MADAME DESHOULIÈRES ET MADAME DUFRÉNOY
Il existe à Chantilly un portrait de Mme Deshoulières, de l'école française du dix-huitième siècle, postérieur au temps où elle vécut. 11 représente une gracieuse figure qu'accompagne un paysage oii celle qui composa d'agréables petits vers, apparaît assise auprès d'une houlette, et ayant à ses côtés deux moutons.
Ces moutons sont devenus inséparables de son nom, de son souvenir. Ils hantent les mémoires d'où s'est effacée son œuvre poétique. On peut dire qu'ils lui ont fait du tort auprès de la postérité qui voit en elle une
bergère enrubannée, tenant à la main sa houlette, vrai sujet de trumeau.
L'on répète instinctivement, quand on la nomme, ces vers trop connus :
Dans ces prés fleuris Qu'arrose la Seine, Cherchez qui vous mène, Mes chères brebis.
Mme Deshoulières est condamnée à l'idylle, malgré elle. Si l'on veut être juste, on lui assignera, dans un rang secondaire, une place suffisante pour échapper à l'oubli.
Née en 1633, elle était fille de Melchior du Ligier de la Garde, maitre d'hôtel d'Anne d'Autriche, et recul une éducation assez brillante pour lui avoir appris le latin, l'italien et l'espagnol. Sa beauté ne prêta pas à la médisance, et son cœur ayant parlé en faveur d'un Poitevin, M. Deshoulières, lieutenant-colonel d'infanterie, au service du grand tlondé, elle s'unit à lui par les liens du mariage, remplissant ses devoirs d'épouse et de mère avec une régula-
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rite dont ne la détourna ni la poésie, ni le monde où elle était recherchée.
Pendant les absences de son mari que réclamaient ses devoirs militaires, elle étudiait Descartes et Gassendi qui n'ont rien de romanesque. Le ménage partagea la disgrâce de Condé et paya de sa fortune les fautes de la Fronde. Ses biens furent confisqués par le cardinal de Richelieu, et Mme Deshoulières mit tant d'insistance à les réclamer avec l'arriéré des appointements de son mari qu'elle avait suivi à Bruxelles, dans son exil, qu'on lui donna pour prison un château situé dans les environs de Mahnes. M. Deshoulières parvint à la délivrer, avec l'aide de soldats dévoués. Le roi et la reine mère pardonnèrent aux sujets rebelles, et, rentrée en France, la femme poète put être un des ornements de l'hôtel de Rambouillet.
Dans ce cénacle que j)résidail l'incomparable Arténice, an niiheu duquel trônait Julie d'Angennes qui devait être la duchesse
de Montausier, Mme Deshoulières ne paraissait pas indigne de converser avec les deux Corneille. Elle faisait assaut d'esprit avec Voiture, d'érudition avec Ménage, gagnait les suffrages de Pellisson, de Quinault, de Benserade, et Tamitié de Mascaron et de Fléchier.
Ses vers lui obtenaient les lauriers de la couronne que lui envoyait la ville d'Arles. L'académie de Padoue lui décernait un diplôme. 11 y avait de quoi tourner un peu la tête. Si celle de Mme Deshoulières ne tourna pas, son goût littéraire fléchit dans la querelle qui arma Pradon contre Racine. Ce n'est pas impunément qu'elle avait fréquenté Voiture et respiré l'air des Précieuses, ridiculisées sur la scène par Molière. Elle prit parti pour la Phèdre de Pradon et crut devoir apporter à sa cabale l'appui d'un mauvais sonnet qui ne lui porta pas bonheur.
Une chute complète accueillit ses deux pièces de théâtre : Jules- Antoine et Genséric.
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Racine n'avait pas oublié les attaques de Mme Deshoulières qui, comme auteur dramatique, se couvrait du nom du duc de Nevers, et à son tour, il décocha un sonnet où se lisaient ces vers :
Vous vous cachez, en donnant cet ouvrage, C'est fort bien fait de se cacher ainsi. Mais pour agir en personne fort sage.
Il nous fallait cacher la pièce aussi.
Le sévère Boileau, ne pouvait goûter le genre de Mme Deshoulières, et le grand satirique souriait dédaigneusement de ses succès de salon. Mme de Sévigné la jugeait avec plus d'indulgence.
u Nous vous envoyons, écrit-elle le 22 décembre 1688 à sa fille, des vers de Mme Deshoulières que vous trouverez bons. 55
La gloire littéraire ne préserva pas Mme Deshoulières des difficultés matérielles. Sa fortune, de plus en plus chancelante, la réduisit à solliciter des secours de la cassette royale. Elle survivait à son mari quand elle succomba,
en 1694, aux atteintes d'une maladie de langueur (1).
On a réuni à ses œuvres celles de sa fille (2), dont le talent s'est essayé dans Tode, l'épîtrc et le madrigal.
Par sa génération et son éducation, Mme Deshoulières se rattache à l'école littéraire qui précéda le grand siècle de Louis XIV, et eut pour représentants les beaux esprits de l'hôtel de Rambouillet, personnifiée dans Saint-Evremond avant de finir par La Motte et Fontenelle.
« Un double caractère de cette petite école, observe Sainte-Beuve, est d'être à la fois en arrière et en avant, de tenir à l'âge qui s'en va et au siècle qui vient, d'avoir du précieux et du hardi, enfin de mêler dans son bel esprit un grain d'esprit fort (3). "
Mme Deshoulières, dont la réputation ne
(1) Gustave Mkrlet, Causeries sur les femmes et les livres. Paris, 1865, in-12.
(2) OEurres choisies de Mme et de Mlle Deshoulières. Londres, 1780, in-18.
(3) Portraits de femmes, in-12, 1852.
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devait pas lui survivre, était de cette école vieillissante qui se voyait remplacée par des écrivains réformateurs de la langue et arbitres du goût. Son œuvre est reléguée dans l'ombre d'où elle ne sortira pas. Quelques vers méritent cependant d'être retenus, et ceux-ci expriment une vérité qui peut, grâce à eux, passer en proverbe :
\ul n'est content de sa fortune, \i mécontent de son esprit.
Elle a flétri la passion du jeu par ces deux autres vers :
On coniinence par (Hre dupe, On finit par être fripon (1).
Son esprit, exempt de la frivolité que peuvent faire soupçonner des poésies légères, était ami du vrai ; son caractère se ressentait de la tristesse qu'inspirent une mauvaise santé et de mauvaises affaires. Tout la portait à la mélancolie, au milieu même de ses succès.
(1) Réflexions diverses (1686).
C'est encore Sainte-Beuve qui la réhabilite, et la défend des reproches qu'on est tenté d'adresser à son œuvre poétique.
« Elle valait beaucoup mieux que sa réputation d'aujourd'hui... Quand on lit un choix bien fait de ses vers, desquels il faut retrancher absolument et ignorer tant de fadaises de société sur sa chatte et sur son chien, on est frappé chez elle de qualités autres encore que celles qu'on lui accordait jadis. Elle semble plus moraliste qu'il ne convient à une bergère : il y a des pensées sous ses rubans et ses fleurs. Elle est un digne contemporain de M. de La Rochefoucauld (1). •>•>
Un tel éloge n'est pas médiocre, sous la plume d'un tel critique. Pour apprécier comme il convient Mme Deshoulières, il faut se souvenir de ses bons vers, et oublier ses moutons.
(1) Portraits dejemmes.
Qui connaît aujourd'hui le nom elles œuvres de Mme Dufrénoy ? Qui songerait à entr'ouvrir son volume à^ Elégies ( 1 ) , s'il se trouvait sur le rayon poudreux de la bibliothèque, parmi les livres qu'on ne lit plus? Cette femme poète eut son heure de célébrité ; elle a droit à une petite place dans la galerie où est suspendue l'image de Mme Deshoulières.
Adélaïde-Gilette Billet, fille d'un joaiUier de la couronne en Pologne, naquit à Paris, en 1765, et reçut une éducation distinguée. Elle apprit le latin, traduisit Horace et Virgile, et s'initia de bonne heure à la poésie française. Elle est mariée à quinze ans. Dufrénoy, qu'elle épousa, était un riche procureur au Chàtelet
(1) Publié en 1807.
de Paris, et avait joui de la confiance de Voltaire. Cette union, en lui donnant la fortune, permit à Mme Dufrénoy de mener la vie du monde et d'y faire briller son talent poétique.
Elle avait débuté, en 1787, par une œuvre sans importance, et faisait de beaux rêves, quand la Révolution ruina, comme tant d'autres, son opulente existence. Elle échappa à la mort, mais non à la difficulté de vivre. Le Directoire n'indemnisa Dufrénoy d'aucune des spoliations dont il avait à se plaindre, et le Consulat n'apporta quelque adoucissement à son sort qu'en lui accordant un modeste emploi de greffier à Alexandrie.
Sa femme qui partageait sa mauvaise fortune, après avoir été associée à son luxe, dut délaisser la poésie pour copier le grimoire d'oii était bannie l'imagination. Mais elle y revint plus tard et composa ses Elégies. Le genre convenait aux malheurs de sa vie. Elle rentra en France pour y trouver la gène, car son mari avait été mis à la retraite.
La nécessite a forcé beaucoup de femmes à tenir entre leurs doigts la plume qu'on a tant reprochée à leur sexe, et ce fut pour un grand nombre d'entre elles le moyen de réparer les rigueurs de la fortune. Mme Dufrénoy lutta ainsi contre le prosaïsme par la poésie.
Elle trouva des protecteurs dans le comte de Ségur et dans Arnault, et le premier Empire lui témoigna quelque faveur. Mais la chute de Napoléon vint la mettre aux prises avec des difficultés nouvelles. Elle continua de demander à la Muse les inspirations qui l'aidaient à vivre. Ses poésies furent couronnées par plusieurs académies, et, en 1814, ses Derniers moment de Bayard lui obtinrent un prix de l'Académie française.
Ses efforts, son courage, son caractère lui avaient valu de nombreuses sympathies, et sa mort soudaine excita des regrets. Bérenger a consacré des vers à son souvenir. Son talent n'est pas de ceux qui triomphent du temps. Il est de l'époque de Boufflers, de Parny, de ce^
dix-huitième siècle finissant dont les sources poétiques sont taries, siècle où Ton rime avec peu d'idées, et qui n'a pas encore fait place aux riches floraisons littéraires que devait nous donner le romantisme.