‹ Les femmesChapitre 26 sur 28 · I.v Dl CHESSE li II m U VILLE. I 11 I · texte numérisé non relu

I.v Dl CHESSE li II m U VILLE. I 11 I

« Madame, je sais toul maintenant ; il est inutile de nier mi de feindre, el d'ajouter un mensonge à votre infamie. Vous avez souillé mes derniers jours d'une flétrissure empoisonnée ; vous avez brisé sans pitié les dernières joies de mon cœur. Je n'ai pas assez de vertu pour vous le pardonner ; et ma seule consolation sera de penser que le monde qui vous eût pardonné une faute , ne vous pardonnera pas une maladresse. »

Le duc terminait sa lettre par quelques arrangements relatifs à ses enfants qu'il emmenait.

La duchesse fut atterrée ; la nécessité d'une justification était si loin de sa pensée , qu'elle ne s'y résolut qu'à la dernière extrémité. Mais cette réhabilitation était si matériellement impossible , que madame d'IIarauville dut bientôt y renoncer. Alors, humiliée, révoltée, abreuvée d'ennuis et de dégoûts , brisée par la souffrance et le désespoir, elle se retira dans un couvent où elle mourut au bout de six mois.

Peu de temps après on arrêta , aux environs de Paris , une bande de voleurs qu'on surveillait depuis longtemps. Leur chef, ayant été condamné à mort, fit plusieurs révélations importantes , parmi lesquelles figurait le vol des diamants de madame d'IIarauville. Sur ses indications, on arrêta un nommé Leroux , qu'il désignait pour son complice dans cette dernière affaire. On retrouva chez lui une partie des diamants qu'il n'avait pu vendre , et un soulier dépareillé qui, cette fois, n'appartenait pas au pied gauche. Ce Leroux fut aussitôt reconnu pour avoir été , avant l'époque du vol , au service de M. de Séméac en qualité de valet de chambre.

Cette affaire eut beaucoup de retentissement ; on y donna toute la publicité possible ; mais il était dit que les cendres

1()2 LA DUCHESSE I) IIAK \l VIJ.I.K.

lit; madame d'Harauville ne jouiraienl pas même de cette tardive réparation. On accusa tout bas la famille de la duchesse d'avoir donné beaucoup d'argent pour arranger cette affaire ; et, le jour où l'on apprit que tous les diamants étaient retrouvés, madame de Verdun dit un mot cruel qui révélait l'opinion du monde sur cette réhabilitation.

« Enfin, dit -elle avec un soupir, voilà un soulier qui aura coûté bien cher à décrotter. »

Ce mot un peu trivial , comme il en échappait souvent à madame de Verdun , fut le dernier jugement porté, parle / monde, sur une femme parfaitement innocente, et que les salons de la Restauration méconnurent eux-mêmes, afin de compléter, dans la vie privée, comme dans la vie publique, w lent suicide qu'ils accomplissaient tous les jours.

SYDONÏE DE FLAVANCOURT

§©UJS H(D)§ JJUDUIRS „

Dans un salon retiré de l'ambassade d'Angleterre, à l'une des premières soirées de l'hiver de 1832 , il se passa une petite scène dont le dénoùment tragique intrigua Paris pendant huit jours.

Le comte Maxime de Navailles, arrivé depuis peu de Vienne, et célèbre par sa répartie si spirituelle au prince de Metternich , devait se livrer, ce soir-là, à la curiosité de quelques femmes qui n'avaient pas que ce vain intérêt à satisfaire. Elles espéraient assister à l'un de ces drames palpitants , si communs dans le monde, si rares dans les salons, et dont les Parisiennes sont fort avides. Maxime de Navailles pas-

166 SYDONIE DE FLAVANCOIKT.

sait, avant sa mission à Vienne, pour avoir rendu des soins à la marquise de Flavancourt. On savait que la marquise , femme fort ordinaire, disait-on, avait cependant eu le talent de conserver l'affection d'un homme qui n'était plus trèsjeune, et qui avait été entouré de tous les genres de séduction. On en avait conclu qu'il fallait ou que madame de Flavancourt eût un charme inconnu et des grâces ignorées , ou qu'elle eût déployé , dans cette liaison , toutes les ressources du génie de la femme aimante . Cette donnée une fois admise, on arriva sans peine à cette conséquence , que la marquise avait mis dans la fidélité de H. de Navailles toutes les chances de bonheur qu'elle avait demandées à la destinée. Or, c'était déjà une chose assez rare pour qu'on s'en occupât sérieusement sans qu'il vint s'y joindre encore l'intérêt puissant d'une rupture probable et impatiemment attendue.

En effet , on parlait depuis huit jours du prochain mariage île Maxime avec la plus riche héritière de Vienne , et madame de Flavancourt montrait une impassibilité si complète , un visage si placide, qu'on crut qu'elle ignorait tout encore, et que ses amies lui avaient caché le malheur qui allait l'atteindre, peut-être pour l'en accabler plus sûrement.

Cette soirée, à laquelle l'élite de la société parisienne s'était rendue , devait donc réunir, une dernière fois sans doute , l'héritière viennoise, M. de Navailles et madame de Flavancourt. Les salons de l'ambassade anglaise se transformaient ainsi en un théâtre où devait se jouer la dernière scène d'une comédie qui , comme toutes les comédies, allait finir par un mariage, et le premier acte d'un drame qui promettait de piquantes révélations.

Vers minuit, les acteurs parurent. M. de Navailles, qui

s\ BONIS DE PLAVANCOI li I 167

revenait de l'Opéra où il avait accompagné la duchesse de Rigenstein, sa future belle-mère, entra dans la serre, donnant le bras à la duchesse et à sa fille. Maxime avait écrit qu'il épousait la plus grosse héritière de Vienne. Le mot était vrai. Mademoiselle de Rigenstein était une véritable tour, quoique assez jolie.

Pendant ce temps, madame de Flavancourt causait dans le petit salon vert avec deux femmes assises sur les coussins d'un divan. L'une, blanche et blonde, trahissait dans son accent son origine anglaise ; c'était lad y Flessing : l'autre, petite et brune, se nommait la vicomtesse de Beaujé. - L'étaient les deux ennemies intimes de la marquise.

La portière en tapisserie qui fermait la pièce où ces trois femmes se mentaient cordialement depuis une heure , se souleva tout à coup, et un jeune homme entra en disant étourdiment à lady Flessing- :

« M. de Navailles est arrivé. »

La blonde Anglaise se pinça les lèvres, et jeta entre les feuilles de son éventail un regard rapide et profond sur madame de Flavancourt.

« Est-il seul? ») demanda la vicomtesse de Beaujé de l'air le plus simple.

.Madame de Flavancourt l'interrompit, et regardant froidement l'étourdi diplomate :

« Monsieur, lui dit-elle, vous n'avez guère misa profil les leçons de lady Flessing ? »

Puis se retournant vers son amie :

« Mais, ma chère^ ajouta-t-elle , je croyais qu'à votre

loin- vous aviez mieux profité des conseils t\\\ duc de Tandon-? N'est-ce pas lui qui .1 retourné si plaisamment le mol

168 sydonie de playascourt.

du prince de Talleyrand : « La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée »

— Oui , dit nonchalamment madame de Beaujé , qui abandonna son alliée et entra dans la ligue pour accabler l'Angleterre , le duc a dit que la pensée avait été donnée aux femmes pour déguiser leur parole.

— Mon Dieu ! mais on ne trompe plus que ceux qui le veulent, observa lady Flessing avec une grande simplicité.

— Alors , ma chère , le métier de femme coquette deviendra bien difficile , dit madame de Beaujé.

— Pas plus difficile que celui de femme politique , répliqua l'Anglaise. »

Madame de Flavancourt excitait ses amies par un petit hochement de tête approbatif : elle divisait pour régner.

« Je crois que vous vous trompez , chère lady, reprit-elle en relevant le gant tombé ; la meilleure comédienne est celle qui joue les premiers rôles. Je suis sûre que c'est l'opinion de M. de Candore que je vois là-bas près de la princesse de Lieven.

— En ce cas, le plus sot rôle doit être celui du souffleur, objecta lady Flessing , qui se vengea ainsi de l'abandon de M. de Candore.

— Oh ! parfait ! reprit l'adroite vicomtesse : aussi , chère amie , je n'ai jamais compris comment vous l'avez écouté si longtemps ! »

L'Angleterre était battue à plate couture ; elle n'avait pour se défendre, dans cette lutte inégale, que le secours du jeune protégé qui n'était qu'à son début , et qui demandait avec anxiété au hasard ce mot heureux , le rêve de fortune de tous les diplomates de trente ans.

BSDOIflE DE PLAVAJVCOURT. 169

« .Mesdames, leur dit-il en repoussant la tapisserie contre laquelle il était adossé, je bénis le hasard qui m'a permis d'être indiscret en me faisant assister à des débats dont je oe me fais ni Le juge ni l'arbitre. Permettez-moi de vous rappeler à toutes que vous vous «Mes trompées de quelques jours. Le traité d'alliance entre la France et l'Angleterre a été signé aujourd'hui. »

Les trois ennemies sourirent ; puis lady Flessing se leva, et se penchant, en souriant toujours, vers madame de Flavancourt :

« Au moins, ma chère, lui dit-elle, l'Autriche est exclue du traité ; nous pouvons battre en brèche la tour allemande.»

Au moment où un sentiment de vengeance mal déguisé dicta cette plaisanterie à lady Flessing , M . de Navailies mit le pied sur le seuil du petit salon vert. La vicomtesse de Beaujé s'esquiva ; mais, en femme habituée au jeu des glaces, elle fut s'asseoir dans l'angle d'une porte vitrée pour ne rien perdre de la scène qu'elle espérait.

Avant d'entrer, M. de Navailles, qui avait entendu la plaisanterie de lady Flessing , s'inclina devant elle , et lui dit en souriant :

« J'ai une explication à vous demander, madame?

— A moi ! dit la blonde Anglaise en riant très-haut ; mais vous êtes fou , mon cher comte!

— Au jeu d'échecs, madame, les fous prennent quelquelois les tours, dit Maxime.

— Cela n'empêche pas d'être souvent échec et mat quand on a la reine contre soi , répondit lady Flessing en attaquant de fronl la puissance de madame de Flavancourt.

.h' ne tous savais pas son amie si dévouée, reprit

170 SYDONIE DB FLAVANCOLRT.

M. de Navailles ; il y a au moins, de votre part, beaucoup de modestie à reconnaître une reine.

— Ah ! au jeu d'échecs ! repartit l'Anglaise : je n'y sais pas jouer. D'ailleurs, ajouta-t-elle d'un air sérieux , peutêtre Sydonie m'a-t-elle fait partager sa confiance. '

— Qu'espère-t-elle ? dit M. de Navailles sévèrement. » Lady Flessing ne répondit pas , et mit un doigt sur s;i

bouche. Maxime se retourna , et vit la marquise qui se levait et lui tendait la main. Il s'inclina devant cette main de reine , et l'effleura du bout de ses lèvres.

« Voulez -vous me donner le bras, lui dit la marquise d'une voix élevée en voyant tous les regards fixés sur elle » : puis elle ajouta plus bas : « Encore ce sacrifice, Maxime ; ce sera le dernier. »

Le refus n'était pas possible ; mais M. de Navailles dissimula si mal la contrariété qu'il éprouvait , que madame de Flavancourt lui dit :

« Je pars demain pour laTouraine. Pardonnez-moi, mon ami, d'avoir voulu vous revoir encore. Maintenant, menezmoi à ma voiture, afin que j'échappe à tous ces regards qui m'épient. »

M. de Navailles était un homme d'esprit ; il sentit parfaitement combien sa position serait ridicule, s'il ne la subissait pas avec l'air de la plus parfaite insouciance : aussi, quand il traversa les salons , en donnant le bras à la marquise , il fut pour elle d'une attention pleine de bon goût, et d'une amabilité qui put donner le change à bien des prévisions.

Madame de Flavancourt n'affecta pas la joie d'un triomplie menteur; mais elle sut dévoref ses larmes, et les horribles sensations qui brisaient son âme, ne se trahirent (pie par un

Page 1