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LES FEMMES POÈTES AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

Depuis Marie de France, dont les fables égayèrent le treizième siècle, nous avons, retrouvé, à toutes les époques, des femmes poètes, chacune avec le caractère de son talent et la langue de son temps.

Nous avons déjà énuméré, au commencement de ce livre, les femmes qui brillèrent au dix-neuvième siècle, sur le Parnasse français. Quelques-unes méritent plus qu'une mention, et pourront nous retenir un moment, à travers les pages consacrées aux auteurs féminins.

Le nom de Mme Desbordes-Valmorc (1) a

(l) Xéc en 1786 à Douai, morlc ù Paris, en 1859. Le

laissé un rayon doux et mélancolique. Fille d'un peintre en armoiries, elle descendait d'une famille protestante, réfugiée en Hollande, lors de la révocation de l'cdilde Nantes, et qui avait trouvé dans la librairie des moyens d'existence. Elle fut élevée dans la religion catlioliquc et accompagna, bien jeune encore, sa mère à la Guadeloupe. Le but du voyage était de retrouver des parents fortunés et de solliciter leur appui, lis avaient cessé de vivre, quand les deux femmes arrivèrent sur cette terre lointaine.

Cette déception fut suivie d'un plus grand malheur. La mère mourut en 171)9 de la fièvre jaune, et la fille, âgée seulement de treize ans. dut revenir seule en France, après une traversée orageuse. A seize ans, elle s'engage au théâtre de Lille. Son talent est remarqué à Rouen où elle aborde la scène, protégée par

recueil de ses poésies a paru en 1829 (4 vol. in-12). Sainte- Beuve a parlé d'elle dans plusieurs articles. Sa vie et sa correspondance sont l'objet d'un volume in-18, publié en 1870.

Grélry. Ses succès s'affirment à Paris, à l'Odéon, en 1813, et les années suivantes. Elle était à Bruxelles, en 1817, quand elle y épousa Lachantin dit Valmore, acteur qui alla jouer à Lyon et quitta le théâtre en 1823.

Mme Dcsbordes-Valmore, en renonçant à la carrière dramatique, avait retrouvé la poésie à son foyer, et put s'y livrer, sans contrainte, publiant des vers dont le charme et la délicatesse lui conquirent de nombreux suffrages (1) . Une de ses élégies, dédiée A celles qui pleurent, exprime les sentiments de cette nature tendre et mélancolique :

Vous surtout que je plains, si vous n'êtes chéries. Vous surtout qui souffrez, je vous prends pour mes sœurs ; C'est à vous qu'elles vont, mes lentes rêveries, El de nies pleurs chantés les amères douceurs.

Prisonnière en ce livre, une unie est contenue. Ouvrez, lisez : comptez les jours que j'ai soufferts. Pleureuses de ce monde où je passe inconnue. Rêvez sur cette cendre et trempez y vos fers.

(l) Parmi ses œuvres, il faut citer : Pauvres /leurs ; Bouquets et prières, le Licre des mères et des enfants.

Chantez! Un chant de femme attendrit la souffrance. Aimez! Plus que l'amour la haine fait souffrir. Donnez! la charité relève l'espérance.

Tant que l'on peut donner, on ne veut pas mourir.

Les années enveloppent de silence et d'ombre les œuvres que le succès semble défendre contre l'oubli. Mme Tastu (1), dont on a retenu le nom, n'a pas disparu de la mémoire française. Elle a beaucoup écrit sur l'éducation; mais sa vocation poétique s'était révélée de bonne heure. Ses poésies attirèrent l'attention de l'impératrice Joséphine et surtout celle de l'imprimeur Joseph Tastu dont elle devint la femme. Deux fois couronnée aux Jeux floraux, elle fut ruinée par la Révolution de 1830, et sa plume devint dès lors sa fée protectrice.

Voici quelques-uns de ses vers sur la gloire :

Contente d'amasser des palmes éphémères, D'un plus long avenir j'ai sevré mon orgueil. Il suffit que mes chants, des épouses, des mères • .. Disent la joie ou hien le deuil.

(1) \ée ;\ Metz en 1798, morte en 1885.

D'un ti'ioniphe si dou\, laissez-moi l'espcrance! Que ces chants entre nous soit un secret lien ! Qu'au nom du sol natal, vos cœurs, femmes de France, Battent à l'unisson du mien!

Si je puis, emportant le seul prix où j'aspire, Un jour, au but fatal reposer mon effroi, D'un pas inattentif n'éveillez pas ma lyre Endormie alors près de moi.

Mme jTastu prolongea sa carrière littéraire jusqu'à un âge avancé.

Une mort prématurée termina celle d'Elisa Mercœur (1). Malgré la modicité de leur fortune, ses parents soignèrent son éducation. Elle avait dix-huit ans lorsque ses premières poésies furent couronnées par des académies de province, et lui obtinrent une pension de Charles X. Elles lui donnèrent accès dans les salons oîi l'on admirait la précocité de son talent. La Révolution de 1830 lui fit perdre la pension royale, et connaître les souffrances de la pauvreté. Mais

(1) Née à Nantes en 1809, morte en 1835. Ses œuvres, formant 3 volumes in-8°, ont été publiées par sa mère en 1843. — Voir Elisa Mercœur, par Jules Claretik, 1864, in-18.

elle disparut à vingt-quatre ans avec le prestige qui s'attache aux poètes, dont l'œuvre inachevée renferme les promesses de l'avenir.

Il y a comme un pressentiment funèbre et la plainte d'une âme découragée dans la pièce de vers intitulée la Centenaire, sujet qui contraste avec sa jeunesse sitôt frappée :

C'est quand on a vécu qu'on sait ce qu'est la vie, Que l'on voit le néant des biens que l'on envie, Que fatigué du jour, on n'attend que le soir Désenchanté de tout, lorsque la nuit arrive, A quel banquet encor et près de quel convive Pourrait- on désirer s'asseoir?

Une fin hâtive comme la sienne, celle de la princesse Marie d'Orléans, enlevée jeune à l'affection des siens, à l'art où l'illustra son talent, inspira de beaux vers à une autre femme poète, Elise Moreau (1) :

Mourir! lorsque la vie avait encor pour elle Des sentiers d'aubépine et des ruches de miel ; Cygne aux plumes d'albâtre, avoir plié son aile Avant l'heure où la nuit vient rembrunir le ciel!

(1) Née en 1813, à Ilochcfort, mariée à M. Gagne,

Mourir! lorsqu'elle avait un enfant, une mère. Un époux dont l'amour dorait son avenir! S'évanouir ainsi qu'une vapeur lé;]ère.

Ou le prisme azuré d'un riant souvenir!

Mourir! lorsque marquée au cachet du génie Sa Jeanne d'Arc brillait d'un éclat inmiortel, Et nous apparaissait belle de poésie.

Comme un esprit venu du séjour éternel !...

Aux dangers d'ici-bas, je sais que tii l'enlèves, Seigneur, et que souvent il est doux de mourir Avant que la douleur ait assombri nos rêves. Et ne nous ait appris que vivre, c'est souffrir (1)..-

Ce sont là de poétiques accents, et l'on aimera aussi à relire les vers de sentiment que renferme l'œuvre d'Anaïs Ségalas (2) . Ses premiers vers la firent connaître à dix-sept ans. Elle aborda le théâtre et le roman, et sa

connu par ses excentricité électorales, elle a composé beaucoup de vers.

(1) Rêces d'une jeune fille. Paris, in-S", 18W. Ref/rets sur la mort de la princesse Marie d'Orléans. Elise Moreau a publié : Une location, l'Age d'or. Une Destinée, Souvevenirs d'un petit enfant, etc.

(2) \ée à Paris eu 1819, morte à un àye avancé. Fille de Charles Ménard, l'auteur de Y Ami des bétes, elle avait épousé Charles Ségalas, frère d'un médecin célèhre de l'époque.

lyre résonnait encore, lorsque se succédaient ses nombreux hivers.

Une pensée touchante, délicatement exprimée, se lit dans la pièce de vers intitulée : les Invisibles :

Tous ces chers trépassés que Ton croit insensibles, Ce ne sont pas les morts, ce sont les invisibles. Ils revivent là-haut, dans un monde éternel, Sous ce grand rideau bleu que les astres parsèment ; Ils l'entrouvrent souvent, nous regardent, nous aiment : Les morts sont les vivants du ciel.

Dans les Pèlerinages de Paris, ces vers de la fin ont un accent viril :

Un peuple avec la foi reste fort et vainqueur. Quand nos pieux chevaliers allaient en Palestine, Leur meilleur bouclier comme on se l'imagine. Ce n'était pas celui qui couvrait leur poitrine. Mais la foi du vieux temps, ce bouclier du cœur!

11 y a d'heureuses inspirations dans le morceau qui a pour sujet le Petit nom :

Il est si doux, si familier!

C'est un souvenir du foyer.

Des parents disparus, de l'enfance éphémère.

Encor plus touchant que joyeux, Il nous met des pleurs dans les yeux, Car c'est l'écho lointain de la voix d'une mère...

Avec joie on entend toujours

Quelques amis des anciens jours V^ous le dire ce nom qui nous charme et nous touche.

Mais plus le temps vient <i passer,

Et moins on l'entend prononcer :

De ceux qui le disaient, la mort ferme la bouche.

Le même caractère de délicatesse et d'attirante sensibilité se retrouve dans la Chambre d'hôtel :

Cette chambre n'a point de passé, d'avenir, N'a pas vu vos amis. Tout vous y manque même Ces objets que l'on a depuis longtemps, qu'on aime, Tout ce qui d'un logis fait le charme suprême : L'habitude et le souvenir.

Cette pendule en zinc, cette froide étrangère

Ne vient pas en sonnant vous dire tendrement :

" Souviens-toi ! j'ai marqué plus d'un événement

Dans ta vie, et l'heureux et le fatal moment.

L'heure où naquit ton fils, l'heure où mourut ta mère. «

Elle a le chant du coq, réveille le dormeur Pour les trains du matin, marque l'heure précise,

Et quel que soit le temps, orage, pluie ou bise, Dit : " Partez pour la gare et bouclez la valise » , Mais ne sonne pas dans le cœur.

Contre l'amour de l'or et les mariages d'argent qui sont de tous les temps, Mme Anaïs Ségalas fait entendre cette protestation poétique qui, alors comme aujourd'hui, reste souvent sans écho :

Laissez donc, jeunes gens, ces fureurs de richesse! ^

Aimez la fiancée ainsi qu'une déesse.

La jeunesse a l'amour, les rêves enchanteurs ;

Mais elle perd son charme et toute son ivresse

Si vous remplissez d'or sa corbeille de fleurs (1).

(1) Les Coureurs de dot. Poésies pour tous, couronnées par l'Académie. Paris, 1886.

On pourrait multiplier les citations et prolonger cet aperçu des femmes poètes; leur race n'est pas près de s'éteindre et vivra aussi longtemps que la poésie.

L'imagination est une des facultés dont les femmes sont le plus directement douées. Ce privilège leur confère une supériorité dans les œuvres qui élèvent vers les régions de l'idéal.

La lyre est bien placée entre leurs mains. Elles expriment volontiers ce qu'elles sentent et n'aiment pas à renfermer en elles-mêmes. Nul instrument plus que la poésie ne se prête à ce besoin de rêves et de confidences, en faisant vibrer le cœur, au moyen de la mélodie qui éveille dans la nature humaine des échos mystérieux.

Jk

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