DUE RENCONTRE
Depuis le bal , Gaston n'avait pas revu mademoiselle de Chastenay; cette femme douée de toute la grâce et de toute la pureté d'un ange ; cette femme qu'il aimait avec toute l'ardeur de ses vingt-trois ans et qui réalisable doux fantôme de son imagination. Pourtant il s'était rendu à Saint- Germain où la cour se trouvait alors, parce qu'il avait appris qu'Élénore était au nombre des filles d'honneur de la reine. Il se promenait depuis une heure dans les jardins , charmé par la beauté du site, lorsqu'au milieu d'un massif d'arbres odoriférants, il distingua un joli temple que l'on eût cru consacré à l'amour, tant il était entouré de myrtes et de roses.
Gaston pénétra dans ce poétique sanctuaire dont l'entrée n'était formée que par des buissons de fleurs. En avançant , il aperçut une femme jeune et belle à demi couchée sur une ottomane , le bras droit appuyé sur une table de bronze et se livrant à toute la douceur du sommeil. Cette divine créature, ravissante d'expression jusque dans son immobilité, et sur laquelle son œil s'arrêta avec émotion et bonheur, c'était celle qu'il idolâtrait et dont l'image le poursuivait partout. Il retient sa respiration , il admire cette pose à la
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luis chaste el pleine d'abandon, ces beaux cheveux tombanl
en longs anneaux sur un cou arrondi; mais, comme il s'approchait, Élénore se réveilla. Interdite à la vue d'un étranger, elle voulut fuir; tremblante de surprise, de confusion , elle chancela ; Gaston la soutint , et la posa éperdue sur le siège qu'elle venait de quitter, puis il se mit à ses genoux, et lui tint mille discours sans suite et passionnés. « Oh! ne me fuyez pas, s'écriait-il, car vous ignorez jusqu'où peut me porter le désespoir, si vous me privez de votre présence. Ayez pitié de moi , car je n'ai plus ni raison pour modérer mes paroles , ni conscience pour diriger mes actions : je n'ai plus que l'amour qui me consume , qui me dévore... Et qu'est-ce qu'une vie sans amour, un jardin sans fleurs , un ciel sans étoiles , un printemps sans beaux jours? et vous étiez les fleurs de mon chemin , les étoiles de mon ciel , les beaux jours de mon printemps... Si vous me repoussez, les heures , les mois, s'écouleront et s'accumuleront sur ma tète sans plaisirs , sans nobles émotions. Et le passé ne sera plus pour moi qu'un court et gracieux rêve, ne laissant après lui qu'une froide réalité, qu'une ombre sans soleil, qu'un fantôme sans âme. L'orage aura brisé mon cœur , et ce sera vous , madame , vous qui aurez flétri mon avenir, anéanti comme par un coup de foudre toutes mes facultés. »
Et il la fascinait par la puissance de son regard , de ce regard qui avait une pénétrante douceur et qui la forçait à baisser les yeux, comme un rayon trop vif du soleil fait pencher la fleur.
Loin d'être blessée de son audace , Élénore , émue de cette chaleur vivifiante dont le véritable foyer était au cœur,
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Élénore inclina sur son sein sa tête soucieuse, tel qu'un lis sur sa tige languissante, el des larmes semblables à des gouttes de rosée roulaienl entre ses longs cils; elle eûl donné des années de vie pour lui dire : « Et moi aussi je vous aime pour le passé, pour le présenl el pour L'avenir; je vous aime pour l'éternité ; » car elle étail semblable à cette fleur bleue de Saadi qui paraîl direà l'anémone : où tu n'es pas, je meur s. Mais elle ne pouvait Lui donner aucun espoir, el répondit tristement :
« Je ne suis plus libre : une promesse me lie, un serment nous sépare, un serment prononcé au lit de mort de mou père. »
Gaston la regarda avec effroi : une pâleur mortelle couvrit son visage.
« Adieu, dit-il, madame; ma destinée est accomplie :je n'ai plus qu'à mourir.
— Non, s'écria Élénore effrayée du ton dont il avait prononcé ces paroles; jurez -moi que vous ne mourrez pas.
— La guerre de Lorraine est déclarée , je vais partir et chercher la mort dans les combats. Oh! madame, promettez-moi de songer quelquefois à celui qui vous aimait plus que sa patrie , plus que son roi. . . »
Et s' emparant de la main d'Élénore, il la porta à ses lèvres avec un mélange de respect et d'amour.
En ce moment, on entendit un bruit de pas d'hommes, el Gaston, en retournant la tète, aperçut derrière lui Raoul de Beauvoir.
« Monsieur ! dit avec colère le jeune colonel des gardes, eu tirant son épée, vous ignorez sans doute quemademoi-
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selle de Ghastenay est ma fiancée, et que vus propos d'amour nous offensent tous les deux.
— Mes propos d'amour ! s'écria Gaston avec ironie et en suivant l'exemple de If. de Beauvoir, vous vous moquez sans doute , et croyez avoir affaire à un page , ou à un enfant. Je suis prêt... »
Élénore se précipita entre eux , et les sépara.
« Après tout, repartit le colonel en jetant au loin son épée, ce n'est point ici, devant madame et dans les jardins de la reine-douairière, que nous devons engager une lutte; mais j'espère que nous nous reverrons bientôt.
— Par pitié, messieurs, dit Élénore d'une voix suppliante , oubliez le ressentiment aveugle qui vous entraine ; M. de Saverny ignorait que nous devons être unis. . . Promettez-moi de ne plus songer à ce fatal combat. Tous deux au service du roi , vous devez partir demain pour la guerre de Lorraine. En pareille circonstance, on se doit à son souverain.»
Les deux rivaux se tendirent la main , et semblèrent oublier leur querelle; mais, en se quittant, ils jurèrent de se retrouver plus tard.
« Je compte sur vous, dit Raoul.
— Vous savez, répondit froidement Gaston, qu'un gentilhomme n'a jamais manqué à sa parole. »