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MLLE DE SCUDÉRY

Souvent attirées par la poésie, les femmes se sentent entraînées vers le roman, et disons que si elles s'y distinguent souvent, elles n'évitent pas les écueils du genre. La richesse de leur imagination, n'étant plus contenue par les exigences de la rime, elles sont exposées à une abondance qui dégénère facilement en prolixité.

(1) Victor Cousix, la Société française au dix-septième siècle, t. II, ch. XII. — Saixte-Beuve, Causeries du lundi, t. IV. p. 100.

Ce défaut a été celui de Mlle de Scudéry, tandis que Mme de La Fayette se fait remarquer par sa concision. Toutes deux, avec des caractères opposés et des œuvres différentes, sont des personnifications célèbres du roman au dix-septième siècle.

Née au Havre en 1607, sous Henri IV, morte à Paris en 1701 , à la fin du règne de Louis XIV, Mlle de Scudéry avait, dans une si longue existence, connu bien des générations, fréquenté bien des salons, vu passer bien des événements .

Dans son extrême vieillesse, elle était presque la relique d'un autre âge, et il entrait dans la considération dont elle jouissait autant de curiosité que de respect.

Par son père, lieutenant de roi, protégé de l'amiral de Brancas, elle appartenait à une famille provençale dont elle s'exagérait volontiers la noblesse avec son frère Georges, le trop fécond écrivain que consacrent des vers malicieux de Boileau. Elle n'en avait pas la pré-

soinption, les ridicules ; mais elle cédait volontiers à la vanité nobiliaire, et disait en parlant des revers de fortune qui l'atteignirent : « le renversement de notre maison ^ .

Scudérj-, le père de Georges et de Madeleine, la future romancière, avait épousé Mlle de Brilly, et quitté la Provence pour la Normandie. Son héritage fut des plus minces, et, orpheline de bonne heure, Mlle de Scudéry se trouva dans une situation précaire. Un oncle, homme fort instruit, la recueilUt à la campagne et lui donna une excellente éducation . Ayant de l'itahen et de l'espagnol une connaissance approfondie. Usant beaucoup et profitant de ses lectures, elle ne tarda pas à se montrer une personne supérieure, avec du jugement et une mémoire très sûre.

Son extérieur annonçait de la distinction. Mais nous ne croirons pas qu'elle ait été jolie, si nous nous en rapportons à ce que dit d'elle Tallemant de Réaux :

« C'est une grande personne, maigre et noire, qui a le visage fort long. 7>

Simple et modeste autant que bienveillante et polie, elle obtenait pour sa personne les sympathies de ceux qui lisaient ses ouvrages.

Victor Cousin porte sur elle et sur son œuvre un jugement dont on ne récusera pas l'autorité :

« Sans atteindre au génie, et sans y prétendre, c'était une femme du plus grand mérite. Son trait distinctif est une réflexion ingénieuse portée dans tous les sentiments du cœur ; elle est la créatrice d'un genre, le roman psychologique, comme on dit aujourd'hui. Daus ses romans, en effet, son vrai talent n'est pas dans leur partie romanesque, les aventures et les intrigues, ni même dans la narration; il est dans l'analyse et le développement des sentiments, dans les portraits et les conversations élégantes et ingénieuses qu'elle introduit partout. Aussi ce talent parut-il dans tout son lustre^ quand laissant là la forme romanesque, Mlle de Scudéry ne donna plus que des Conversations, ses réflexions sur toute espèce de sujets de

morale et de littérature. C'est là son titre durable. A défaut de force et d'éclat, elle a la justesse, de la finesse, une entière liberté d'esprit avec un continuel agrément. Ce n'est assurément ni Montaigne, ni La Rocliefoucauld, ni La Bruyère, ni même Vauvenargues ; c'est en quelque sorte la sœur française d'Addison. »

Un tel éloge atténue l'impression défavorable que l'on éprouve en songeant aux volumineux romans dont la lecture paraîtrait fastidieuse à nos contemporains.

On ne s'effrayait pas plus au dix-septième siècle des longueurs d'un roman que des lenteurs de la diligence, et il faut croire que le public de 1 650 ne se laissait pas rebuter par les dix volumes du Grand Cyrus de Mlle Scudéry puisque, six ans après, elle faisait paraître les dix autres volumes de sa Clélie.

Mme de Sévigné, attirée vers elle par les souvenirs du passé, fait un aveu qui renferme une critique, en parlant des deux premiers

volumes des Conversations sur divers sujets qui virent le jour en 1G80 :

« Mlle de Scudéry, cerit-elle, vient de m'envoyer deux petits tomes de Conversations. Il est impossible que cela ne soit bon, quand cela n'est point noyé dans son grand roman. "

LdiClélie fut l'époque triomphale de Aille de Scudéry dont l'étoile pâlissait quand vint à briller celle de Mme de La Fayette. Le roman connaît, plus que toute autre production, l'inconstance de la faveur, et les mœurs qu'il décrit ou reflète sont changeantes comme les goûts.

Mlle de Scudéry vécut assez longtemps pour en faire l'épreuve. L'impitoyable Boileau,dont la censure attaquait non les personnes mais le mauvais goût, n'épargnait pas les familiers de l'hôtel de Rambouillet, atteints de l'affectation mise à la mode par Voiture. Molière livrait à la raillerie les précieuses qui succombaient sous le ridicule.

Si ces coups n'étaient pas dirigés contre Mlle de Scudéry que protégeait le respect ins-

pire par sa réputation, ils frappaient toute une société dont elle était le centre et l'oracle.

En dépit de la chute d'une école littéraire condamnée, elle ne cessait pas de se voir entourée, recherchée du meilleur monde. Dans le logement qu'elle occupait, rue de Beauce, non loin du Temple, elle avait un salon où, tous les samedis, l'élite de la noblesse et de la bourgeoisie se donnait rendez-vous. On y rencontrait Mme de Sévigné, restée fidèle aux admirations de sa jeunesse, Mme Cornuel dont on répétait les bons mots. L'Académie était représentée par Conrart, Pellisson, Chapelain, Segrais. Des amis de la maison figuraient dans les rangs de l'épiscopat où Fléchier,AIascaron, Huet, Godeau, correspondaient avec Mlle de Scudéry, et lui témoignaient des égards qui étaient un hommage rendu à son mérite. L'austère Mme de Maintenon parlait d'elle avec sympathie à Louis XIV et n'était pas étrangère aux marques de la générosité royale que recevait l'auteur du Grand Cijrus.

Son quatrain célèbre sur le grand Condé était dans toutes les mémoires.

La situation qu'elle occupa dans la société et le monde des lettres, pouvait consoler du déclin cette vieille fille dont le caractère indépendant refusa de s'engager dans les liens du mariage. Elle avait soixante-quatre ans lorsqu'une haute distinction vint couronner sa carrière littéraire.

On était en 1671 . L'Académie française décernait pour la première fois le prix d'éloquence fondé par Balzac, et dont le sujet, désigné par lui, était " la louange et la gloire " . Mlle de Scudéry l'obtint, aux applaudissements des académiciens du vieux temps qui revoyaient en elle l'époque de leurs jeunes années.

Jusqu'à la fin, elle continua de tenir sa cour, sans que l'âge eût éteint son esprit et ralenti le zèle des habitués de ses samedis. Ses conversations n'étaient pas oiseuses, on peut le croire. Elles avaient même dégénéré en séances académiques, avec les académiciens qui fréquen-

taient ce salon, aux tentures sans doute un peu fanées comme le visage de la maîtresse de maison. Le ton qui régnait était celui de la politesse et de l'ancienne galanterie française.

Pellisson rédigeait parfois, sur ces réunions, des notes destinées à former un procès verbal et que recueillait Conrart, à cause de l'importance qu'il y attachait.

Souvent les propos faisaient place aux vers impromptus, et chacun déployait son esprit dans ces tournois littéraires. Une de ces journées vit éclore un si grand nombre d'improvisations qu'elle fut appelée la journée des madrigaux.

Il arrivait à Conrart de manquer aux habitudes du samedi, lorsqu'il était retenu chez lui par un accès de goutte.

Mlle de Scudéry ne déserta son poste que lorsqu'elle ferma les yeux, à quatre-vingt-quatorze ans. Son règne avait duré longtemps, et sa décadence se dissimulait sous le prestige de la vieillesse.

Si ses romans étaient voués à l'oubli, il n'en fut pas de même de son nom, car, comme l'a dit Victor Cousin, « elle représente excellemment la société polie au dix-septième siècle » .

Sainte-Beuve parle de son œuvre en ces termes :

«Par le faux appareil d'imagination et le faux attirail historique dont elle environne sa pensée, Mlle de Scudéry n'est guère plus ridicule, après tout, que ne l'a été Mme Cottin, il y a quarante ans. Ce costume de mascarade était d'emprunt : ce qui lui était essentiel et propre, c'était la façon d'observer et de peindre le monde d'alentour, de saisir au passage les gens de sa connaissance et de les introduire tout vifs dans ses romans, en les faisant converser avec esprit et finesse. »

La femme auteur était en effet surtout femme du monde, et son esprit d'analyse s'exerçait dans les salons. Ses romans ne devaient offrir d'intérêt qu'à la société de son temps, et leur

succès ne tardii pas à s'effacer, à mesure que cette société se renouvelait, que les grands écrivains du grand siècle réformaient le style et la langue dont ils donnaient les plus parfaits modèles.

Les défauts de Mlle de Scudéry furent ceux de son groupe littéraire, de l'époque où elle vécut les années de sa jeunesse. Elle avait cependant le sens de ce qui est juste et vrai, l'horreur de la pédanterie, et elle se définissait dans la personne de Saplio comme une personne « sachant ce qu'il faut savoir, ne faisant pas la savante » , et conversant d'une manière simple et naturelle, sans étalage d'érudition (1).

Elle critiquait dans la société « ces assemblées sans choix, où la porte est ouverte à tout le monde, et où l'on voit quelquefois cent personnes qu'on ne vit jamais et qu'on ne voudrait jamais voir (2) » .

(1) Le Grand Cyrus, X, 588

(2) Jbid.

Il y aurait de l'injustice à reléguer Mlle de Scudéry parmi les médiocrités prétentieuses de son temps. Mais si sa personne conserva une prééminence que lui reconnurent ses contemporains, on ne peut restituer à ses écrits le rang qu'à la fin du dix-septième siècle ils avaient déjà perdu.

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