‹ Les femmes comme elles sontChapitre 10 sur 45 · LE BILLET DOUX · texte numérisé non relu

LE BILLET DOUX

Donc je Hsais sans fruit, cherchant à me distraire, laissant voltiger mon âme tantôt vers l'ombre de Sylvia, tantôt sur la poésie presque austère, presque amoureuse, du pécheur repentant; j'écoutais encore avec angoisse les bruits divers de l'escalier, j'écoutais toujours en vain. « Sylvia, vous vous êtes donc détournée de votre

ehcinia? que dis-je? de votre chemin, c'est seulement de mon chemin que vous vous êtes détournée» ô ma folâtre maîtresse I car le vôtre est partout; vous êtes une fille des'passions, et tous les chemins vont là. »

Enfin, dévoré par les feux de Tattente amoureuse, je pris ma canne et je descendis pour jeter au vent toute ma colère, songeant qu'à coup sûr, au retour de ma promenade, Sylvia serait en mon gîte. Quoiqu'il fît assez mauvais temps, je me promenai avec courage durant plus d'une heure, supportant avec héroïsme les éclaboussures des carrossée et des courtisanes. Je revins au logis vers minuit. Hélas! ma clef pendait à son clou, dans la hutte du pçrtier.

— Êtes-vous bien sûr que Sylvia ne soit pas venue?

— Absente, monsieur.

Ah [ que n'était-elle absente de mon cœur!

— A propos! reprit le portier en déposant sa gazette, une belle dame vous a écrit tout à l'heure ce billet. Elle paraissait bien désolée de ne pas vous voir; lisez plutôt.

Je saisis le billet et je lus ceci :

Madame Olpnpe de La Roche prie M*** de passer chez elle, rue de Bréda, n"* 15, fût4l plus de mimiit : on r attend.

Je réfléchis un instant.

— Voyons donc le mot de l'énigme, dis-je.

Et je sortis.

— Faudra-t-il vous attendre? me demanda le portier.

— Non, répondis-je d*un air quasi fanfaron. .

Paris devenait presque désert, les grands bruits s'apaisaient, les mille yeux se fermaient peu à peu; au travers des nuages rapides la lune jetait à mes pieds un pâle sillon de lumière. J'arrivai bientôt rue de Bréda. Comme je lorgnais les numéros, une femme s'approcha de moi, et, d'une voix aimable:

— N'est-ce pas vous qui êtes M***?

— Oui, madame, je suis M***, pour vous servir.

— Veuillez me suivre, monsieur.

— Y va-t-il de ma tête?

— Oui, monsieur.

Et au clair de la lune je regardais la iSgure de la dame. Et, en vérité, je n'étais pas fôché de regarder cette figure-là. Olympe frappa, nous franchîmes bientôt le seuil d'un appartement bizarre. Elle me fit asseoir dans un petit boudoir d'assez mauvais goût, où je remarquai, du premier regard, des images profanes et sacrées : à côté d'un bénitier de buis admirablement sculpté, presque au-dessous d'un Christ d'ébène dont l'aspect seul devait attendrir les plus rebelles, une petite Pompadour en grand déshabillé s'avançait fièrement sur un piédestal , avec un sourire à la fois provocant et langoureux.

— Voilà l'histoire à venir, pensai-je; un soir, lasse de pécher, car on se lasse du péché comme de la vertu, elle tombera agenouillée au pied de ce Christ miséricordieux, elle ressaisira, pour un instant, les jours les plus tendres et les plus chastes de Fadol^cence, elle sacrifiera à son repentir la belle marquise qui est l'image de toute sa jeunesse, elle versera des larmes

amères et rafraichissantes dans ce bénitier desséché par un souffle de Tenfer. En attendant...

Elle venait, après un instant d'absence, de s'asseoir en face de moi, sur une petite chaise à dossier gothique. Nous nous regardâmes avec surprise (il était plus de minuit» et nous nous regardions pour la première fois). Un sourire traversa mon regard; ce sourire disait à la belle : Beau masque , je te connais! Comme elle voulait lutter ou faire semblant (toutes les femmes font semblant), elle répondit par un sourire presque dédaigneux, qui voulait dire Peut-être. Je lui saisis galamment la main, elle la retira doucement, — après ud baiser toutefois, — et me dit avec un soupir :

— Avant tout, monsieur, il faut que vous sachiei pourquoi vous êtes ici .

— Qu'importe par quel chemin je viens à vous, pourvu que j'arrive?

Elle sourit.

— Prenez garde d*aller trop vite, dit-elle, vous vous casseriez le cou.

— On ne se casse pas le cou dans un chemin jonché de roses, comme dirait votre coiffeur.

Et je voulus me mettre en campagne.

— Enfant! me dit-elle avec un charmant sourire, je vous avais dit de faire silence. Si vous n'êtes pas raisonnable, j'appellerai mes gens tout de suite.

Elle eût été bien attrapée si je lui avais dit : Eh bien» madame, appelez!

ou MADAME OLYMPE DE LAROCHE RACONTE UNE HISTOIRE D'AMOUR, POUR EN PRÉPARER UNE AUTRE

— Donc aujourd'hui j'ai perdu mon amant, et par coutre-coup, monsieur, vous^vez perdu votre maîtresse. Tous allez me dire que nous n'avons rien perdu : nous serons peut-être du même avis. Voilà comment Taventure s'est passée; je raconte mot à mol : Sylvia est venue me voir ce matin ; elle était ennuyée de coiffer les belles dames, — ceci n'est point une métaphore; — elle languissait dans Tombre de la boutique, elle voulait un peu de soleil, le soleil du concert Musard ou de l'Opéra. Comme elle se plaignait de vous, mon amant survint, et j'eus beau faire, il me fallut consentir aux caprices de monsieur et de mademoiselle, c'est-à-dire à aller de compagnie au concert Musard. Une fois au concert, mademoiselle Sylvia écoula avec ardeur la musique de Strauss et les propos de mon amant. Moi, je cachai mon dépit, ne sachant que faire pour empêcher cela, espérant que l'obstacle viendrait à mon secours. Sylvia est plus belle que moi par les épaules ; elle a de vilains pieds, mais mon amant ne voyait que les épaules. Je vous jure que le concert n'était pas dans mon cœur. Vit-on jamais un petit serpent comme Sylvia? vous ou-

blier si vitet ab I le petit monstre I Mais ce n'était pas TOUS qu'elle punissait. Nous primes des glaces, et, touten prenant des glaces, les pieds jouaient le sentiment d'une belle façon; je n'ai jamais compris ce plaisir-là. Mes pieds furent de la partie, un combat sérieux s'engagea; Toyez plutôt mes brodequins. Mais je me dépêche d'arriver à la catastrophe. A la porte du concert, mon amant fit avancer son coupé pour nous reconduire. — On ne sait jamais où l'on va; ainsi le traître nous mena à son logis, — tout Jà-bas rue de la Madeleine. J'eus beau me récrier, il fallut passer par là; la volage Sylvia se résignait à tout de bonne grâce, en vérité. Quand le coupé s'arrêta, mon amant me dit que nous allions souper chez lui ; quand celui-là parle, il faut écouter; quand il veut, il faut vouloir, même quand on n'est pas sa maîtresse. Nous sortîmes donc du coupé pour monter son escalier. Il marchait en avant, Sylvia le suivait, et je suivais Sylvia. Il s'arrêta à sa porte, l'ouvrit d'un air empressé, et, prenant la main de Sylvia : « Madame, veuillez entrer. » A peine eut-elle dépassé le seuil qu'il la suivit comme son ombre et me ferma la porte au nez le plus joliment du monde. Je frappai avec colère; pour toute réponse, j'entendis un bruyant éclat de rire. J'appelai avec rage, Tinfâme se mit à chanter, et à chanter faux. Que faire? Je n'avais qu'un moyen de sortir de là avec esprit : c'était de m'en aller.

Dès que je fus dans la rue, j'entendis ouvrir une fenêtre, et ibon amant me dit à peu près ces paroles : « On doit un conseil à l'infortune : je vous conseille donc, ma chère, d'aller rue Saint -Georges, chez

M. Léon***; vous lui direz qu'il n'attende pas plus longtemps la belle Sylvia, et vous ferez comme le roi quand il n'avait plus de ministres, vous reconstituerez un cabinet. » Je levai la tête. « Mon cher, lui dis-je en cachant mal mon dépit, je n'avais pas besoin de votrd conseil pour aller rue Saint-Georges. — Que Dieu vous y conduise, ma belle.» La fenêtre se referma. Les hommes ne valent pas le diable; heureusement les femmes ne valent guère' mieux .

J'allai donc rue Saint-Georges, bien décidée à guérir mon cœur par l'amour et non par la haine. Mais, hélas I vous veniez de sortir; j'eus l'idée de demander votre clef et de vous attendre. C'était un mauvais jeu. — Ne m'interrompez pas; — j'ai mieux aimé vous prier de venir ici. — Finissez donc! — Vous voilà venu, vous savez l'histoire : s'il vous plaît de vous en aller, vous êtes libre; — ne chiffonnez pas mes manchettes, je vous en prie. Que dites-Vous de l'histoire?

Oïï L'AUTRE HISTOIRE COMMENCE PRESQUE

J'avais du dépit, car j'aimais Sylvia ; le dépit était au cœur; et, comme mon cœur n'était pour rien dans cette autre aventure qui se passait avec Olympe de La Roche, Olympe de La Roche ne vit pas mon dépit.

— Eh bien , dis«je avec nonchalance , l'histoire commence bien, j'espère qu'elle ne finira pas plus mal. — Vous avez des cheveux magnifiques, madame.

— Vous croyez, monsieur? — N'est-ce pas que celte petite Sylvia n'a pas le sent commun? elle a pris dans I amour un train express qui la mènera dans un mauvais chemin. , ,

— N'en parlons plus, madame (mon cœur parlait d'elle malgré moi). Défaites donc votre mantelet, — si vous n'êtes pas bossue.

Olympe laissa tomber le mantelet sans trop de résistance. Elle était faite à merveille, et, puisque je suis sur le chapitre de ses grâces, je vais vous dire à quelle beauté j'avais affaire.

Olympe de La Roche (pseudonyme qui cachait un nom vulgaire) était une de ces Uonnes plus ou moins affamées qui ont un calendrier pour se rappeler les noms dont elles s'affublent, les noms de leurs amants, et les rendez-vous qu'elles accordent. Ces lionnes-là viennent de je ne sais où, et vont au même endroit. On ne les voit pas venir, on ne les voit pas s'en aller : elles apparaissent et elles disparaissent. Elles descendent en ligne plus ou moins droite d'un portier, d'une danseuse et d'un maître d'école (celles-ci sont les fruits de* la science). Elles jettent durant dix ans à peu près leur éclat à tous les yeux. Elles finissent tantôt par se faire veuves, tantôt par un mariage, tantôt elles finissent plus mal encore. J'en connais même qui arrivent à la dévotion; ces dernières ont

imité les bateliers, qui tournent le dos à Teudroit où ils Teulent aborder.

Olympe de La Roche (après touk^ comme disait Arlequin, si Adam s'était avisé d'acheter une charge de secrétaire du roi, celle-là serait noble tout comme une autre) était une lionne de second ordre. Elle n'était pas tout à fait belle, mais elle avait tous les accessoires de la beauté : de jolis sourires roses ou bleus selon la circonstance; de charmants regards, brûlants ou langoureux selon les aventures. Sa figure était faite par l'amour, mais déparée par le diable. Les joues étaient un peu trop maquillées; la bouche manquait de charme; le front accusait trente ans. Malgré tout cela, cette figure attirait beaucoup, surtout par je ne sais quoi de passionné, de violent, de ténébreux et d*infcrnal.

Je vous ai décrit Olympe par Tâme et par le corps. C'était ^donc une quasi belle femme de trente ans, qui vivait dans le péché, avec le péché et par le péché. A ma place, dites-moi, lecteur mon ami, qu'nuriez-vous fait?

CE QUE JE Ki: FIS PAS

— Finissez donc! reprit Olympe. . Je ne lavais pas encore touciiéc du bout des lèvres . À

parpillait abondamment sur un bel oreiller garni. J'avoue que la dormeuse, qui dormait pour rire, était des plus attrayantes; aussi je la baisai sur le cou, maigré ma demi-religion pour Sylvia. Elle ne jugea pas à propos de s'éveiller; elle s'agita; elle respira avec quelque peine et sortit son bras du lit. Vous comprenez bien que le bras était des plus blancs et des mieux modelés. Mais je vis surtout l'épaule, à demi voilée par un Qot de mousseline; cette épaule coquette eut beau faire, elle ne me fit pas oublier celles de Sylvia.

La belle dormeuse avait un magnifique corsage garni avec un luxe inouï; dans mon enthousiasme pour les chefs-d'œuvre, — les chefs-d'œuvre de l'art, bien entendu, ' — j'y surpris ma main, qui m'eût à coup sûr joue un mauvais jeu si à cet instant mon regard, détourné par un miaulement de chat, n'eût découvert sur le bras du fauteuil où je m'appuyais une pointe de dentelles que la volage Sylvia nouait à son cou avant de mettre son châle les jours de grand soleil, dans la crainte que le hâle ne mordit ce cou si blanc. Et tout aussitôt ma main se détourna, comme mon regard, pour saisir c^tte dentelle. Je l'appuyai sur mes lèvres émues et sur mon cœur palpitant; je poussai un profond soupir, et je murmurai, en oubliant sans doute que laydormeuse ne dormait pas :

— Sylvia! tu m'as blessé au cœuri

LAUEr^TATION

Je pris la petite lampe d^Olyinpe et je m'en retournai dans le boudoir pour dévorer ma peine en secret et en silence.

— Sylvia! Sylvial qu'avez-vous fait? je vous aimais avec la tendresse d'un enfant, avec les sauvages ardeurs de mes vingt ans. Ingrate! je t'aimais par les yeux et par le cœur ; j'aurafs cueilli pour un regard de toi toutes les fleurs de ma jardinière et de ma fenêtre, j'aurais dépensé mon dernier écu pour t'acheter un bouquet! M'as-tu demandé deux fois un chapeau et des brodequins? Ne suis- je pas allé hier au Monl-de-Piété? Aujourd'hui n'ai-je pas vendu la reèonnaissance?

Je ne versais pas de larmes dorant ce monologue de mon esprit, ou plutôt de mon cœur; mais, hélas! est-ce qu'on ne pleure pas sans répandre de pleurs?

Enfin, à force de me désoler et de m'agiter, je m'endormis sur le divan. Naturellement je ne rêvai point de Sylvia ; un songe des plus gais me transporta au bois de Boulogne sur un beau cheval de je ne sais quel pays. Et dans le bois de Boulogne je me mis à poursuivre une belle amazone que je n'ai jamais vue et

que je ne verrai jamais. N'était-ce point Timage du bonheur ?

ou LA VERTU VA-T-ELLE SE NICHER!

Un beau rayon de soleil m'éveilla vers neuf heures et demie. Je fus trcs-étonné d*abord de me voir si mal couclié et si bien vêtu. Le souvenir me revint bientôt. Je sortis du boudoir, et, sans me faire annoncer, j'entrai soudainement dans la chambre de madame Olympe de La Roche. Je surpris la belle dans un galant déshabillé. Elle était assise sur le bord du lit et elle chaussait ses pantoufles, de jolies pantoufles de soie blanche. La femme la plus vulgaire est une divinité quand elle se chausse, surtout dans le demi-jour d'une chambre à coucher. En me voyant : «Voulez-vous, me dit-elle d'une voix aigre-douce, aller chercher mon chapeau dans le boudoir? Ne revenez pas trop vite, s'il vous plait. » J'ai coutuine de consoler les femmes dans toutes les adversités; aussi je dis à la pauvre Olympe : « Comme vous avez de jolis pieds, madame I » Elle leva un front superbe, et, comme une reine, elle laissa tomber ces mots : « Je ne vous demande pas l'aumône, monsieur, je vous demande mon chapeau. » Je ne

COVME ELLES SOXT U

trouvai riea à rèpliqner; je compris qn'oiU* nous deax il n'y aTail plus de boa que le silence J'allai lai ekercher son cbapeaa. A mou retour, die ^ait dennl le miroir de la cheminée, et elle pâonak se grands dw veux. « Je suis prête, me dit-elle ; faites «eoir nnc Toiture, et DOUB irons enâemble là-bas voir nos aaoareui, qui ontpeat-ê[re «écn cette nuit coBHoe chns-et chats, car je dois à la vérité de £^ qne, s'ib sont eosemble, ce u'esl pas leor faote. »

J'obas, curieux et jaloui. La beUe na me fit pas longtemps attendre dans la voilure. EUe se j^ dans mi coin et fit semblant d'être distraite; nons arriràpKs tous deux, sains et saufs, rue de la Uaddeine, aali^ de l'amant. Dans l'escalier, mon cœor battait avec violence; jem'imaginais déjà voirSylvia.leDoogeau Eront. Qu'albit-elle me dire? et qu'allais-je dire? FaHaâl-il donner des coups de canne ou proposer des caaps d'cpée? Je sonnai vivement.

— Quiest-ce qui est là? cria une voix de» plus sonores.

— M. Léon'", répondis-jc avec force.

On ouvrit. En voyant à ma suite h bdlc 01 jmps; ou , eot, je crois, l'envie de repousser la porte; mais, on si- (HÎma son dépit et on nous pria d'entrer. Olympe entra comme une lionne, la tète levée, l'œil étinceiant;^ moi, je m'indinai légèrement, craignant de faire le bravache, ■nais pourtant avec fierté. Une femme se jeta à.moii wu avec un cri déchirant. C'était Sylvia.

-7- Sylvia! m'écriai-je avec unejoîe mal déguisée.

Et je l'appuyai violemment sur moD cœur, s^ mouvement de colère et d'amour. Mais, au ir

fiant, songeant qu'elle était sans doute infidèle, je la repoussai tout irrité.

— Quoi I lui dis-je avec un sourire de pitié, vous avez la lâcheté de revenir I

Elle se laissa tomber sur un fauteuil avec désespoir. L'amant d'Olympe vint à moi : c'était un garçon de bonne mine et de belle allure.

— Monsieur, me dit-il en regardant Sylvia , consolezvous et consolez-la; vous n'avez Vien perdu ni Tun ni Tautre. Mademoiselle Sylvia est une vertu qui appelle le prix Montyon. Vous voyez cette bergère, c est là qu'elle a passé la nuit à pleurer. Que voire cœur soit réjouil Si j'avais une pareille maîtresse, je ne l'aimerais qu'à genoux.

Je pris les mains de Sylvia, je la remis sur mon coeur, et l'embrassai,' d'abord pour cacher mon émotion, ensuite pour l'embrasser.

Je me retournai vers l'amant d'Olympe.

— Monsieur, liy dis-je à mon tour, madame de La Roche est tout à fait le pendant de Sylvia ; j'ai passé la nuit chez elle, mais comment ai-je passé la nuit? à m'ennuyer sur un divan.

Sylvia me baisa la main. Olympe me lança un regard foudroyant, qui me fit comprendre les vengeances espagnoles.

— Ma foi, dit son amant, je suis sûr qu'elle s'est plus ennuyée que vous.

Elle frappait du pied sur le tapis.

— Elle a voulu, reprit-il, préparer une petite comédie de sa façon, et elle a joué le rôle ridicule.

La belle Olympe, ne pouvant comprimer sa colère, qui durait depuis assez longtemps, s'élança tout agilée vers {k>n amant et lui voulut arracher les veux. 11 la rcpoussa sans trop s*émouvoir, et lui jeta au nez quelques insultes vulgaires. Sterne conseille aux spectateurs de ces scènes de la vie domestique de feindre tout d'un coup un violent mal de dent -^ moi, qui ai par-ci par-là, tout autant d'esprit que Sterne, je m'en allai avec Sylvia. Une fois dehors^ elle me dit en soupirant : . — Est-ce bien vrai, monsieur, que vous avez pa?sé la nuit sur le divan?

Je la rassurai par un regard amoureux.

— C'est une horrible femme! reprit-elle en s'appuyant sur moi ; elle m'a emmenée malgré moi chez son amant dans ie dessein de nous perdre vous et moi, moi avec son amant, vous avec elle. Ils vont se battre comme des tigres pendant une heure.

— Après quoi, dis- je avec inspiration, ils iront déjeuner au petit moulin rouge et se promener au bois, s'il leur reste un louis.

— Et nous? me demanda Sylvia avec un charmant sourire, si nous allions réparer le temps perdu?

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