‹ Les Femmes auteursChapitre 8 sur 16 · M«» DE LA FAYETTE · texte numérisé non relu

M«» DE LA FAYETTE

C'est une autre nature d'écrivain que Mme de La Fayette (1) dont le souvenir reste lié à celui de ses amitiés, de Mme de Sévigné qui la nomme sans cesse, de La Rochefoucauld, l'auteur des Maximes, auprès duquel s'écouleront les dernières années de la vie sédentaire que lui imposait une mauvaise santé.

Née à Paris en 1634, elle était fille de Marc Pioche de la Vergue et d'Elisabeth Pena qui, devenue veuve, se remaria au chevalier Renaud de Sévigné. La jeune fille eut pour éducateurs Rapin et Ménage, et ce dernier, sans en faire une pédante, lui inculqua une partie

(1) Les Grands Ecrivains français. Mme de La Fayette, par le comte d'Haussomville, in-12, Paris, 1891.

du savoir qui lui avait acquis une réputation d'érudit.

La médiocrité de sa fortune n'attirait pas les prétendants. Elle trouva cependant, à vingtdeux ans, un mari. C'était un gentilhomme de bonne maison, le comte de La Fayette, dont un aïeul fut maréchal de France. Ses noces furent célébrées à Paris, en 1655, et cette union, qui a tous les caractères d'un mariage de raison, laissa complètement dans l'ombre un époux dont la mort passa inaperçue.

La Rochefoucauld a tenu dans la vie de Mme La Fayette une plus grande place que son mari, et ce dernier lui a survécu trois ans, sans paraître avoir laissé de trace dans l'existence de sa femme.

Mme de La Fayette savait le latin, correspondait avec le savant Huet, et entretenait des relations littéraires avec Segrais qu'on soupçonna d'avoir été son collaborateur. Celui-ci lui reconnaissait un goût sur et éclairé. « Mlle de Scudéry, disait-il, a beaucoup d'esprit : mais

Mme de La Fayette a plus de jugement. » Son style concis dénote de la finesse avec une nature un peu sèche. La Fontaine fut admis dans son intimité, et elle professait pour liossuet une affection qu'elle exprime, en le qualifiant de « l'homme le plus droit, le plus doux et le plus franc qui ait jamais été à la cour « .

Boileau, si peu indulgent, fait de Mme de La Fayette un éloge qui ne se rencontre pas souvent sous sa plume. « C'est, dit-il, la femme qui écrit le mieux et qui a le plus d'esprit. » Elle avait le mérite encore plus grand d'être modeste et d'éviter tout ce qui aurait pu lui donner l'importance qu'ambitionnent les femmes auteurs.

La faveur dont elle jouissait auprès d'une charmante princesse, Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, sa situation à la cour, ses relations dans le monde de l'aristocratie et des lettres l'avaient fait sortir de l'obscurité où avait commencé sa vie.

LES KKMMES AUTEURS 115

La plume qui la rendit célèbre fut moins pour elle une occupation qu'un passe-temps. Elle se consacra avec ardeur à ses fils dont elle seconda la fortune. L'aîné, le marquis de La Fayette, marié àl'arrière-petite-fille du chancelier de Marillac, mourut jeune, au siège de Landau, laissant une fille unique qui fut duchesse de La Trémoïlle.

Mme de La Fayette avait l'esprit des affaires; elle savait calculer. Elle en faisait profiter sa famille et ses amis. Elle usait de son crédit à la cour et ne craignait pas nmltiplicr des recommandations, agréablement tournées.

Ses lettres sont loin de ressembler à celles de Mme de Sévigné ; elles sont brèves et les effusions n'y occupent que peu de place.

L'influence dont elle jouissait lui permettait d'être utile aux autres et à elle-même.

« Voyez, écrit Mme de Sévigné à Mme de Grignan, comme Mme de La Fayette se trouve riche en amis de tous côtés et de toutes conditions : elle a cent bras, elle atteint partout. ^

L'ambassadeur du duc de Savoie, coiislatant son crédit, la comparait à uu furet.

D'humeur plutôt chagrine, elle était souvent malade, se plaignait de ses « vapeurs «, ce mal de l'époque qui n'est peut-être pas sans avoir des rapports avec la neurasthénie de nos jours. La Rochefoucauld était tourmenté par la goutte et tous deux se tenaient compagnie.

La perte de cet ami que rien ne pouvait remplacer, la mort d'un fds dont elle avait édifié la fortune, tout assombrit ses dernières années que rendaient plus pénibles ses souffrances physiques. Elle termina, en 1693, à cinq-neuf ans, une existence partagée entre les devoirs maternels, les affaires, les belles-lettres et l'amitié.

Mme de La Fayette qui s'est illustrée dans le roman, a touché à l'Histoire dans la Vie d'Henriette d'Angleterre, écrite sous l'impression de ses souvenirs, et dans les Mémoires sur la Cour de France où se retrouve le style sobre et mesuré qui la distingue. Alais c'est

surtout par la Princesse de Clèves, le meilleur de ses romans, qu'elle a fondé sa réputation d'écrivain (1).

M. d'Haussonville qui lui a consacré un délicat volume, observe qu'elle inaugura dans le roman un genre nouveau, en substituant l'étude des mœurs du monde des honnêtes gens aux aventures extraordinaires et aux mœurs des classes bourgeoises et populaires où Ton avait précédemment été chercher des inspirations.

Mme de La Fayette voulut peindre le monde et la cour dont sa propre expérience lui avait appris les sentiments et les idées. La Princesse de Clèves parut en 1()78. Mme de La Fayette préparait depuis huit ans cette œuvre qui devait avoir un succès que n'obtinrent pas les précédentes. On en parlait dans les cercles

(1) Elle en a composé deux autres : la Princesse de Montpensier (l(Ui2) et Zaïjde (1G70). Le premier de ces romans parut anouyme, le second sous le nom de Seyrais ([ui l'attribue à Mme de La Fayette, et y eut, sans doute, sa part de, collaboration. On peut les considérer comme des essais et des débuts.

littéraires, avtaiit sou apparition. Elle aurait pu décevoir une longue attente. Il en fut tout autrement. Ce roman occupa les esprits et défraya les conversations.

L'absence de nom d'auteur donna d'abord naissance à des suppositions. On ne manqua pas d'attribuer ce livre à la collaboration de Mme de La Fayette et de La Rocbefoucauld qui la nièrent et en firent l'éloge pour n'en paraître pas les auteurs. C'étaient des stratagèmes dont on usait alors volontiers. Ils permettaient à ceux qui n'étaient pas des écrivains de profession de ne se découvrir qu'en cas de succès.

La Princesse de Clèves fut discutée d'abord C'était une première victoire. Elle en remporta d'autres devant le public, par le nombre de ses éditions, et eut même à Londres les honneurs d'une traduction.

Les éloges continuèrent longtemps après, sous les plumes de \ oltairc, de Marmontel, de La Harpe, et de nos jours Sainte-Beuve et

M. Taine les ont confirmés avec leur autorité. M. d'Haussoni ille en a loué « la forme exquise . . . le style qui joint l'émotion à la mesure, le charme à la force... la phrase harmonieuse, souple, nuancée n . Et ces qualités littéraires consacrent et perpétuent des livres qui vivent parla langue dans laquelle ils furent écrits.

Tel a été le sort de la Princesse de C lèves. Elle assure une gloire durable à la femme d'esprit et de goût dont la figure sérieuse nous apparaît éclairée d'une douce lumière, entre la vieillesse morose de La Rochefoucauld et le sourire de Mme de Sévigné.

Page 1