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FEMMES POÈTES AL SEIZIÈME SIÈCLE

Ne nous étonnons pas de rencontrer, au seizième siècle, beaucoup de femmes maniant la plume avec grâce. Le siècle de la Renaissance, si propice à tous les arts, devait inviter à la poésie. Il appelait les intelligences à toutes les études, et la Réforme, en ouvrant de nouvelles perspectives aux esprits, avides et indépendants, provoquait un besoin de s'instruire dont s'alarmait l'ortbodoxie.

Les reines, les princesses donnaient l'exemple. Elles rivalisaient avec les érudils, les

(1) Léon Feugkre, Femmes poètes au seizième siècle^ in-8". Paris, 1860.

poètes, les lettrés qu'elles attiraient à leur cour, et dont elles recevaient, en échange, des hommages qui ont éternisé leur souvenir. Marguerite de Valois, reine de Navarre, sœur de François I", est au premier rang des femmes savantes de son temps. Le latin, l'italien et l'espagnol lui sont familiers; elle apprend le grec et l'héhreu. On la voit ahorder tour à tour l'Écriture sainte, la théologie et la philosophie, et l'un de ses correspondants, Briçonnet, évêque de Meaux, lui écrit un jour, en s'étonnant de son activité intellectuelle :

a Madame, s'il y avait au bout du royaume un docteur qui, par un seul verbe abrégé peust apprendre toute la grammaire, autant qu'il est possible d'en scavoir, et un autre de la rhétorique, et un autre de la philosophie, et aussy des sept arts libéraux, chascun d'eulx par un autre verbe abrégé, vous y courriez comme au feu. »

Cette princesse, si laborieuse et si universelle, cultivait la poésie. Ses vers ne suffi-

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raient pas pour assurer sa réputation; ils annoncent plus de facilité que de talent. Elle est plus connue par V Heptaméron, et ses contes, par la hardiesse des sujets et de l'expression, la feraient juger injustement, si l'on ne se reportait à son époque où régnait l'esprit gaulois (1) .

Sa fille, Jeanne d'Albret, mère de notre Henri IV, la rappela, par son instruction variée. Joachim du Bellay lui adressait des vers ; elle y répondait par des épîtres (2) et en recevait de Clément Marot dont le badinage charmait les cours où étincelait sa verve poétique.

Une fille de François I", Marguerite de France (3), montra, dès son enfance, une ardeur singulière pour tout ce qui caractérise la Renaissance. Le grec et le latin ne lui étaient pas étrangers. A la cour de Savoie où

(1) Du Verdier, un de ses contemporains, nous dit qu'elle portait I en un corps féminin un cœur héroïque et viril » .

(2) OEutres de Joachim du Bellay, cdit. Marty-Lareaux. 1866, t. II, p. 296 et suiv.

(3) Née en 1523, morte en i57V, mariée au duc de Berry, puis au duc de Savoie.

l'appela son second mariage, elle attirait les jurisconsultes et les hommes de lettres, et sa charité lui valut le beau nom de « mère des peuples » .

Une autre Marguerite, Marguerite de Valois, femme d'Henri IV, qui a laissé des Mémoires où elle raconte une partie de son existence agitée, se livrait h la poésie. Elle savait le latin au point de comprendre à merveille les discours qu'on lui adressait dans cette langue, et d'y répondre comme elle le fit, en recevant la députation qui vint annoncer à son frère Henri, alors duc d'Anjou, son élection au trône de Pologne :

« Lorsque les Pollonnois, raconte Brantôme, luy vinrent faire la révérence, il y eut l'evesque de Cracovie, le principal et le premier de l'ambassade, qui fit l'harangue pour tous, et en latin, car il estoit un scavant et suffisant prélat. La reyne luy respondit si pertinemment et si éloquemment, sans s'aider d'aucun truchement, ayant fort bien entendu et compris

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sa harangue, que tous entrèrent en si grande admiration que d'une voix ils l'appellèrent une seconde Minerve ou déesse d'éloquence (1). »

C'est encore Brantôme qui décerne à son style épistolaire des louanges qui pourront paraître suspectes de flatterie :

« Si elle sçait bien parler, elle sçait autant bien écrire. Ses belles lettres, que l'on peut voir d'elle, le manifestent assez; car ce sont les plus belles, les mieux couchées soyent pour estre graves que pour estre familières, qu'il faut que tous les grands escrivains du passé et de nostre temps se cachent, et ne produisent les leurs quand les siennes comparoistront, qui ne sont que chansons auprès des siennes. Il n'y a nul que, les voyant, ne se mocque du pauvre Cicéron avecque les siennes familières. Et qui en pourroit faire un recueil, et d'elles et de ses discours, ce seroit autant d'escole et d'apprentissage pour tout le monde : dont ne s'en faut esbahyr, car, de soy, elle a l'esprit

(1) Vies des dames illustres.

bon et prompt, un grand entendement, sage et solide (1). 5>

Catherine de Bourbon (2), fille de Jeanne d'Albret et sœur d'Henri IV, ne se montrait pas inférieure aux princesses de sa race. Elle étonnait par sa précocité, et composait des vers, âgée de douze ans à peine.

La poésie était en honneur dans la haute aristocratie de cette époque. Les plus grandes dames prenaient rang, parmi les muses. Catherine de Clermont, femme du maréchal duc de Retz, et gouvernante des enfants de France, faisait des vers, écrivait d'une manière remarquable, en français et en latin. Elle traduisit, en 1573, à Charles IX, la harangue des ambassadeurs polonais qu'avait émerveillés Marguerite de Valois, et leur répondit dans la même langue. Elle possédait l'Histoire, les mathématiques, la philosophie.

(1) Vies des dames illustres.

(2) Xée en 15ô8, morte en ICOV, mariée au duc de Bar, de la maison de Lorraine.

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Avant elle, Mme d'Entragues avait charmé Louis XII par ses rondeaux et ses ballades.

Mme de Villeroy, né de l'Aubespine, traduisit en vers les épîtres d'Ovide, et Henriette de Clèves, fille du duc de Nevers, écrivit une traduction de VAmhite du Tasse. Anne de Graville, fille de l'amiral, mit en vers la Théseide de Boccace.

Antoinette de Vernon, dame de Téligny, s'acquit de la réputation par ses poésies.

Anne Séguier, mariée au petit-fils du chancelier Duprat, se distingue parmi les femmes de son temps; elle compose en vers des œuvres chrétiennes.

Madeleine Deschamps, femme du contrôleur général Servin, cultive avec talent la poésie française ; elle est assez savante pour écrire en grec et en latin.

De nombreux exemples nous ont déjà montré combien l'éducation donnée aux femmes du seizième siècle leur donnait une instruction étendue. Elle devait naturellement les con-

duire à composer en prose et en vers des œuvres qui leur conféraient quelque célébrité. Ce n'était pas ce qu'ambitionnaient la plupart d'entre elles. Loin de chercher l'éclat, elles préféraient souvent rester dans l'obscurité, et leurs écrits, connus d'un petit nombre, n'affrontaient pas le jour de la publicité.

Tels furent ceux de Diane Symon, que l'on recherchait vers 1570, à Paris, et qui circulaient sans être livrés k l'impression. A la même époque, des femmes auteurs attiraient l'attention de la capitale où elles résidaient et oîi elles étaient nées. De ce nombre était Jacqueline de Miremont, d'une noble extraction, dont la verve poétique et facile produisait un long poème, tout en quatrains, et intitulé la Part de Marier sœur de Marthe.

Anne de Lantier, dame de Champ-Baudouin, brillait par son savoir, était versée dans les mathématiques, et sa plume s'exerçait tour à tour dans la prose et dans les vers.

En 1582 paraissaient les œuvres poétiques

de Suzanne Habcrt. Xicole Estienne, de Ja famille des célèbres imprimeurs, publiait les Misères de la femme mariée et présentait la " défense pour les femmes contre ceux qui les méprisent » . Elle prenait parti pour l'instruction féminine, et à son tour Modeste Dupuis, plaidait la cause de son sexe qui semble victorieuse dans ce siècle de la Renaissance qui enfantait tant de femmes savantes et de femmes poètes.

Ce n'est pas seulement à la cour, à Paris que l'on voyait alors des femmes tenir la plume, cultiver la poésie. Il n'était pas rare d'en rencontrer des exemples en province.

En Maçonnais, c'est Philiberte de Fleurs écrivant les Soupirs de la viduité; en Anjou, Mme Desjardins dont Joachim du Bellay, bon juge en poésie, vante les sonnets; Esther de Beauvais qui rivalise avec Béroald de Virville.

Si nous nous transportons dans le Languedoc, nous trouvons Marguerite de Gambis, baronne d'Aigremont. Elle traduit en vers français des œuvres italiennes, et c'est une traduction de Boccace qu'entreprend, à Bourges, Jeanne de la Fontaine à laquelle sont consacrés des vers de Jean Second.

Georgelte de Montcnay édifie la cour de Navarre par ses poésies religieuses : les Emblèmes chrétiens.

Deux femmes du même nom, Anne et Catherine de Parthenay, sont poètes, et la première dont le talent est admiré de Clément Marot, a une émule dans sa nièce Catherine. Celle-ci, femme du baron de Pont, massacré à la Saint-Barthélémy, épousa, en seconde noces, le vicomte de Rohan, prince de Léon. Elle écrivait en latin, et abordait le genre tragique. Elle fit représenter, en 1573, à la Rochelle, Judith et Holopherne, tragédie dont elle est l'auteur. Elle a composé des élégies sur les calvinistes qui |)érirent à la Saint-Barthélémy, et on lui doit une apologie d'Henri W où elle déplore ainsi la fin d'un grand roi et d'un grand règne :

Regrettons, soupirons cette sage prudence, Cette extrême bonté, cette rare vaillance, Ce cœur qui se pouvait fléchir et non dompter; Vertus de qui la perte est pour nous tant amcre, Et que je puis plutôt admirer que chanter, Puisqu'à ce grand Achille il faudrait un Homère.

Jadis pas ses hauts faits nous élevions nos tètes. L'ombre de ses lauriers nous gardoit des tempêtes. Qui combattoit sous lui méconnaissait l'effroi. Alors nous noiis prisions, nous méprisions les autres, Etant plus glorieux d'être sujets du Roi Que si les autres Rois eussent été les nôtres.

Pour les unes, la poésie est un passe-temps, ^our les autres une consolation. Gabrielle de Coignard, mariée au sieur de Miremont, président au Parlement de Toulouse, confiait à sa lyre les regrets de son veuvage, et ses œuvres, publiées un an après sa mort (1), respirent la gravité de ses pensées et de sa vie.

Les femmes poètes que Ton trouve alors dans les contrées du centre et du nord de la France, demandent, le plus souvent, leurs inspirations à la foi religieuse et au calme du foyer. Le Poitou nous offre un de ces modèles de vertus familiales, unies au savoir, dans Madeleine Xeveu, née à Poitiers en 1530, et qui épousa un gentilhomme breton, fort ins-

^1) OEuvres chrétiennes de feue dame Gahrielle de Coignard, iD-12. 1595.

truit, lui aussi, François de Fradounet, seigneur des Roches. Elle avait appris le grec, le latin et l'italien, et traduisait Claudien avec sa fille, Catherine. Sa maison, nous ditScévolede Sainte-Marthe, était « une académie de science et de vertu » . La magistrature et les lettres se donnaient rendez-vous dans son salon.

Etienne Pasquier, qui le fréquentait, écrivit un jour, après une de ces réunions où l'on conversait sur tous les sujets, un distique latin en l'honneur de la mère et de la fille, dont la touchante intimité ne connut pas les douleurs de la séparation, car toutes deux moururent le même jour de la peste, à Poitiers, en 158".

Catherine des Roches instruite par sa mère, qu'on accusait d'aimer mieux écrire que filer, et dont les rimes encourageaient les siennes, adressa ce sonnet à sa quenouille :

Quenouille, mon souci, je vous promets et jure De vous aimer toujours et jamais ne changer Votre honneur domestic pour un bien étranger, Qui erre constamment et fort pou de temps dure.

Vous ayant au côté, je suis beaucoup plus sûre Que si encre et papier se venaient arranger Tout à l'entour de moi, car pour me revenger Vous pourriez bien plutôt repousser une injure.

Mais, quenouille, m' amie, il ne faut pas pourtant Que pour vous estimer et pour vous aimer tant, Je délaisse du tout cette honnête coutume

D'écrire quelquefois; en écrivant ainsi^ J'écris de vos valeurs, quenouille, mon souci, Ayant dedans la main le fuseau et la plume.

Ce n'était pas sans raison qu'on appelait « le temple des muses î^ une autre maison, celle d'Antoinette de Loynes, née à Paris, mariée à Jean de Morel, orateur et poète. Ses trois filles faisaient assaut d'esprit et de vers. Une telle unanimité dans la poésie pouvait être l'œuvre de l'éducation et de l'hérédité.

Les femmes poètes naissaient naturellement dans les centres littéraires comme Lyon oii nous est apparue Louise Labé. Autour de cet astre gravitaient des constellations parmi lesquelles on remarquait Jeanne Flore, Jeanne

Creste, Jacqueline Stuard, Marie de Pierre- Vive, dame du Pérou, et deux sœurs : Claudine et Sibylle Scève.

Clémence de Bourges brillait dans cette pléiade, et méritait le titre de muse par son double talent de poète et de musicienne ; mais elle disparaissait au matin de sa vie, en 1562, frappée au cœur par la mort de Jean de Peyrat qu'elle devait épouser, et qui périt en combattant les protestants. Ses funérailles eurent un caractère touchant et poétique. Le visage découvert, le front couronné de fleurs, on exposa son corps qui traversa ainsi les rues de la ville où l'on déplorait sa fin prématurée.

Une autre femme, Pernelle du Guillet, née à Lyon, en 1520, unissait, comme Clémence de Bourges, la musique à la poésie, parlait avec facilité plusieurs langues, et l'on se plaisait à entendre sa voix qu'accompagnait son luth.

Elle répond ainsi aux louanges que lui adressait un écrivain :

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Par ce dizain clairement je m'accuse

De ne savoir les vertus honorer.

Fors du vouloir qui est bien maigre excuse ;

Mais qui pourroit par écrit décorer

Ce qui de toi se peut faire adorer?

Je ne dis pas, si j'avois ton pouvoir, Qu'à m'acquitter ne fisse mon devoir, A tout le moins du bien que tu m'avoues : Prête-moi donc ton éloquent savoir Pour te louer ainsi que tu me loues (1).

Le Vivarais comptait parmi ses illustrations Marie de Romieii qui chanta son pays dans ses vers, et dont les œuvres furent publiées en 158], par Jacques de Romieu son frère, poète comme elle. Dans son Discours sur T excellence de la femme elle ne revendique pas pas seulement pour son sexe les vertus qu'on lui accorde volontiers, mais le courage et le savoir qu'on lui conteste. Elle mourut vers 1584, ayant écrit un Eloge de la rose qu'elle associe à sa tombe :

(1) Son mari, Antoine du Moulin, recueillit ses œuvres après sa mort.

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Quand le jour adviendra de mon dernier vouloir, Je veux par testament expressément avoir Mille rosiers plantés près de ma sépulture, Afin que grandissant, ils soient ma couverture, Puis l'on mettra ces vers engravés du pinceau En grosses lettres d'or, par-dessus mon tombeau :

« Celle qui git ici, sous cette froide cendre, Toute sa vie aima la rose fraîche et tendre, Et l'aima tellement qu'apri'S que le trépas L'eût poussée à son gré aux ondes de là-bas. Voulut que son cercueil fût entouré de roses Comme ce qu'elle aimait par-dessus toutes choses. '>

L'influence de Ronsard, si puissante alors, animait d'un souffle poétique toute une époque, et les femmes de la Renaissance la ressentaient en traçant des vers qui accusent les incorrections et les inexpériences de la langue que n'avait pas encore disciplinée le dix-septième siècle.

Leurs œuvres, même médiocres, témoignent de ce goût pour la versification qui revêt des formes diverses, et où l'on trouve de gracieuses inspirations, dues aux douceurs du foyer ou à la plainte des jours mélancoliques.

On a vu combien l'instruction des femmes du seizième siècle était développée, combien la connaissance du latin et des langues étrangères s'alliait fréquemment chez elles aux agréments de l'esprit et au charme des talents. Le savoir allait jusqu'à l'érudition. Les reines, les princesses donnaient l'exemple et pouvaient converser ou correspondre avec les hommes les plus remarquables de leur temps, les attirant à leur cour, prodiguant aux artistes, aux poètes, aux savants les encouragements et les bienfaits.

Ce fut l'honneur de cette époque ensanglantée par les guerres religieuses et les discordes civiles, de montrer des femmes auxquelles ne suffisaient pas la grâce et le sourire, qu'on vit s'élever vers les sommets de l'intelligence, et qui sur la route sombre et tragique, jetèrent les fleurs de la poésie.

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