DE CINQ MINUTES
Il a écrit, le matin, un article dans le petit journal en vogue. Il traverse le boulevard, le front radieux, et jette sur les passants un regard qui semble dire : « Ils Vont lu ! » A la hauteur du passage des Prince , un individu se précipite à sa rencontre et lui serre les bras : « Mon cher, recevez mon compliment, c'est fait de main de maître ! » Devant la rue de Richelieu, un autre : « Il n'y a que vous pour tourner les choses de la sorte ! Vous avez de l'esprit comme un ange. » Il poursuit sa démarche triomphale, en distribuant des sourires qui font tout ce qu'ils peuvent pour demeurer indifférents.
Vainement essaye-t-il de s'arrêter en face de l'affiche du théâtre des Variétés, un de ses camarades s'appro-
che, et lui dit avec un air moqueur : « Sais-tu que ton article fait un tapage du diable ? Seulement, tu devrais bien recommander à l'imprimeur de ménager les fautes de français. Quatre en deux colonnes! tu veux donc qu'il n'en reste plus pourtes confrères?.. » Rien ne manque, — pas même l'envie, — à cette réputation de cinq minutes.
Il passe dans une allée de bois de Boulogne, emportée par une voiture aussi frêle qu'un ressort de montre. A ses côtés est une jeune femme, renversée dans une mer de dentelles que paillètent ça et là des pointes de diamants, pareils à ceux que le soleil allume sur la crête des vagues. Il conduit lui-même. Sur son chemin, le long du lac, sur les gazons, dans tous les coupés, ce n'est qu'un cri d'étonnement : « Félicien avec la Maëstricht ! — Cela n'est pas possible ! — En êtes- vous certain ? — Comment se faitil? — Depuis quand ? » Et vous apercevez d'ici le scintillement de tous les lorgnons, de tous les pincenez, de tous les binocles.