‹ Les femmesChapitre 20 sur 28 · CLAIRE DE CHARMIANE · texte numérisé non relu

CLAIRE DE CHARMIANE

— Mais qui donc ètes-vous? une fée...

— Non , une femme que vous remercierez demain , pane qu'elle aura assuré votre bonheur.

— Je n'hésite plus : ordonnez.

— Eh bien , suivez-moi... Mais songez-y bien , monsieur le comte, ne cherchez pas à m'enlever ce masque, si le sommeil venait à fermer mes yeux ; n'essayez aucune violence , ne questionnez aucun de mes gens ; je me fie à votre promesse de gentilhomme : vous pourriez , d'ailleurs , être le premier à vous repentir.

— Je vous obéirai , madame.

— C'est bien. Maintenant, jetez un manteau sur vus épaules, et donnez-moi la main. »

Le comte O'Sullivan sortit du bal. A la porte, une voiture de voyage , attelée de quatre chevaux , attendait la jeune femme. Le capitaine s'assit à côté de sa mystérieuse compagne. « A Paris , »dit-elle, et les chevaux partirent au galop.

Pendant la route, O'Sullivan essaya de découvrir le nom de la charmante personne qui causait à ses côtés ; mais toute son habileté échoua devant la présence d'esprit qu'elle déploya en toute occasion. Ses prières n'eurent aucun résultat ; ses souvenirs restaient muets ; la voix qu'il entendait dans l'ombre n'apportait aucune émotion à son cœur, car elle était déguisée à l'aide d'une petite lame métallique entourée de soie que le domino serrait entre ses lèvres : après une heure de conversation , le dépit ferma sa bouche et emporta son imagination. Le domino pencha sa gracieuse tète sur les .-( nissins du carrosse , et s'endormit paisiblement .

Le comte eut le courage de résister à ses désirs : sa main n'effleura pas le masque

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Lorsqu'ils riaient partis de Soissons, L'aube n'était pas éloignée ; quelques nuages blanchissaient l'horizon. La voiture allait grand train. Cependant l'ombre courait dans la vallée , lorsque le cocher arrêta ses chevaux.

« .Nous sommes aux portes de Paris, madame; où doisje aller?

Vous le saurez bientôt . . . C'est à présent qu'il faut nous séparer, monsieur le comte.

— Quoi , déjà !... Mais où vous reverrai-je, madame?

— N'en ayez aucune inquiétude. Tenez, voici votre manteau ; couvrez-vous donc comme un contrebandier. Vous m'avez promis de m'obéiren toutes choses; voici le moment de tenir votre promesse. Y consentez-vous encore?

— Toujours !

— C'est fort bien. Prenez donc ces deux clefs. Quand huit heures sonneront au clocher voisin , vous suivrez le chemin qui conduit au château que vous voyez là-bas entre ces arbres. La grande clef ouvre la porte d'un pavillon adossé au mur du jardin ; vous grimperez un escalier obscur tout au bout d'un corridor. La petite clef vous introduira dans une salle vaste et richement meublée ; ouvrez hardiment la porte qu'un rayon de lumière vous indiquera, et vous vous trouverez en présence de quelqu'un que vous ne serez pas fâché de voir.

— Mais quelle comédie est-ce cela?

— Auriez- vous peur !

— Non , certes.

— Qui vous retient donc?... Allez, je réponds de tout. D'ailleurs, ne sentez-vous pas votre épée à voire ceinture, monsieur le comte?... Partez; mais surtout pas avant lui i !

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heures au rendez-vous , et ne vous laissez pas découvrir en attendant. »

Le comte baisa la main qu'on lui tendait , et la voiture disparut derrière un bosquet.

« Yoilà bien des façons, se dit-il, pour donner un rendezvous. »

Quand huit coups sonnèrent à l'horloge voisine , Reginald partit pour le château. 11 exécuta ponctuellement les prescriptions qui lui avaient été indiquées. Les serrures n'opposèrent aucune résistance; un rayon furtif, ('garé sur un tapis moelleux , lui indiqua la dernière porte ; il l'ouvrit sans hésiter, et se trouva face à face avec mademoiselle Claire de Charmiane , la sœur du marquis. Un cri expira sur les lèvres du comte ; mais la jeune fille dormait à moitié couchée sur un sopha de velours , au coin du feu . Il resta quelques instants penché vers elle , muet, palpitant, pouvant à peine respirer : alors mille souvenirs assaillirent son esprit troublé. Claire, qu'il avait aimée, reposait sous ses yeux, plus belle encore qu'au jour où , après une heure de dépit enfantin , il l'avait quittée pour ne plus la revoir. Cette fraîche bouche, qui bien des fois lui avait juré un amour éternel , souriait dans le sommeil ; sa longue chevelure blonde , dont il avait encore une boucle sur le cœur , encadrait son cou de cygne. Reginald comprit, à l'émotion de ses sens, au trouble de son esprit, aux battements de son cœur, que c'était toujours elle qu'il aimait. Il s'agenouilla ; en prenant une de ses mains, il l'effleura d'un long baiser. Il allait se relever et partir, lorsque mademoiselle de Charmiane s'éveilla ; la vue d'un homme à ses pieds la lit pâlir d'abord ; mais reconnaissant bientôt le comte O'Sullivan , elle s'écria :

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« Vous ici , monsieur! et qu'y venez-vous chercher? - De grâce, pardonnez-moi , Claire ; je ne sais par quel hasard je me trouve chez vous à cette heure ; je ne puis moi-même me l'expliquer : c'est un rêve. Mais que pouvezvous craindre de moi ?. . . Vous le voyez , je suis à vos pieds , soumis et repentant; dans une heure, je serai loin de vous; mais laissez-moi croire que vous m'avez enfin pardonné les indignes soupçons qui me chassèrent de votre présence. »

Le comte était jeune , éloquent, comme on l'est toujours quand la passion vous inspire : il avait l'attitude humble de la prière. Claire de Charmiane l'avait aimé sincèrement, et souvent elle regrettait qu'il ne fût pas venu chercher un pardon qu'elle avait grande envie de lui accorder. Une heure s'était à peine écoulée que déjà les deux amants, assis sur le sopha , causaient les mains entrelacées ; les heures fuyaient ; mademoiselle de Charmiane , qui avait foi en la loyauté du comte, l'avait retenu jusqu'au matin auprès d'elle ; elle ne voulait pas le laisser fuir avant que tous les gens du château , qui veillaient fort tard et se levaient de même , fussent tous retirés. O'Sullivan l'aimait d'un amour trop pur pour ne pas la respecter. Quand l'aube vint , Claire dormait , la tête appuyée sur son épaule, avec le sourire de l'innocence : il la réveilla avec un baiser, et disparut l'âme pleine de bonheur.

Tandis que ces choses se passaient au château , M. le marquis de Charmiane assistait au déshabillé de mademoiselle Cornélie. La nymphe revenait de l'Opéra. Bientôt après, assis en face l'un de l'autre devant une table chargée des mets les plus friands et des vins les plus délicats , ils entamèrent simultanément un pâté succulent et une conversalion frivole.

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« Eh bien , marquis , es-tu satisfait de ton voyage à Versailles?. . . Espères-tu être bientôt nommé mestre de camp?

— Cela pourrait bien être : j'ai la promesse du roi.

— As-tu décidé quelque chose au sujet du mariage de ta sœur, mademoiselle de Charmiane?... Tu paraissais fort ennuyé des projets qu'un grand personnage avait conçus?

— Grâce à Dieu , il n'en est plus question : il ne m'en a pas été parlé.

— En ce cas, pourquoi ne la donnerais-tu pas à celui qu'elle aime?

— A qui donc ?

— Mais au comte Reginald 0 'Sullivan.

.— A mon rival ! . . . Jamais.

— Sottise... Tu serais bien plus tranquille : lié à ta sœur jolie, jeune et riche, amoureux comme il l'est, il n'aurait plus guère le temps de penser à ta maîtresse. Quant à moi, ajouta-t-elle en se renversant dans un fauteuil, je ne te cacherai point qu'il me plait fort ; et s'il revient à Paris, je ne réponds plus de ma fidélité, à moins que son mariage...

— Époux ou célibataire , au premier regard , ma charmante , vous seriez conduite au Fort-1'Évêque.

— Croyez-vous qu'une danseuse puisse être traitée comme un capitaine? Un ministre peut parfois exiler celui-ci ; mais il faut la signature du roi pour arracher aux coulisses les déesses de l'Olympe... Vous plaisantez!

— Mais qui vous fait donc désirer si fort ce mariage?

— L'envie de faire du bien : l'occasion s'en présente si rarement dans notre vie folle et désordonnée , que ce serait une faute de ne pas la saisir aux cheveux... Voyons, soyez

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