que laissaient les feux éteints. L'on voyait au loin le terrain de culture, pié-

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liiK' par des milliers d'hommes et de chevaux. L'on jugeait très bien, par ces restes muets, qu'une multitude immense avait dû passer par là. Mais ce qui m'attrista le plus, ce furent ces fréquents monticules sur la forme desquels on ne pouvait guère se tromper... Beaucoup, d'ailleurs, étaient signalés par une petite croix, faite à la hâte de deux baguettes, coupées dans les broussailles et plantées là par les camarades. C'étaient les plus jeunes, les plus faibles, probablement, qui étaient ainsi restés en chemin ; mais l'on peut croire que ceux qui leur avaient donné la sépulture ne repassèrent point là. Ils furent plus loin, souffrir davantage, plus longtemps et ne revinrent pas... »

Le général Jacqueminot, envoyé à Kowno, à la rencontre de la voyageuse, lui servit de guide et parfois se trompa dans l'obscurité de la nuit. Sa voix s'élève, pour maudire Napoléon dont la puissance est vaincue par les neiges de Russie :

« Oh ! cette ambition dévorante qui conduit

ainsi au bout du monde, qui désorganise toutes les existences et paralyse tous les projets! Où nous mènera-t-elle?Nous sommes tous à bout. «

« Cette diatribe, ajoute la maréchale, la première que j'eusse entendu faire contre l'Empereur depuis mon mariage, ce violent mécontentement d'un homme aussi brave qu'enthousiaste, me pétrifia de surprise. »

Wilna est le terme du voyage, le lieu où la jeune femme doit retrouver son mari blessé. Elle y arrive, non sans apercevoir, image du désastre, des débris des trains d'artillerie, une foule de chevaux morts exhalant l'odeur de la corruption.

Deux mois plus tard, la maréchale Oudinot, traverse de nouveau ces localités présentant de cruels spectacles qu'elle décrit avec une précision émue. La campagne allait recommencer, tandis qu'elle s'éloignait, le cœur en proie à des inquiétudes trop justifiées. On était au commencement de novembre, et l'hiver s'approchait en vainqueur.

« Hélas! écrit-elle, ce n'était plus à la conquête que l'on marchait; et déjà le mot de retraite, si nouveau pour nous, se faisait sourdement entendre... Déjà les premières neiges couvraient le sol, lorsqu'un matin, enfoncés dans notre calèche et allant grand train, nous fûmes tirés de notre léthargie par un brusque écart des chevaux qui était causé par la vue d'un cadavre, sur lequel ils n'avaient pas voulu passer. C'était le commencement...

« Le froid augmentait et tous les cœurs se serraient en se représentant cette masse d'hommes cheminant entre cette neige qui couvrait tout, et le ciel gris, que ne perçait plus un seul rayon de soleil. »

Une nouvelle blessure ayant mis le maréchal Oudinot hors de combat, il revint à Wilna y rejoindre sa femme qui le ramena en France, dès qu'il fut en état de supporter le voyage. Une escorte de vingt cuirassiers, enveloppés de grands manteaux blancs, suivit la voiture, mais ne la suivit pas longtemps.

« Je voyais peu à peu, dit la uiaréchale, dijuinuer le nombre des cuirassiers de l'escorte. En esl-il arrivé un seul à notre premier bivouac? Je ne le sais, parce que la nuit mit fin à toute observation. Je me souviens seulement que les deux derniers soldats que je pus apercevoir avaient leurs longues moustaches raidies par les glaçons qu'avait formés leur respiration .

« lîientùt, tout se confondit, mais pas assez tôt, cependant, pour qu'arrivée au pied de la fameuse montagne qu'il fallait gravir, je ne pusse distinguer des soldats immobiles, semés sur toute la pente qu'ils avaient vainement tâché de gravir. Surpris par le froid, ils étaient tombés, et là, quand on tombait, Ton ne se relevait plus... Quelques mares de sang s'étaient échappées de leur poitrine et rougissaient la neige.

'i Rien n'a jamais pu effacer la terrible impression qui m'est restée de cette ascension à travers ce champ des morts...

'k Nous allions comme le vent sur ce plateau que nous avions parcouru avec tant de difficultés, quelques semaines auparavant. Mais la neige avait aplani les chemins. «

Au milieu de l'entassement des blessés, le maréchal Oudinot, blessé lui-même, avait peine à trouver j)lace dans les bâtiments, dans les maisons où Ton s'arrêtait, el les pansements devenaient impossibles aux médecins qui voyaient tout geler entre leurs mains. Le sommeil était interdit par les bruits permettant seulement de lenner les yeux.

« Les bivouacs de la veille se dessinaient en noir, sur la blancheur du terrain, continue l'auteur de ces pages; mais tout y était éteint et sans mouvement. Combien d'hommes étaient morts? Cond)ien agonisaient? Je ne sais; mais il est de notoriété que celle nuit du 7 au 8 décembre 1812 fut une des plus meurtrières par la température, et que ses ravages sur nos restes furent lamentables... Ce souvenir a poursuivi ma vie et iirinq)res-

sionne encore de la manière la plus pénible.

« Avant tout cependant, je pensais à mon intérêt personnel, à ce héros mutilé que je disputais à la mort.

et Nous marchions rapidement; je souffrais du froid, particulièrement aux extrémités; mais, outre qu'il eût été inutile et presque honteux de me plaindre en cette circonstance, il y avait un autre motif pour me faire supporter sans murmure ce que nous appelons vulgairement l'onglée; c'est qu'elle est une preuve de vie inconnue à ceux qui vont mourir de froid. Lorsqu'elle arrive à un degré menaçant, on ne la sent plus...

« Renfermés dans notre voiture, entre le ciel gris et la terre blanche, nous semblions être dans notre linceul. Le pâle soleil, qui s'était montré par moments, la veille, nous refusa sa présence, et quoiqu'à ce degré de froid il soit sans influence et n'empêche ni de geler, ni de mourir, au moins arrête-t-il le désespoir...

« A la sortie de Kowno, nous traversâmes le Niémen profondément gelé, et nous trouvâmes ensuite cette montée bien connue, diminutif de celle de Wilna. Nos pauvres chevaux nous tirèrent encore de ce mauvais pas, où vinrent se briser quelques jours plus tard les épées des vaillants capitaines qui avaient pu les porter jusque-là. Ce fut à Kowno, en effet, que le maréchal Ney, notamment, termina la retraite, si l'on peut appeler ainsi le simulacre de commandement qu'il essaya d'exercer jusqu'à la fin sur quelques débris épars. qu'il cherchait à réunir et à faire marcher. Ils achevèrent de s'anéantir aux bords du Niémen, et de ce moment, chacun agit et marcha pour son compte. »

A Kœnigsberg reparaît un peu du confortable des pays civilisés, sans les souffrances du ciel de Russie qu'on venait d'affronter. On s'arrête à Danlzig, à Berlin; la neige fondue annonce un climat plus tempéré, et c'est après quatre mois d'absence que se termine le dra-

matiquc voyage dont la maréchale Oudinol a fait le récit.

A la chute de TEmpire, aux revers aussi grands que les gloires, succède une période pacifique; les blessures de la France sont pansées par la royauté réparatrice.

La plume de la marécliale Oudinot décrit alors la cour de la Restauration où sa situation de dame d'honneur de la duchesse de Berry lui permit d'observer ce qu'elle a vu avec un esprit pénétrant dont les jugements sont dictés par la bienveillance et la modération.

C'est une autre vie qui commence pour elle, une autre époque décrite dans des pages attachantes. On y retrouve les mêmes qualités de style, la justesse d'expression, l'élévation morale, et par la mesure, la gravité, l'émotion contenue, elles nous reportent aux Mémoiies du dix-septième siècle.

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