ADRIENNE DE MARCILLY
Sous Louis XVI.
« Tout ce que vous voudrez, madame; mais, quant ù moi, je ne saurais voir en quoi le courroux de M. de Morange est si déplacé.
— Vous n'y pensez pas, ma chère! Battre l'abbé était déjà d'assez mauvais goût , mais enfermer sa femme ! à Paris, en l'an de grâce 1785! Allons donc! cela n'est plus de mise : M. de Morange est un brutal, et voilà tout. »
M. le marquis de Morange avait interrompu sa femme au milieu d'une conversation très-intéressante avec un jeune abbé; il avait souffleté l'abbé et envoyé madame la marquise aux Ursulines. Ce petit événement était, depuis trois jours, le sujet de toutes les conversations, et, selon l'usage
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d'alors, on plaignait tout bas la femme, et l'on se moquait tout haut du mari.
Contredire l'opinion reçue est en tout temps un acte de courage : à cette époque, et dans ce qu'on appelait alors le monde, c'était héroïque. Madame de Marcilly avait eu pourtant cette témérité ; elle avait osé prendre, devant quinze personnes, le parti de M. de Morange, et venait de recommencer la discussion avec la vieille baronne de Luxeuil, qui la ramenait chez elle dans son vis-à-vis.
« J'en conviens, ma petite, disait madame de Luxeuil, vous avez admirablement prêché ce soir, et de façon à donner une aussi nauteidée de votre vertu que de votre éloquence; mais n'est-il pas un peu hardi de se mettre ainsi en avant? Est-on bien sûr de n'avoir jamais besoin de l'indulgence du public pour son propre compte? Qui peut dire que le diable ne le tentera jamais!... à moins d'avoir fait d'avance un pacte avec lui? Et vous-même, quels que soieni les agréments de M. de Marcilly...
— M. de Marcilly, madame, est un honnête homme qu'on doit respecter ! . . .
— Et qui vous plaira toujours? Tant mieux pour vous, ma toute belle ! mais tout le monde n'est pas aussi bien partagé. Toutes les âmes ne sont pas également stoïques , et je sais de pauvres femmes à qui il ne profite guère de se dire tous les matins : ('/est celui-ci que je dois aimer, et non celui-là... Souhaitez-vous que je lève la glace, mon ange? »
Cela signifiait: auriez-vous froid? et auriez-vous froid devail se traduire par cette autre phrase : Ne laissez donc pas ainsi trembler \<>s genoux !
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Si la scène que nous racontons avait eu pour théâtre un 'salon bien éclairé, et mm l'intérieur d'une voiture, madame de Maivilly aurait eu bien plus de peine encore àdissimuler son émotion , car son visage, habituellement pâle, avait deux t'ois changé de couleur, et le battement tumultueux de son cour la contraignit, pendant quelques moments, à garder le silence.
« Vous m'avez mal comprise, dit-elle enfin. Nos affections ne dépendent pas de nous, je le sais de reste. On aime qui l'on peut, madame, mais on trompe qui l'on veut : et voilà justement ce que je reproche à madame de Morange. Elle n'a pas été seulement inconstante, elle a été hypocrite et perfide. Si M. de Morange s'était plaint de n'être point aimé, il eût été fort ridicule : c'était à lui de savoir plaire. Mais il s'est plaint d'avoir été dupe, et en cela, madame, il était dans son droit.
— C'est-à-dire, s'écria la baronne, qu'une femme, à votre avis, doit commencer par prévenir...
— A mon avis, madame, une femme doit agir de telle sorte, (pie le père (le ses entants ne soit jamais incertain. »
Tout lecteur assez complaisant pour aller jusqu'à la tin de ce récit, a le droit de savoir pourquoi madame de Marcilly s'était si vivement récriée, quand il avait été question des agréments de son époux. M. de Marcilly n'avait pas encore tout à lait soixante ans. Il n'avait pas non plus fcoul à fait quatre pieds huit pouces de haut. Mais l'échelle de proportion admise, les différentes parties dont se composait sa petite personne étaient entre elles dans un rapport assez agréable, et autrefois, sous le règne de madame de Pompadour, quelques femmes de goùl s'étaient aperçues qu'il
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Livitit un fort joli pied au bout de sa petite jambe, et une
main délicate, blanche et potelée au bout de son petit bras. Était-ce la conscience de ces avantages qui lui avait inspiré I" audace d'épouser, à cinquante-quatre ans, une jeune fdle qui n'en avait pas dix-sept? Des méchants l'avaient assuré ; des sots l'avaient seuls pu croire; mais il y a bien des sots dans ce monde, et le mariage de M. de Marcilly avait généralement donné lieu aux interprétations les plus ridicules. Madame de Marcilly n'avait pu longtemps partager l'erreur commune. Mariée non-seulement contre son gré, mais en dépit de sa résistance , de ses supplications , de ses larmes , et par un de ces abus de la puissance paternelle si fréquents alors et si rares aujourd'hui, l'événement avait bientôt démenti ses craintes, et la conduite de M. de Marcilly avait été si réservée, si délicate, si pleine de convenance, de tact et de goût, qu'elle lui avait peu à peu pardonné son âge, et avait fini par trouver son nouvel étal supportable, sinon délicieux. Puis, après quelques mois passés dans le monde , elle s'était expliqué l'empressement avec lequel son père, vieux et pauvre , avait saisi cette occasion inespérée d'assurer à sa fille un avenir honorable ; elle avait compris que si M. de Marcilly s'était ainsi dévoué à toutes les chances d'une union disproportionnée, c'est qu'il n'avait guère que ce moyen d'obliger un ami dans l'infortune et d'être utile à une jeune fille qui l'intéressait, sans offenser la fierté de l'un et la réputation de l'autre. A mesure enfin que les circonstances lui avaient révélé les qualités éminentes de M. de Marcilly , son esprit élevé, son âme noble et généreuse, son angélique bonté, elle lui avait rendu pleine et entière justice , ri avait pour lui une
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reconnaissance vive el profonde, une confiance el mi dévouement sans bornes, un respect qui allait jusqu'à la vénération. Malheureusement tout cela n'est pas de l'amour. Voilà pourquoi elle s'était trouvée si faible contre les attaques de madame de Luxeuil. Depuis longtemps, elle avait inspiré à M. de Nyon une passion profonde. Ce n'était pas le premier dont les vœux se fussent adressés à elle , mais les autres avaient d'abord exprimé leurs intentions, ou du moins laissé entrevoir leurs espérances, et elle les avait éloignés. M. de Nyon, tendre, discret, timide, avait au contraire pris autant de peine pour cacber les sentiments qu'il éprouvait que ses prédécesseurs, pour manifester ceux que peut-être ils n'éprouvaient pas;. et l'amour, maladie contagieuse, s'était peu à peu communiqué de l'un à l'autre, probablement à l'insu de tous les deux. .Lorsqu'enfin madame de Marcilly put lire dans son cœur, il était déjà trop lard, et elle n'avait plus assez de force pour prendre une résolution décisive. Cependant elle résistait encore; elle se défendait de son mieux, mais en reculant , en s'affaiblissant par degrés, et déjà elle sentait vaguement que le jour de sa défaite viendrait tôt ou tard.
Il vint en effet. Mais, semblable au géant de la fable , sa (bute lui rendit ses forces ; elle se releva avec toute l'énergie de son caractère, toute la puissance de sa volonté.
« C'en est fait, dit-elle à M. de Nyon, je suis à vous,
c'est assez dire que je ne peux plus être à un autre. Je n'ai
jamais trompé personne, et je ne commencerai pas par
L'homme du monde que j'estime, que je respecte le [tins.
Vlrienne...
Il saura tout, vous dis-je '■ Indigne désormais de vi\ rc
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sous son toit, dans une heure je l'aurai quitté pour toujours.
Que voulez-vous faire? ô ciel !
- Mon devoir.
— Mais où irez-vous !
- Ma tante, abbesse à Panthemont, ne m'y refusera point un asile.
>< Dans trois jours... trois jours, entendez-vous?... venez me demander au parloir; si je n'y suis plus, ne me cherchez pas; si vous m'y trouvez... vous me direz alors si j'ai eu tort ou raison de vous livrer ma destinée , si je dois vivre ou mourir ! »
M. de Nyon voulut répliquer , mais un coup d'oeil de son étrange amante arrêta les paroles dans sa bouche, et lut le signal de son départ. 11 s'éloignait à pas lents, et touchait déjà la porte, quand elle se leva tout à coup, arriva d'un seul bond jusqu'à lui, et l'entourant de ses bras tremblants : « Tu ne m'as point trompée , n'est-ce pas ? Tu m'aimes! Oui! oui! J'ai cru et je croirai toujours en lui!... Adieu ! Je t'attends dans trois jours. » Une heure après, elle «Hait à Panthemont.
M. de Marcilly rentra dans la soirée, et son valet de chambre lui remit le billet suivant, à demi effacé par des larmes :
« Je suis coupable envers vous : vous ne me revenez de ma vie. Si vous croyez devoir me punir, on me trouvera chez matante : pendant trois jours, j'y attendrai vos ordres. Si la vengeance est un sentiment trop bas pour vous , oubliez pour, jamais celle qui ne vous oubliera point. De loin comme de près, moi] vœu le plus ardent sera pour votre bonheur...