LA CONFESSION
Après un silence : .
— Olympe, dites-moi toute la vérité.
— La vérité, mon charmant amoureux, c'est que je t'aime par-dessustout.
— Et pourquoi, s'il vous plaît?
— Pourquoi? est-ce que je le sais? Je me souviens seulement que, jeudi passé, j'étais à côté de la belle Sylvia, à TOpéra-Comique; tu comprends tout de suite que j'eusse voulu être à côté de toi. L'amour me prit par la jalousie : n'est-^on pas jaloux avant et après Taraour? Tu ne m*as pas vue, fat! et pourtant que d'œillades idolâtres j'ai brûlées pour toil Je connaissais Sylvia de longue date. A mes débuts à la Gaîté (j'ai débuté vingt fois de plus mal en plus mal), nous étions du même souper avec Sylvia. — Ah! quel souper! On a servi au dessert mademoiselle Anana sous une feuille de vigne. — Or, à TOpéra-Comique, pendant que tu te
C03ÏME ELLES SONT 5*
promenais au foyer avec ton ami le Hongrois, je renouai a^ec Sylvia, dans le seul dessein de te prendre dans le même nœud, et — m'y voilà prise. — Le lendemain, Sylvia, qui s'ennuyait de faire matin et soir le chemin de sa boutique, vint me voir en passant; il faut dire qu'elle se détourna un peu, car de la rue Saint-Georges à la rue Vivienne, on ne passe guère par mon antre; mais il faut dire aussi que j'avais parlé la veille de princes russes et de rois tartares qui donnaient des louis et des bijoux en veux-tu en voilà. En attendant ces messieurs, nous allâmes au concerl Musard ; j'avais un ami de rencontre qui nous emmena chez lui. Sylvia, qui parlait bien un peu de vous par-ci par-là, semblait pourtant assez bien résignée aux galanteries de notre hôte. Je renfermai seule avec lui, sachant bien que la vertu d'une femme n'est jamais en danger; il paraît que la belle Sylvia chantait la même chanson, puisqu'elle vous retourna pure et sans tache. Pardonnez-moi cette mauvaise œuvre, ou plutôt pardonnez-moi mon amour.
Durant quelques secondes. Olympe ne parla plus que du bout des lèvres; je fus sensible à ce langage, et j'y répondis quelque peu.
— J'allai donc chez vous, continua-t-elle. Vous vîntes chez moi. Mais ce jour-là vous aviez le cœur blessé au vif; j'eus beau dire et beau faire, l'ombre de Sylvia fut plus forte que moi. Je souffris en silence. Dieu sait avec quelle peine horrible je comprimai ma colère dans mon lit! j'avais du feu dans le cœur, et je ne pouvais. Véteindre sous mes larmes. Je me souviens qu'au mo-
ment où vous m'avez baisé le cou, je relins de toutes mes forces mes sanglots qui m'étouffaient. Vous m'avez mille fois punie; aussi celte nuit-là je jurai de me venger, fût-ce par le crime. EnGn... Mais chuti reprit*e]le, ne parlons pas trop haut.
Nos lèvres recommencèrent à babiller tout bas le mieux du monde.
— Dès que vous fûtes sorti, avec Sylvia, de la riie de la Madeleine, il y eut, comme cela devait être, un combat à outrance entre mon amant et moi ; ces batailles-là sont presque toujours des agaceries de Tamour, des amorces du plaisir, des caresses violentes. Mais cette fois je ne me laissai point dotnpter, je sortis victorieuse; je retournai chez moi pour rêver solitairement à ma vengeance. Parmi les bêtes de nos ménageries j*en connais une, le duc de KasikoF, qui, parla grâce de son nom et de ses chevaux, séduit les vertus les plus revêches. Sylvia avait résisté à mon piège en souvenir* de vous ; mais trouvez-vous, s'il vous plait, une vertu de la rue Vivienne qui résiste à un diplomate russe qui s'appelle Kasikof? Or mon tentateur écrivit sous ma dictée à la belle Sylvia, et la belle Sylvia ne se fit pas longtemps attendre. — Voilà toute la vérité!
XIU
SYLVIA REPARAIT SUR L'HORIZO^i
11 était à peu près onze heures et demie du soir quand Olympe eut dit toute la vérité.
Étourdi par ma naissante passion, je me promettais, sur le chapitre de Tamour, de suivre tout simplement Fenchainement des choses.
— Après tout, me disais-je en moi-même, Olympe vaut bien Sylvia; moins de naïveté peut-être, mais, à coup sûr, plus de passion; moins bell«, mais plus attrayante.
J'en étais là de ma rêverie amoureuse, quand on frappa à la porte. Olympe tressaillit et se rapprocha de moi.
— Vais-je ouvrir? lui demandai-je.
— N'ouvrez pas, dit-elle en me suppliant.
— Je suis sûr que c'est mon ami Pierre qui vient chercher mes pistolets.
On frappa encore, cette fois avec un peu de violence. La curiosité l'emporta ; Olympe tendit en vain le bras pour me retenir.
J'ouvris. — C'était Sylvia.
— Je savais bien que c'était Sylvia, dit Olympe» en désespoir de cause.
Sylvia était pâle comme la mort. Elle s'élança vers Olympe comme une petite furie.
— Que faites-vous ici? lui demanda-t-elle avec colère. Olympe répondit sans se troubler :
Mais, À ce qu'il parait,
Je ne chevauche pas à traYcrs la forêt.
— A merveille! dis-je; voilà la comédie qui continue. Je me promis bien de ne rester sur la^ scène que
comme figurant, et, à ce titre, je m'appuyai avec la plus grande nonchalance sur le rebord dô la cheminée. Sylvia me regarda, et, voyant mon grand air d'insouciance :
— Quoi! vous restez là, planté comme un arbre de la liberté! quoi! vous souffrez cette femme ici! quoi! vous ne la chassez pas!
— Tout beau, tout beau, mademoiselle Sylvia! Ne me rappelez pas qu'il faut mettre quelqu'un à la porte... Mais débrouillez-vous toutes les deux comme il vous plaira.
Olympe se préparait à défendre la place.
— Comment! dit-elle en raillant Sylvia, vos amours sont déjà finis? Dieu merci, vous aurez bientôt épuisé tous les saints du calendrier.
— Osez-vous bien me parler encore! s'écria Sylvia; tenez, voilà vos bardes; coiffez-vous tout de suite et partez à l'instant !
Sylvia avait jeté sur le lit le chapeau d'Olympe.
— Vous me faites pitié, Sylvia! Est-ce qu'il est l'heure de partir, s'il vous plaît? C'est à vous de partir à Vinstant. Si par hasard vous n'aviez p^s de gîte pour celte nuit, voulez-vous ma clef? Mais vous n'êtes pas si bien abandonnée de Dieu et de l'amour, qu'il ne vous reste uii gite quelque part.
— Des insultes par-dessus le marché I
— Allons donc, Sylvia ! n'est-ce pas vous qui vous insultez vous-même?
— Ohl oh! me dis-jc, puisqu'elles ne se battent qu'à coups de mauvaises paroles, la bataille durera longtemps.
Je priai Sylvia de se déranger un peu, et j'allumai un cigare à la bougie. Après quoi je retournai froidement et silencieusement à mon poste.
— Mais vous n'avez donc pas de cœur? me dit Sylvia en venant à moi.
Je secouai la tête en signe de doute, et je respirai avec ivresse la fumée du cigare.
Elle se retourna vejps Olympe d'un air méprisant :
— Vous n'êtes pas encore partie?
— Ma chère petite, voilà bien des paroles en pure perte, sans compter que je comnaence à en avoir pardessus les oreilles.
— Et vous croyez que je vais vous laisser là?
T— Tenez, Sylvia, si l'idée de vous en aller vous fait mal au cœur, il y a là-bas une bergère, voyez...
— Vous me poussez à bout...
Sylvia tourna la tête de mon côté. — Ah! vous croyez
68 LES FE3IMES
Olympe vint à moi, me présenta sa main, et d'une voix soupirante :
— Adieu! me dit-elle.
Et elle passa sans se plaindre. Toutefois, elle avait
<incore un pied sur le seuil, — tout à côté du mien, — que déjà elle tourna la tête pour voir si la belle Sylvia la suivait.
Sylvia s'était approchée.
— Je vous remercie, me dit-elle en baissant les yeux et en élevant son front à ma bouche.
A peine eut-elle senti mon baiser, que je sentis une larmesur ma main. Elle suivit silencieusement Olympe. Un souj)ir du cœur partit avec elle; non pas avec elles, vous savez laquelle. J'aurais voulu la rappeler; mais l'autre I
Je me couchai, moitié souriant, moitié attristé. Je m'endormis du sommeil deSalomon. Vers onze heures du matin, un Auvergnat me remit cette épître, écrite par une main à moi inconnue :
' Monsieur^
A cinq heures, dans le passage de r Opéra, un chapeau gris-de-perle , une robe bleu-de-pervenche, des yeux noir-de-corheau, enfin un sourire rose-pompon quand vous arriverez.
Madame Trois-Étoiles.
— Voilà qui est spirituel, dis-je en respirant l'ambre du papier et en regardant le chiffre du cachet. Est-il
probable qu'une femme ait écrit une lettre de trois
lignes ! II ne faut pas désespérer des femmes. ,
A peine avais-je relu ces trois lignes, qu'un second Auvergnat m'offrit une seconde épitre. Je reconnus tout de suite Fécriture de Sylvia :
yion cher amour^
Est-il possible que tout soit fini entre nous? je ne puis croire à cela. Sais- tu bien que j'ai passé la nuit à ta porte? [irai chez toi ce soir à sept heures, D'ailleursy mes pantoufles sont sov^ votre lit, monsieur; ne croyezvous pas que je vais vous les laisser pour une autre? A tout péché miséricorde; je vous pardonne bien les vôtres !
A ce soir, n'est-ce pas?
Sylvia.
P. S. Si vous ny êtes pas, je prendrai votre clef et j'irai vous attendre. OU est le temps oU vous m'attendiez?
— La première lettre, dis-je eu baisant la seconde, est d'Olympe, qui Faura fait écrire par une de sçs amies. Puisqu'elle feint ainsi avec moi, je n'irai pas au rendez-vous ; j'attendrai Sylvia.
— Pourtant, repris-je, Olympe a l'air de m'aiiner! Pourquoi ne pas se chauffer au soleil qui se lève pour vous?