LE STABAT HATER
Une foule immense se pressait dans la cathédrale de Paris;
le Stabat Mater venait de commencer; les pieux âdèli s m Mitaient avec un religieux respect chaque strophe de la complainte à la Vierge. Au milieu de ces voix liasses et hautes, fausses et criardes, on entendit s'élever un chant doux el pur, qui frappait agréablement l'oreille. Plusieurs personnes furent attirées vers l'un des côtés du temple d'où partaient ces sons mélodieux; une femme, assise dans un antique el énorme fauteuil de maroquin rouge, à clous dorés, tenait à la main un riche missel qui paraissait absorber
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toute son attention. Cette femme était parfaitement belle, son visage était ovale et pâle, ses yeux d'un bleu foncé, de longs cils noirs ombrageaient ses blanches paupières, et ses cheveux bruns , relevés sur son front , formaient des boucles de chaque côté de ses tempes. Son costume était celui des femmes du règne de Louis XIII.
Elle portait une robe de velours vert un peu traînante , des manchettes et un collet de dentelle empesé ; un rang de perles ornait son col gracieux , et un miroir brillait sur sa poitrine.
Parmi les admirateurs de cette femme, on remarquait un jeune homme dont l'air noble et distingué annonçait l'illustration d'une haute naissance; ses grands yeux noirs étaient empreints de feu et de douceur , il les tenait souvent baissés comme pour en tempérer l'éclat , puis les relevait bientôt avec un mélange de timidité et d'amour ; ses traits étaient beaux et purs, et de noires moustaches accompagnaient le doux sourire qui errait sur ses lèvres au-dessous desquelles il avait laissé croître un léger flocon de barbe pour obéir à la mode du dix-septième siècle.
La dame, embarrassée de voir tous les regards se fixer sur elle, baissa son voile, et cessa de chanter; puis, lorsque le service fut terminé, elle se leva, fit un léger salut au jeune homme qui s'était dérangé pour la laisser passer, et, suivie d'une vieille camériste, disparut au milieu de la foule qui s'écoula peu à peu.
L'inconnu était resté appuyé contre un des piliers du sanctuaire, seul dans cet immense et gothique édifice, respirant la suave odeur d'encens qui parfumait le temple, ('routant le bruit de l'orgue qui vibrait encore, et croyant
KI.ÊNOUi: DE CIIASTKNAY. i."
toujours voir cette femme s'incliner doucemenl devant lui. Cette apparition brillante avait frappé son imagination rêveuse; ses pensées se heurtaient, se bouleversaient, se (luisaient , et le désir, l'amour et l'extase rayonnaient sur son Iront.
l N BAL V LA CODE.
Presque toutes les rues de Paris étaient désertes , excepté aux environs du château royal , dont une longue file de voitures obstruait les entrées; de jeunes cavaliers, montés sur de superbes chevaux , caracolaient au milieu des riches équipages et des laquais vêtus de magnifiques livrées. Les cris des piqueurs , les torches allumées et portées par de nombreux pages ; le doux éclat de la lune qui éclairait de ses rayons argentés cette foule brillante et joyeuse , tout animait cette scène et lui donnait un aspect pittoresque et fantastique. De ravissantes jeunes femmes remplissaient les vastes escaliers du palais, et leurs robes transparentes se froissaient les unes contre les autres , et leurs parfums les décelaient d'avance. Puis il s'élevait un bruit sourd et confus, un bruit de pas légers et lourds que formaient les petits pieds chaussés de satin et les bottines des officiers de la demeure royale. Les portes s'ouvrirent enfin, et ce fut plaisir à voir que toutes ces salles immenses et éclatantes de lumières; ces salles aux plafonds enrichis de mosaïques et de dorures, aux lustres de lin cristal, qui brillaienl de
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mille et mille feux, aux murs tapissés de velours el de glaces, et garnis de draperies onduleuses, qui se balançaient mollement au-dessus de charmantes têtes de femmes graves et rieuses, brunes et blondes et scintillantes de diamants.
Au milieu d'une des salles , on admirait la royale et gracieuse Anne d'Autriche , qui , par son air noble et majestueux, semblait faite exprès pour porter une couronne. Elle écoutait, le sourire sur les lèvres, le tableau enchanteur que Champaigne, peintre de la reine-mère et par elle introduit à la cour, faisait' de l'Italie , de cette terre des beaux-arts où les poètes vont chercher des inspirations et les peintres des modèles. Elle rêvait aussi à sa belle Espagne si féconde en histoires chevaleresques, à ce pays où la religion et l'amour marchent si bien ensemble, où les grenadiers et les orangers prêtent aux doux entretiens leur mystérieux ombrage.
Plus loin l'altière Marie de Médicis regardait avec un mélange de mécontentement et de fierté , de tendresse et de hauteur, Louis XIII causant avec Bassompierre et Vitry, Vitry qui avait obtenu le bâton de maréchal pour avoir assassiné Concini , cet ambitieux favori de la reine-mère.
« N'est-il pas vrai, M. de Saverny, dit le sir de Beauvais, brillant colonel dans les gardes du roi , à un jeune seigneur, qui considérait nonchalamment la fête; n'est-il pas vrai que, parmi toutes ces femmes ravissantes, la plus belle encore est mademoiselle Élénore de Chastenay, cette jeune dame qui se trouve placée tout près de notre noble souveraine? Vos yeux sont précisément fixés de ce côté. ><
Gaston répondit oui bien lias, car il venait de reconnaître la charmante inconnue de Notre-Dame île Paris; el , de peur
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de se trahir, il n'osa pas adresser une seule question à son interlocuteur. H se leva el vint s'appuyer contre mie colonne vis-A-vis de la jeune dame, restant là dans une muette contemplation.
La musique commença, Les quadrilles se formèrent, el chacun vint y prendre place; mademoiselle de Ghastena^ ne dansa point, elle paraissait plongée dans de mélancoliques rêveries ; Gaston ne dansa pas non plus, il était silencieux et pensif. Les fleurs et les plumes se balançaient mollement sur de jeunes et blancs fronts, les 1k mêles de cheveux s'ondulaient, mille tableaux gracieux se succédaient rapidement aux yeux des spectateurs enchantés; niais Gaston, insensible à ce qui se passait autour de lui, n'avait de regards, de sentiment, que pour une seule femme qui avait eu la puissance d'animer un cœur qui n'avait encore palpité que pour la gloire.
Anne d'Autriche , ayant passé dans une autre salle avec sa suite, avait laissé Gaston et Élénore presque seuls à côté l'un de l'autre; cette dernière ouvrit l'une des fenêtres, car la chaleur était excessive, et semblait la suffoquer ; elle posa même, sur la balustrade du balcon, un bouquet de fleurs qu'elle tenait à la main ; le jeune cavalier s'approcha d'elle, et lui demanda avec inquiétude si elle se trouvait indisposée.
« Ce n'est rien, lui répondit-elle; j'avais seulement besoin d'air: le musc et les tubéreuses me font mal.
— Et moi , répondit Gaston d'une voix émue , je préfère à tous les parfums dont on s'enivre ici , l'odeur d'encens de la cathédrale de Paris, et, au bruit de tous ces instruments, une voix suave, qui retentit à mes oreilles. »
La dame tressaillit. Gaston continua: