‹ Les femmesChapitre 7 sur 28 · HENRIETTE DE SI RGY · texte numérisé non relu

HENRIETTE DE SI RGY

Pour toute réponse, le messager selança dans sa barque el disparut.

Henriette revint chez elle , mécontente ; elle aurait voulu questionner ce seigneur, savoir qui il était, pourquoi cette fuite soudaine que la pauvre coupable attribuait à un sentiment qui révoltait son cœur et sa délicatesse.

« Il sait tout, et me méprise ! » se disait-elle. L'image de cet homme l'obséda toute la nuit.

Le lendemain , Henriette était la première au rendez-vous ; elle attendait Beppo , cachée dans l'angle de la porte , et le vit venir ; elle put de loin admirer sa bonne grâce, son élégance, ri l,i touchante mélancolie répandue sur ses traits.

En débarquant , et voyant la comtesse paraître si brusquement devant lui , le jeune homme éprouva un si grand trouble , que sa lettre lui échappa des mains et tomba dans l'eau : il n'hésita pas à se précipiter après elle, et ne remonta sur la berge qu'après l'avoir ressaisie.

Ce dévouement émut Henriette au dernier point ; elle ne put résister au désir de savoir qui il était.

« Ne m'interrogez pas , madame , lui dit-il avec un accent comprimé , mais plein de feu ; j'ai donné ma parole , ehc est sacrée : contentez-vous de savoir que si je n'étais pas assuré du supplice que l'on vous impose , ce moment serait le plus heureux. . . serait le seul heureux de ma vie. . .

— Vous détestez les femmes? dit la comtesse d'un ton de reproche.

— Ah ! je ne vous avais pas vue , » cria presque Beppo. Cet accent de l'âme saisit l'âme d'Henriette; elle n'osa

ajouter un mot de plus, de peur de trahir son émotion : elle tendit la main pour recevoir la lettre ; sa main rencontra les

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vêtements du jeune homme ; elle sentit qu'ils étaient trempés. Dans le saisissement que cette circonstance lui causa , elle ne s'aperçut pas que cette main était restée dans celle de Beppo. Quand elle le vit, et voulut la retirer, il n'était plus temps ; le jeune messager la serrait avec ardeur. Toutefois , au premier mouvement de dignité blessée de la comtesse , il la lâcha soudain ; et murmurant : « Pardon , pardon , madame ! » il se jeta dans le bateau , qui s'éloigna aussitôt .

Enfin , que vous dirai-je ? Il y avait douze lettres à rendre , et l'on n'était encore qu'à la seconde. Si le marquis de Grimani n'avait ébloui que les yeux d'Henriette , Beppo avait parlé à son cœur. Elle l'aimait ; le supplice avait cessé , ou plutôt il était devenu pour elle une source de joie et de félicité sans égales.

Pourtant Beppo n'était pas heureux ; tourmenté, embarrassé , on voyait une idée pénible assombrir son front , et souvent errer sur ses lèvres.

A la onzième lettre , Beppo dit à la comtesse :

« Demain le marquis de Grimani donne une fête , à laquelle vous avez refusé d'assister, Henriette? Je serais bien •malheureux de vous savoir chez mon rival ; mais il faut y aller, il le faut ; votre dernière lettre ne vous sera rendue qu'à ce prix. . . Puis , je serai libre ; et à notre premier rendezvous , vous saurez qui je suis , et moi je saurai si vous m'aimez , Henriette ! . . .

— En doutez-vous , Beppo ? reprit tendrement la jeune comtesse.

— Non, Henriette, non! car, si j'en doutais, je sciais là... »

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Et d'un geste sinistre, Beppo montra le fond de l'eau. . .

La plus brillante noblesse assistait au festin du marquis de Grimani. Vers la fin du repas, la conversation étant tombée sur le chapitre de l'amour, comme cela arrive toujours quand il y a des jeunes gens des deux sexes réunis en un même lieu , elle devint générale ; de l'amour on passa aux suites , à ce cortège inévitable de tromperies , de déceptions , d'infidélités. Soit galanterie, soit fatuité, les hommes soutinrent que les torts étaient presque toujours de leur côté, et que c'était presque toujours eux qui cessaient les premiers d'aimer.

Le marquis de Grimani prit alors la parole :

« Tel léger, tel inconstant que je sois, dit-il, eh bien ! moi, je me suis vu devancé. . . L'aventure est assez singulière ; elle est de bon goût, et peut, d'honneur, trouver place ici. »

Puis , évitant le regard d'Henriette placée à table près de lui , il commença ainsi :

« J'aimais, et j'aimais de bonne foi. Un jour, cependant , je reçus mon congé , et , mesdames , un congé en bonne forme , signifié par-devant témoin ; rien n'y manquait... Que faire? me plaindre, pleurer, tempêter? c'était commun en diable... Je suis Italien ; je me vengeai. J'avais reçu douze lettres, qu'on me redemandait; j'imaginai de les renvoyer une à une , à vingt-quatre heures de distance entre chaque ; et je choisis , pour cette mission , un de mes amis , beau comme un Adonis , sentimental comme une nonne , romanesque comme une fille d'honneur ; j'exigeai de lui un secret inviolable; je le revêtis de mes plus riches habits, et je l'envoyai.

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— Marquis ! interrompit Henriette à voix basse et toute décontenancée , marquis ! . . .

— Rassurez -vous, madame, répliqua-t-il tout haut... L'histoire peut être racontée devant les oreilles les plus chastes... Écoutez... 11 y avait douze lettres; ce qui faisait douze rendez -vous... Au premier, mon messager devint amoureux; au second, il parla; au troisième on ne l'écouta pas, mais sans le renvoyer; au quatrième, il fut écouté avec colère , sans doute ; mais enfin on l'écouta : au cinquième. . .

— Paolo ! . . . murmura la comtesse mourante.

— Au cinquième , reprit le marquis , notez qu'il y a douze lettres , mesdames , il fut écouté sans colère ; au sixième. . .

— Passons tout de suite au dernier, marquis, s'écria la comtesse de Rhubempré jouant alors , par contenance , avec son petit couteau de dessert.

— Un moment de patience, madame la comtesse, reprit le marquis, d'un ton poliment railleur ; un moment... D'abord , je veux vous faire connaître le héros de l'aventure. . . il se nomme Reppo ; vous connaissez tous Reppo , messeigneurs ? Reppo , mon poëte , mon musicien , mon chanteur !... Valets ! allez chercher Reppo ! qu'il quitte la table de l'office pour se placer à la mienne. Il mérite cet honneur : il est pauvre, mais bien né... Et quant à l'héroïne, mesdames, elle est ici... parmi vous... »

Toutes les dames se regardèrent , hors une qui ne regardait personne. En ce moment, Reppo entra.

« Reppo , lui dit son maitre , remets à la dame que tu sais la douzième lettre que voici... Remets, coquin ! ou crains ma vengeance ! . . . »

Beppo recula, indigné.

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a Monseigneur, dit- il avec l'accenl de la plus noble licite, j'ai pu être le complice d'une vengeance; mais d'une lâcheté... jamais.

— Alors, je vois qu'il faut que je fasse ma commission moi-même, » dit le marquis fouillant avec nonchalance dans sa poche.

Au même instant il poussa un cri affreux, chancela et tomba : il venait d'être frappé au cœur par le couteau que tenait Henriette.

« Mesdames, dit celle-ci tremblante et aussi pâle que le mort étendu près d'elle, je ne sais laquelle de nous j'ai sauvée... mais je vous ai toutes vengées!... »

Et soudain la comtesse s'évanouit; on l'emporta; mais malgré tous les soins qu'on lui prodigua, elle ne reprit jamais connaissance.

Les deux convois eurent lieu le même jour.

Quant à Beppo, on le trouva, quelques jours après, frappé de mort sur la tombe de la comtesse. Le poignard que l'on retira de son sein, était aux armes des comtes de Rhubempré.

ÉLÉNORE DE CHASTENAY

Sous Louis XIII

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