‹ Les femmesChapitre 25 sur 28 · I.A DUCHESSE D HABAUVILLE. I · texte numérisé non relu

I.A DUCHESSE D HABAUVILLE. I

Quelle nouvelle disgrâce a doue éprouvée M. de Chau- \i-n\ ? demanda d'un air naïf madame de Verdun. »

l *ii rire général accueillil cette question beaucoup [)lus méchante qu'elle n'en avait l'air. Puis, il y eut un débordemenl de méchancetés telles, qu'il serait impossible d'énumérer, autrement qu'a la manière de Tristam-Shandy, tous les genres de disgrâces que la nature, enlaidie par l'art, avait accumulés sur M. de Chauvigny.

« Ce qui me passe, dit la princesse d'Amblize, c'est de penser. qu'Eugénie «''lait veuve, et qu'elle l'a choisi : c'esl une véritable énigme.

- Demandez-en le mot au grand chambellan qui est derrière vous, lui dit à demi-voix M. d'Harauville.

- Prince de Talleyrand, dit madame d'Amblize en renversant la tète , on prétend que vous avez une manière d'expliquer le mariage de madame de Montreuil avec M. de Chauvigny ?

- Aucune, en vérité, répondit le prince ; j'ai seulement entendu dire que madame de Montreuil lui en voulait depuis très-longtemps...

Quelle horreur! dit la princesse. Vous allez voir que c'est lui qui est à plaindre?

-On est toujours à plaindre, répondit l'ancien diplomate , quand on ne peut se venger qu'avec sa figure. . . »

Comme il achevait ces mots, les portes du salon s'ouvrirent avec fracas pour laisser entrer une petite femme sèche et criarde, qui avait pour habitude d'arriver toujours la dernière. Elle ne manquait jamais de quelque sotte histoire, donl la méchanceté un peu niaise s'accommodail forl bien avec le ton donl elle la racontait. Cette fois, le rayon-

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nement extraordinaire de ses yeux annonçait un trésor secret qu'elle brûlait d'étaler à tous les regards... Elle s'approcha du groupe dont M. d'IIarauville faisait partie, puis , arrêtant sur le duc un regard perçant, elle dit à l'oreille de madame de Verdun :

« Je vais vous en conter une bonne !... Où est madame d'Harauville?...

- Elle est malade, répondit madame de Verdun. Malade ! reprit la femme sèche ; vous êtes innocente. Je viens de la voir, à l'heure qu'il est , courant je ne sais où ; nos voitures se sont croisées , et je l'ai parfaitement reconnue : elle était en chapeau du matin.

— Une seule chose m'étonne , dit madame de Verdun , c'est que vous ne sachiez pas d'où elle venait , et où elle allait... »

En ce moment, un valet de chambre vint dire un mot à M. d'IIarauville, qui se leva et sortit immédiatement.

Cet incident ne fut remarqué que par la femme sèche , q lu se garda bien de l'ajouter à son histoire.

Le valet de chambre avait dit simplement à M. d'Harauville qu'un de ses gens le demandait : aussi le duc n'appritil pas sans surprise que madame la duchesse l'attendait en voiture dans la cour de l'hôtel. Il descendit aussitôt. La duchesse était pâle, et paraissait fort agitée. Elle raconta à son mari , avec beaucoup d'émotion , que vers onze heures du soir, au moment où elle se disposait à se coucher, sa femme de chambre était venue, en grand émoi, frapper à sa porte. On venait de voir un homme sauter d'une des fenêtres de l'hôtel dans le jardin , et franchir le mur de la rue , sans qu'il lui possible de l'atteindre. La duchesse ajoutai! que

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s'étanl rendue aussitôl dans sa chambre à c :her, elle

avail trouvé son secrétaire ouverl el ses diamants disparus. Craignanl alors que d'autres voleurs ne fussenl restés dans l'hôtel, elle avail fail demander une voiture, qu'on n'avail trouvée que difficilement : ce qui expliquait le temps qu'elle avait mis à venir rejoindre le duc.

Ce récit clail si naturel el si vraisemblable, que M. d'Harauville se contenta de plaisanter sa femme sur sa frayeur après la bataille , el de la consoler de la perte de ses diamants.

Lorsque le sombre fantôme des soupçons n'a pas encore jeté les esprits jaloux dans le domaine de l'absurde , laconliancedonl ils ont joui pendant leur lion sens, devient une arme terrible qu'ils tournent contre eux-mêmes. Ils s'accusent de stupidité dans le passé, pour avoir le droit de se trouver sublimes dans le présent. L'idée seule qu'ils ont pu ne pas être jaloux leur donne des vertiges ; et ils se reprochent d'avoir été pris pour dupes , comme s'ils avaient été frustrés de ^>- qu'ils n'ont pas souffert. La pâleur el l'émotion de madame d'HarauvUle , dont son mari fit plus tard de puissants auxiliaires pour ses soupçons , étaient cependant bien naturelles chez une femme d'une organisation si délicate , que le moindre mouvement imprévu lui donnait des commotions indéfinissables, etfaisait passer, sur son beau visage, <les nuages rapides suivis de lumières éclatantes, comme sur un ciel de printemps. D'ailleurs, tous ceux qui ont connu la duchesse d'IIaranville peuvent se souvenir qu'elle étail naturellement pâle et facilement agitée. Loin d'être coquette , ce qu'on remarquait d'abord en elle étail une indifférence parfaitement naturelle pour ce

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qu'on pouvait penser individuellement de son esprit ou de su beauté. Les caractères de ce genre, par une contradiction que rien n'explique , sont les plus timides devant le jugement du monde , et les plus faibles devant l'opinion publique : ce sont des fleurs ignorées qui bravent les orages de la plaine , mais qui , plantées sur la montagne , courbent le front aux premiers bruits de la tempête.

L'état de souffrance dans lequel se trouvait madame d'Harauville, avant les événements de la soirée, n'avait fait qu'accroitre ses dispositions nerveuses; aussi lorsqu'elle fut de retour chez elle , insista-t-elle vivement pour qu'on visitât l'bùtel depuis les caves jusqu'aux greniers : fantaisie qui devait plus tard devenir contre elle une circonstance aggravante. Le duc, pour lui complaire, fit lui-même toutes les perquisitions possibles; et quand on fut assuré qu'il n'y avait pas trace de créature humaine , M. d'Harauville écrivit sa déposition et se coucha tranquillement.

Le lendemain, il sortit de bonne heure , et commença linéiques recherches relatives à cette affaire. Le voleur avait perdu dans sa fuite un de ses souliers qu'on trouva enterré dans le sable : c'était un indice , mais un indice fort extraordinaire , car il n'indiquait certes pas un pied de la classe où se recrutent d'ordinaire les voleurs. Le soulier fut envoyé chez le commissaire de police , où il fut religieusement conservé dans son état de crotte, pour servir, en cas de besoin, aux savantes investigations des experts. Le duc passa la journée dehors , et rentra fort tard ; il paraissait soucieux , et pria sa femme de faire avec lui quelques visites dans la soirée. Madame d'Harauville, quoique souffrante, y consentit , et fut obligée de raconter plusieurs fois l'événement

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de la veille. Au moment où elle venail d'en redire encore tous les détails chez madame de Verdun . elle fui prise d'une crise nerveuse si violente, qu'il fallut la ramener chez elle.

Le jour suivant , l'affaire s'embrouilla.

u Savez-vous que ce pauvre Arthur de Séméac a la jambe presque cassée? dit un matin la femme sèche.

- Oui : c'est fort grave, lui répondit-on.

- Une chose étonnante! reprit-elle, c'est ce mensonge pour un événemenl aussi simple ; car on sait maintenant que sa chute de cheval n'est qu'une fiction poétique ; que M. de Séméac a passé au cercle toute la journée de son accident, et qu'il n'en est sorti qu'à dix heures du soir, ne boitant pas le moins du monde. Il dit même, en partant, à M. de Vanteuil qu'il allait au bal chez les Parthenay . »

La femme sèche procédait toujours , comme le recommande Aristote, du connu à l'inconnu. Le premier jour, elle s'était contentée de raconter l'histoire; le second jour, elle l'avait embrouillée; le troisième jour, elle l'envenima.

On avait appris, dans la matinée, que le cordonnier, dont le nom se trouvait dans le soulier mystérieux , avait reconnu que celte chaussure avait été faite par lui pour le vicomte de Séméac. Il n'en fallait pas tant pour légitimer des rapprochements terribles. M. de Séméac boitait depuis la nuit du vol ; il faisait un mensonge pour expliquer sa blessure , et le soulier du voleur lui appartenait. De tout cela, il était aisé de conclure que M. de Séméac était un voleur quelconque , trop riche pour se contenter d'une parure de diamants. Une fois lancé dans cette voie, le monde ne s'arrêta plus. Madame d'Harauville fut bientôt accusée de s'être volée elle-même, pour expliquer les escalades nocturnes de M. de Séméac;

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les plus simples démarches de son passé furent interprétées d'une manière odieuse; Faction même d'aller rejoindre son

mari au bal fut taxée d'audacieuse perversité.

De son côté, la justice y mit toute la grâce possible. On questionna le valet de chambre du vicomte, et l'on sut que M. de Séméac était rentré vers dix heures la nuit du vol , qu'il était ressorti un moment après en toilette de bal , et n'était rentré qu'à deux heures du matin. Le valet de chambre n'avait pas remarqué si M. le vicomte boitait ; mais il s'était aperçu, le lendemain matin, que M. le vicomte avait perdu un de ses souliers. Cela fit dire quelques bêtises de plus. On confronta le soulier restant avec le soulier trouvé ; mais comme on s'aperçut qu'ils étaient tous deux du même pied , on eut un moment l'idée que M. de Séméac avait peut-être deux pieds gauches ; puis , après un mûr examen , on rejeta définitivement ce soupçon , et l'on supposa , avec une intelligence de cadi , que M. le vicomte avait tout simplement deux paires de souliers. Après quoi, lajustice prit un air suffisant et discret, et fit demander à M. d'IIalauville si l'on devait pousser plus loin les recherches.

Ce fut alors que M. de Séméac , apprenant que sa blessure compromettait horriblement madame d'Harauville, écrivit au duc une lettre fort convenable. , en lui racontant la véritable cause de son accident, et lui donnant tous les détails d'un événement dont il lui demandait le secret. Cette lettre fut impuissante à côté des révélations positives de la police ; le duc n'y vit que la démarche d'un homme comme il faut ; •i après avoir prié le procureur du roi de suspendre ses poursuites, il partit pour sa terre du Berri. La duchesse n'apprit son départ que par la lettre suivante :

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