‹ Les femmesChapitre 4 sur 28 · HENRIETTE DE SI IU.V · texte numérisé non relu

HENRIETTE DE SI IU.V

Pour bien comprendre le piquanl de cette lettre, il faut se reporter au lieu et au moment où elle fut remise.

C'était par une belle nuit du mois d'octobre, en 1G01 , au pied d'un vieux château dont les remparts se baignaienl dans la Seine, en l'ace de la montagne du Pecq, à Saint- Germain ; quatre torches, tenues par quatre valets de pied , éclairaient cette partie du rivage , jetaient en plein leur lumière sur le visage de deux jeunes et élégants seigneurs, et laissaient apercevoir sur l'eau deux canots que ballottait la vague.

Après un moment de silence, causé sans doute par le dépit de l'un des seigneurs et la discrétion de l'autre , un éclat de rire s'échappa à la l'ois des deux bouches.

n Et c'est vous qui êtes mon successeur? demanda le marquis froissant la lettre dans ses mains.

— Je craindrais votre sort , marquis, répondit le comte.

— M'est avis cependant que notre rencontre, l'heure, le chemin (montrant d'un geste la rivière), cette porte dérobée du château qui ne conduit qu'aux appartements de la comtesse de Rhubempré...

— Ambassadeur, vous dis-je : chargé seulement depuis une heure d'un message pour vous, il m'a bien fallu , marquis , vous attendre sur le chemin par où vous deviez arriver.

— Du reste, comte, je ne vous en veux nullement, repril le marquis serrant la main de son interlocuteur, à charge île revanche. »

Ceci dit, chacun d'eux sauta dans son canot.

« Demain, marquis, j'enverrai chercher la réj se.

Je ferai mes affaires moi-même, comte : excusez-moi de me donner la préférence ■■

HENRIETTE DE SURGY. 29

Puis, rentrant au château de Saint-Germain où ers deux seigneurs logeaienl , l'un comme attaché au service de Marie de Médicis, l'autre comme gentilhomme de la chambre de

Henri IV, ils se séparèrent.

Le lendemain , la comtesse de Rhubempré étail encore au lit lorsqu'on lui apporta la réponse suivante :

« Madame, ne croyez pas que votre congé m'ait affligé; vous (Mes belle, coquette et capricieuse; en voilà trois lois plus qu'il n'en faut pour désespérer bien du monde; mais, comme vous le dites l'oit bien , la cour de Marie de Médicis ne manque pas de beautés qui offrent les mêmes avantages que vous; et, pour qui peut choisir, c'est un espoir consolant. Toutefois, et quoiqu'on ne regrette guère un bien qui échappe si facilement, on n'aime pas à le voir passer en mains d'autrui ; trouvez donc bon, madame, qu'àdéfautde mon amour, mon amour-propre se venge.

» Je veux bien être prévenu en inconstance par une femme, surpassé en perfidie par elle-; je veux bien n'être pas aimé, mais je veux être regretté.

» Douze fois pour vous plaire, à l'heure de minuit, j'ai traversé la Seine du Pecq à votre château ; autant de fois j'y ai trouvé un doux message vous précédant de quelques minutes : compte fait , douze lettres que vous me redemandez.

» A Dieu ne veuille que je les retienne , madame ; elles sont vôtres , et retourneront en vos mains si belles , mais de la même façon qu'elles sont venues en les miennes, une à une , à minuit , sur le bord de l'eau qui baigne le pied de votre tourelle, et remises à vous seule.

» Vous avez choisi pour messager un de mes amis ; je

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prends, moi . pour le mien un de vus ennemis j madame,

nu homme en garde contre les douces ruses , les câlines tromperies , les séduisantes perfidies de votre sexe adorable , un homme devant qui votre éclatante beauté sera comme si elle n'était pas , le seigneur Beppo.

» Quant à vos deux dernières recommandations, excusezmoi de ne pouvoir m'y soumettre : je ne vous pardonnerai, ni ne vous oublierai jamais , madame.

» Le marquis Grimani. »

La comtesse relut à deux fois cette fatale missive; elle s'était bien attendue à des scènes de jalousie , de larmes , de prières ; mais cette froide et cruelle ironie, cette vengeance d'un raffinement si étrange , tout cela la laissait sans armes , la glaçait d'effroi.

Mariée fort jeune au vieux comte de Rhubempré , Henriette de Surgy voyait s'écouler ses plus belles années au fond d'un antique château bâti sur les bords de la Seine, du haut des tourelles duquel on découvrait une partie de la ville de Saint-Germain , son parterre royal , sa forêt et son superbe château bâti par Henri II pour Diane de Poitiers.

L'occupation de ce domaine royal par Henri IV et sa jeune épouse, la cour brillante qui les avait suivis , tout cela avait changé quelque peu les habitudes solitaires de la comtesse et de son mari ; toutefois celui-ci , rendu plus soupçonneux encore par ce dangereux entourage, ne laissait que trèsrarement figurer sa jolie compagne dans les fêtes brillantes qui se succédaient, et même l'observait-il au point que la gêne qu'il lui imposait alors devenait pour elle mille fois plus pénible que n'eût été la privation de ces plaisirs.

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