‹ Les femmes comme elles sontChapitre 17 sur 45 · SUR LA POMME AMÈRE · texte numérisé non relu

SUR LA POMME AMÈRE

Le grand art, en amour, c'est d'ouvrir son cœur et (le promener l'esprit de son amoureux dans les mille détours du labyrinthe sans jamais lui donner le fil d'Ariane. Ohl les enfants que ceux-là qui jouent cartes sur table, bon jeu, bon argent! Qu'ils le sachent bien, en amour, quand on peut se dire : Je te connais, beau masque! tout est dit; et, quand tout est dit, tout est fini!

C'est Thistoire de la politique : tout homme politique, tout homme amoureux, doit garder son secret. C'est toujours le secret de l'État. Dieu n'a jamais dit le sien.

Vous croyez qu'il n'y a qu'un cœur pour un cœur. Hélas! — quand il y en a pour un, il y en a pour deux, ^—quelquefois pour trois; — celui qui est, celui qui a été, celui qui sera. Le cœur est une maison à cijiq

e6 LES FEMMES

étages. — Un amoureux de bonne volonté doil habiter en même temps tous les étages de son cœur.

Au rez-de-chaussée, — c'est Tamour mélancolique qui vil à Fombre et qui se nourrit de larmes. — Ua souvenir pour celle qui n'est plus là.

Au premier étage, — c'est l'amour grand seigneur qui traîne sa robe à queue ou qui la fait porter par ses nègres dans de somptueux salons étincelants d'or vif, de folles arabesques et d'éblouissantes girandoles.

Au second étage, — mais l'amour est plus capricieux,

— il s'élance du premier au cinquième d'un seul bond;

— c'est qu'au cinquième étage du cœur il y a quelque allègre fille, — vivant de l'air du temps, — à côté de ses voisins les oiseaux — et de ses voisines — les fleurs du toit. Et, quand il s^est dépaysé dans cette passion sur la branche qui ne tient à rien, — que le vent qui passe peut enlever avec la cheminée, — autant en emporte le vent I — il s'en vient se désencanailler dans le demiluxe d'une petite bourgeoise du troisième, — où bientôt il a peur de prendre du ventre. — Voyez-le, — déjà tout prosaïque, qui remonte à pas comptés jusqu'au quatrième, où quelque Mimi Pinson lui chante les refrains court -vêtus des vertes folies, qui, pour une heure, lui font croire à ses vingt ans.

Et puis, — fatigué de tout cet éparpillement , — voulant trouver enfin une femme qui soit cinq fois femme, — et qui ne Test peut-être pas du tout, — il descend au second étage, et se jette dans les bras d'une comédienne, qui a tour à tour, selon son caprice, les aspirations idéales des forêts vierges, — le luxe insolent

de la marc[uise, — la gaie science de la courtisane et le sans-souci de celle qui chante sur le toit.

Çà et là dans la femme on découvre l'amour, mais le plus souvent on ne trouve que la femme; — une coupe ciselée par quelque maître florentin avec Fart le plus charmant, mais qu*il faut aimer des yeux et non des lèvres, — parce qu'il n'y a rien dedans.

On ne va pas au cœur des femmes en parlant de soi,^ mais en leur parlant d'elles.

Qui suit amour, amour le fuit, Qui fuit amom*, amour le suit.

C'est l'éternelle histoire des battements du cœur : les vieux chanteurs grecs Tont dit aux vents, les vents l'ont dit aux flots, les flots l'ont dit au sable du rivage où Moschus Ta recueilli un soir. Pan aimait sa voisine Echo, Écho soupirait pour un jeune égypan, qui mouniit pour une hamadryadc; mais l'hamadryadc idolâtrait un faune qui, tout enchaîné dans les pampres d'une bacchante, n'écoutait pas ses plaintes, ce qui a lait dire au poêle Chevreau :

Nul ne peut aimer k souhait ; Dans le beau feu qui le dévore, L'amour qui le suit chacun hait Autant qu'il est hai de Tamour qu'il adore.

Toi qui sens ton oœar enflammé, Pour éviter ce mal extrême, Aime toujours Tamour qui t*aime.

Et n*aîme point celui dont tu n'es point aimé.

C'est un cruel jeu de la destinée que d'avoir toujours ainsi séparé les cœurs amoureux. — Qui sait? c'est peut-être Tamour lui-même qui a joué ce jeu-là. Cette soif ardente vers la coupe, toute pleine pour un autre, c'est l'enfer, mais c'est l'amour I

Aimer qui ne vous aime pas, "b'est l'amour; aimer qui vous aime, ce serait le paradis/

Ce paradis-là s'ouvre pourtant quelquefois, car il arrive çà et là que deux cœurs battent au même <Uapason. Quand Tun va aimer et que l'autre va cesser d'aimer, il y a un moment suprême où, dans l'étreinte amoureuse, on traverse Tinfini.

Il en est qui n'aiment que pour être aimés. Ils montent Técheile d'or; mais, des qu'ils la font monter, ils la descendent.

Vous arrive-t-il souvent de penser à ce que vous faites? N'avez-vous pas reconnu que la pensée la plus obstinée, la plus profonde, la plus solennelle, n'occupe jamais tout notre esprit? — Notre esprit va presque toujours par quatre chemins, comme notre cœur, qui est pris par deux amours à la fois, — celui qui vient et celui qui s'en va. — On dirait la nuit qui se souvient

G03IME ELLES SONT CiO

d'un côté du soleil couchant et qui pressent de l'autre le soleil levant.

n faut toujours prendre les femmes au mot. Mademoiselle Albertine (elle a laissé son nom de famille dans la hotte de sa mère) se pavane chaque jour dans les septféchés capitaine, sans se reposer le dimanche. Elle soupait fort tristement au café Anglais en compagnie de mon ami René, qu'elle ne connaissait pas du tout. Elle est toujours à la recherche de Tinconnu. Elle voulait piper un billet de mille francs pour faire des papillotes à sa vertu. Elle se mit à se lamenter sur les douleurs de Texistence. Elle demanda du lacryma-christi en disant que c'était le dernier vin qu'elle voulait boire. ((C'en est faiti dit-elle à mi-verre, je veux mourir ce soir. — Mourir I dit mon ami René; vous avez vingt ans et des vices! — Oui; mais, telle que vous me voyez, je n'ai pas d'argent^ et mes meubles seront saisis demain. — On vous laissera ^rotre lit. Et, d'ailleurs, voilà le temps de partir pour les eaux. — Vous êtes cruel, monsieur; oui, je partirai pour les eaux, parce que je vais aller me jeter à la Seine. — Ce ne sont pas les Eaux- Bonnes; aussi ce que vous dites là n'est pas sérieux. — Monsieur, c'est très-sérieux, et, si vous me connaissiez, vous sauriez que j'ai la tête près du bonnet. » Là-dessus elle mit son chapeau. « Voyons, dit le jeune homme, c'est une plaisanterie? -^ Monsieur, vos railleries sont insultantes. — Ne vous fâchez pas, madame, je vais vous conduire à la rivière. » Le jeune homme lui donna

galaoïment le bras et rejoignit son coupé. « Cocher, au pont Neuf I » dit-il gravement.

Un quart d'heure après le coupé s'arrêtait sur le quai de l'École. Atbertine se précipita dans Tescalierde la Samaritaine. Elle remonta soudainement.

« Je ne vous ai pas dit adieu.

— Adieu, madame! quel beau jour il fera demain! n'y regardez pas à deux fois. Quant à moi, j'ai compté là-dessus et je vaia au bal.

— Au bal? J'y vais avec toi. »

L'amour de certaines femmes est doux à cueillir comme Téglantine ; son parfum n'enivre pas, il charme; on sourit doucement en se déchirant les mains à ses vertes épines.

Chez les femmes, le désir de la résistance est aussi impérieux que le désir de Tamour.

Toutes les Parisiennes ont de l'esprit, ifiais toutes les femmes ont de l'esprit à Paris.

Il y a à Paris une charmante Hollandaise du meilleur style, belle comme un portrait de Van Dyck.

La dame déjeunait en spirituelle et opulente compagnie, selon son habitude, car l'argent aime la beauté, et la beauté aime l'argent.

Elle se plaignait de ne pas bien parler le français avec une grâce de langage toute française.

— Et quand je pense, dit-elle avec sa coquetterie native, que je suis tous les jours obligée de jouer Célimène dans les salons avec un si mauvais accent!

— Mais, madame^ dit un des convives^ vous parlez tomme Ninon de Lenclos. N'esl-ce pas Famour qui vous a appris le français?

— Non, monsieur, repartit-elle avôc sa naïveté provocante, c'est le Français qui m'a appris l'amour, ♦

La beauté a toujours trente-six quartiers^ les parchemins les plus authentiques sont toujours ceux qu'a blasonnés l'amour.

Est-ce qu'il n'arrive pas à votre âme de quitter le matin sa maison pour courir le monde, folle, insouciante et curieuse, sans savoir si elle retrouvera la porte ouverte? Mon âme aime les aventures; elle s^envolc souvent sans dire où elle va, par la raison toute simple qu'elle n'en sait rien; elle laisse la clef sur la porte, sans avoir peur d'être volée. Cependant il arrive quelquefois à mon âme de trouver en rentrant mon coeur occupé, mais elle n'a garde de s'en fâcher.

Ceux qui vivent par l'esprit et par le cœur dans le cortège des nobles passions, ceux-là ont encore la jeunesse

après la jeunesse; ceux-là, quand ils ont cent ans, cueillent encore, comme Titien, comme Fontenelle, comme le maréchal de Richelieu » le regain qui résiste aoi premiers givres.

Homère, quand il est mort avec sa couronne de cheveux blancs, s'appuyait amoureusement sur la jeunesse.

Antipater, le Corinthien, a écrit cette épitaphe: « Ci-gît Homère. — Que dis-tu? Tu ne sais pas s'il est « ici ou là-bas, dans la terre ou dans la mer. — Homère « est ici et là-bas , il est dans l'air qui passe. Voilà u pourquoi, ô voyageur! tu respires la poésie dans l'air « qui passe. Laisse-moi donc écrire : Ci-gît Homère, « qui est mort en pleine jeunesse, puisqu'il est mort « poëte. »

Quiconque n'apporte pas en naissant son grain de folie est un être déshérité de Dieu : il ne sera ni poète, ni artiste, ni conquérant, ni amoureus, — ni jeune.*-" Ce marchand de cochons qui passe le gué là-bas tout en comptant sur ses doigts ce que chaque bête lui rapportera d'écusest venu au monde avec les mains pleines de grains de sagesse. Aussi il n'a jamais eu vingt ans : il a été créé pour garder les pourceaux, — et lui-même n'est qu'un pourceau d'Épicure quand il est au cabaret et qu'il chante des sérénades à la servante de l'endroit.

Le souvenir et Tespérance sont les deux figures qui

tiennent le plus de place dans la \ie : le souvenir! tout

ce qui fut charmant; Tespérancel mensonge adoré qui

fuit toujours. Le, souvenir, c*est une belle jeune fille

un peu nue, qui rêve aux amours envolés. La volupté

donne à sa rêverie je ne sais quel charme inconiiu. Il

faut un peu plus habiller Tespéfance, cette figure naïve

qui semble attendre. Elle a moins de séduction, mais

elle est plus belle. On ne sait à laquelle donner la

pomme d'or du poêle. En effet, on vit entre ces deux

fii^urcs sans jamais en approcher. Qui voudrait donner

un souvenir pour une espérance, ou une espérance

pour un souvenir?

L'amour a d'étranges et sublimes caprices : il détourne à son gré le cours naturel de notre vie, il nous égare sans cesse sur la mer agitée du monde. C'est un roi absolu qui règne et gouverne sans entraves, selon sa fantaisie. Il abat les forts, il relève les faibles. Lamour possède toutes les clefs d'or de notre âme, qu'il ouvre ou qu'il ferme par distraction ou par hasard. Pour animer les marbres vivants, il ne faut qu'un regard, ce tendre regard de Juliette à Roméo; il ne faut qu'un mot, ce mot que disent si bien Francesca di Ri- ^ini le Manon Lescaut; il ne faut qu'une apparition le matin à une fenêtre, le soir au travers des buissons du sentier, la nuit dans les tourbillons de la valse. Le

cœur demande si peu pour commencer le roman de la vie I Grâce à ce regard, à ce mot d'amour, à cette image charmeresse, les statues s'animent, un voile tombe de leurs yeox, une chaîne de leurs mains; ils verront la splendeur du ciel et les merveilles de la terre ; ils tendront leur bras pour etreindre la vie. Apres avoir vu la pourpre de la grappe, ils Tégréneront sur lenrs lèvres savantes.

Le cœur de la femme, dites-vous, est lin pays où les plus mauvais marins peuvent aborder; mais combien peu pénètrent dans les forêts vierges de ce pays impossible!

Madame R — |n'a eu qu'un caprice sans amour ^tre parenthèse), voilà pourquoi elle n'a offbrt qu une fais sa vertu àl'nutel; mais, quand l'amour aura envahi son cœur, elle aura tous les jours un caprice.

Nous avons tous planté notre paradis chaque fois que nous avons renconti?é Eve égarée sur notre chemin. Itiais Eve n'aime pas le paradis. Elle n'y entre que pour en sortir après avoir cueilli une pomme. Toutes les filles d'Ev€ ont soif de mordre au fruit amer.

On sait l'histoire du paradis deBreughel de Velours.

Après quelques aventures amoureuses et cavalières,

Breughel se maria. 11 s'était épris d'une violente pas* sion ponr la belle Madeleine Yan Alstoot, qu'il avait rencontrée à un bal de rarcliiduc.

Madeleine était orpheline ou veuve; elle avait, selon

Comille Schut, qui Ta chantée en vers enthousiastes,

certains airs de parenté avec la Madeleine de rÉcriture.

Rubens l'a peinte : cheveux bruns éparpillés en longues

boucles prenant au soleil des couleurs de flammes;

yeux d'un bleu de pervenche, ombragés de beaux cils

noirs. Fraîche, grande et forte, elle était bien de son

pays; mais, grâce à ses cils bruns, elle avait le regard

doucement passionné d'une Italienne. Ce qui surtout

avait séduit Breughel, c'était un parfum de volupté

nuageuse que Madeleine Van Alstoot répandait autour

d elle. Le peintre se mit à l'adorer comme une amante

et comme une madone avec les yeux de l'esprit et hfi

yeux du cœur. Etle se laissa épouser de très-bonne

grâce, fière d'avoir un mari qui fût un peintre grand

seigneur, espérant courir le monde avec lui. Mais

Breughel changea brusquement de manière de vivre:

séduit par le doux et calme horizon de l'amour dans le

mariage, il voulait se reposer à l'abri du foyer.

Madame Breughel, qui n'avait pas connu le monde, ne voyait pas la vie sous le même aspect. Elle trouvait qu'on a toujours trop le temps de rester chez soi. Elle disait que les belles fleurs ne s'épanouissent qu'au soleil, que Dieu ne l'avait pas créée pour la voir s'éteindre dans la cellule du mariage, que le vrai soleil des femmes était le lustre d'une salle de bal. Ce qu'elle aimait avant tout, c'était la danse. Il fallait la voir, elle

qui n'avait rien d'aérien, s'élancer avec la légèreté du faon, enlevée par la musique et le plaisir I Breughel, qui lie dansait plus, regardait danser avec trop de philosophie; il trouvait que la danse n'aboutissait à rien de bon pour les maris. Breughel était jaloux. Loin d'être touchée de sa jalousie, Madeleine en fut irritée, l'ardeur de la coquetterie, qui n'était d'abord qu'un caprice, devint bientôt chez elle une vraie passion. Elle pria, elle supplia son mari de la conduire aux fêtes d'Anvers. Breughel se contentait de la conduire en pleine campagne, lui parlant sans cesse du paradis terrestre, qui n'était habité que par Adam et Eve. Madeleine, ennuyée de ce cours de solitude, répondait avec une moue charmante qu'Eve ne ' s'était pas tant amusée que cela dans le paradis.

Ce fut alors, au temps même où son frère peignait VEnfer^ que Breughel commença ce magnifique poëme en peinture, le paradis terrestre, cette grande page écrite avec tant de patience en un si petit espace, ce souvenir biblique éclairé d'un rayon divin. Breughel, qui peignait ce tableau i^ous les yeux de sa femme, se garda bien de montrer le serpent dans le paradis. Toute la création est là qui palpite, qui vole dans les airs, qui chante sur les branches, qui sommeille sur les herbes, qui se baigne dans les eaux. Us sont tous là, l'abeille qui bourdonne, le cygne nonchalant, le lion superbe qui se repose; ils sont tous là, hormis le serpent. Le premier entre tous les peintres, Breughel représentait le paradis sans le fruit défendu. Vous avez vu ce paradis charmant dont chaque feuille vous sourit, dont le

moindre bruit vous enchante, dont la lumière vous transporte. Que Tombre est douce aux pieds de ces arbres I comme cette eau qui coule est embaumée par les fleurs aquatiques! que ces horizons égayent bien Tâme par leurs vapeurs aériennes ! On respire à chaque pas la paix et Tamour, la sérénité et le bonheur; à chaque pas c'est tin songe charmant qui vous arrête. Les fleurs secouent une neige odorante, les fruits apaisent la soif du corps et de Tâme. Le peintre ne peignit pas la pomme non plus que le serpent. Mais il montra Dieu ; c'était moins poétique, c'était plus orthodoxe, maritalement parlant. Il eut beau faire un chefd'œuvre, il eut beau créer dans cette toile immortelle un personnage invisible, l'amour, qui l'inspirait dans ses promenades agrestes avec Madeleine : il ne put la convaincre du charme des solitudes, elle persista à dire qu'on s'ennuyait beaucoup dans tous les paradis du monde, même dans celui de Breughel.

a Insensée ! s*écriait le peintre, tu ne vois donc pas rayonner la joie sur le chaste front d'Eve, qui s'égare dans tous It^s bosquets touffus en compagnie de Dieu et d'Adam? Quand nous nous promenons ensemble par cette belle campagne fleurie, écoutant le merle qui siffle, respirant Tarome des violettes sous ce ciel d'été qui nous sourit, n'es-tu pas, comme Eve, avec Dieu et avec Adam?

— Hélas! disait madame Breughel, tout cela était à merveille quand il n'y avait que Dieu et ÂdamI »

Le même jour Breughel écrivit à son frère : « Comme « lu as raison de peindre VEnfer! J'ai voulu, comme

« tant d'autres, me faire un paradis ici-bas à force d'art « et d'amour. Hélas I qu'est-il arrivé? Mon Eve n a pas <c voulu de mon paradis; j'aimais les joies de la soli* « tude, elle aimait les fêtes du monde; j'aimais le « silence, elle aimait le bruit. Vous comprenez que j'ai « manqué mon œuvre. Le paradis n'était plus qu'un « enfer : au lieu des divines mélodies de l'amour, j'a- . « vais dans le cœur les serpents enflammés de la ja- « lausie. »

Petite conversation au château de Pignerol, entre Lauzun et Fouqoet, tous deux emprisonnés de par l'amour.

LAUZUN

Eh, mon DieuJ quelle femme peut être à l'abri?

FOUQUET

Vous avez raison. Otez le nombre de celles qui ont failli sans qu'on le sache et de celles qui n'ont pas été mises à l'épreuve, combien en reste- t-il?

LAUZUN

Il reste madame de. Gassimont. Tant pis pour qui s'(?n fâche 1 On est bien fou .

FOUQUET

Je puis donc vous dire sans vous déplaire que madame de Gassimont, qui vous a résisté, était sur ma liste dorée.

LAUZUM.

Pour le roi.

COMME ELLES SONT n

FOUQUET

Mon Dieu, non; pour moi.

LAUZUIN.

Je réponds de madame de Gassiraont. Elle n'est pa& de celles qu'on calomnie impunément devant moi; et, si vous continuez. . . « '

FOUQUET

Vous me ferez sortir, n'est-il pas Ttai? ma foi, je ne demande que cela,

LAUZUN

Ha colère tombe devant les verrous. Il faut bien en rire malgré moi. Quoi! madame de GassimotHl

FOUQUET

Oui, madame de Gassimont. Voilà donc votre belle philosophie qui ne s'étonne et ne se fâche de rien!

LAUZUN

En amour, le plus savant ne sait rien. Combien vous a coûté cette vertu farouche?

FOUQUET

Un collier qu'une danseuse avait refusé.

L'idéal, c'est la femme vue dans k; lointain àtra^eirfr les vapeurs bleues de l'aube ou dans la lumière datée du couchant. — C'est la vérité qui s'éloigne du piiîiis,. jetant sur son épaule l'écharpe ondoyante du meoi-

songe.

En amour, quand c'est la passion et non le désœuvrement qui réunit un homme et une femme, c est la première étreinte qui donne le sceptre à l'un ou à l'autre.

C'est celui des deux qui aime le moins et qui fait semblant d'aimer le plus qui écrit les lois; l'autre a beau dire et beau faire, il obéit lâchement — jusqu'au jour où il brûle le sceptre sur la place de la Bastille, — jusqu'au jour où il va se jeter tête perdue dans une autre passion, pour la vengeance de toutes ses servitudes.

Comédie des ricochets ! Que de femmes subiront demain par contre-coup toutes les douleurs qu'elles ont causées hier i

11 y a un chant dont notre cœur entend l'écho lointain dès que nous efieuillons la couronne des vingt ans; c'est le chant de la mort qui nous poursuit, de plus en plus retentissant jusqu'à la tombe. A trente ans, nous nous sommes déjà enterrés trois ou quatre fois. La mort avec la hache du bûcheron a coupé en pleine sève les branches vivantes où chantait la colombe d'amour.

— Vous m'avez raconté chacun votre histoire, dit la marquise. Je n'en veux faire ni Téloge ni la critique. C'est aussi bien que tout ce qui se publie et que tout ce qui se raconte. Mais qui me ramènera à mes émotions de dix-sept ans, quand j'allais, toute haletante et tout effarée, dérober un mauvais roman de la Bibliothèque bleue ensevelie dans un cabinet noir du château? Ahl les belles histoires, histoires impos* sibles...

— Comme tout ce qui est vrai, interrompit le poète, car vous avez assez vécu, marquise, pour savoir que la vie est une chose invraisemblable.

— Oui, dit-elle tristement.

Elle pencha la tête et sembla s'abandonner à un cher et douloureux souvenir.

— Ah oui, reprit-elle, les romans de la Bibliothèque bleue, c'étaient les beaux romans, c'était la passion, c'était la poésie. Ceux-là vous transportaient dans le inonde enchanté I

— Ah ! madame, dit le poète, c'était votre cœur, le monde enchanté I Vous aviez en vous la poésie, et vous la versiez sur toutes ces pages sans âme et sans idéal, qui vous paraîtraient aujourd'hui mortellement ennuyeuses. Consentiriez-vous à recommencer votre premier amour, ce livre égaré de la Bibliothèque bleue?

A l'heure où les filles passent de l'adolescence dans

la jeunesse, elles répandent plus que j'amais Tamour autour d'elles, comme la rose, qui jette plus de parfum au moment où elle s'ouvre. C'est l'heure du danger pour les familles, c'est l'hcnre du triomphe pour les amants.

Les plus sages entre toutes ternissent peu à peu le ciel de leur âme par les rêves enivrants et les espérances coupables; elles aimaient la vertu : elles en ont peur; leur sommeil était calme et reposant, elles dormaient dans les bras de la Vierge Marie : elles dorment dans les bras agités «des visions amoureuses. La lutte est violente, il leur faut la vertu des archanges pour résister à Tamour qui les poursuit ou les entraine sans relâche vers ces sentiers touiïus bordés d'églantiers et d'aubépines qui embaument et qui déchirent ; rameur est partout, sur Tautel où elles prient, sous la nue qui passe, dans la rose qu'elles cueillent; l'amour parie sans cesse : il prend la voix de la brise et de la tourterelle; le matin, c'est l'alouette qui s'envole au ciel avec sa chanson si gaie; le soir, c'est le rossignol qui se cache dans la ramure pour chanter ses élégies ; c'est l'amour qui roucoule quand les filles s'égarent, dans les bosquets touffus, qui soupire avec langueur ou qui éclate avec violence quand elles interrogent le piano, qui chante la chanson aimée quand elles se reposent au bord des fontaines. En vain elles détournent leurs yeux des images infinies de Famour, elles ferment leurs oreilles à ses mille voix trompeuses : elles voient et eUes entendent. Le beau ciel si pur au matin de la vie se parsème de. nuages; les nuages s'amoncellent, l'éclair

COMME ELLES SmiJ tS

silionne l'horizoa, l'orage édate, — tout est fini, — ou plutôt tout est comineQoé.

Quand on regarde dans sa TÎe passée, un nuage, une ombre, un Toile funèbre glisse lentement devant les yeux de l'âme; la joie et la tristesse se combattent dans le cœur; on respire et on soupre à la fois. Cependant le nuage se déchire et se disperse, les paysages de Fâme se colorent gaiement, les teintes lugubres s'eflacent sous la rayonnante poésie du souvenir : on voit se ranimer tout d'un coup les amours qui sont morts; les maîtresses, toutes parées, dansent en Mâtrant à tos pieds, pleurent sur Yotre coeur ou s'eBdorment dans TOS bras. Et, quand la pensée distraite s'élève peu à peu au-dessus du dmeticre de Tâme, quand les yeux du corps entraîneot les yeux de l'esprit, le souvenir se recouche, le tombeau se referme sous la pierre dévo* rante de l'oubli; tout se confond, tout s'eflace. Durant quelques secondes pourtant on voit encore des voiles fanèbres, des ombres, des nuages.

On ne fait plus de bouquets à Ghioris; aujourd'hui la passion est nue comme la vérité, même quand la passion n'est pas vraie. Et, si elle revêt la robe de la poésie, elle fait comme la bacchante qui, sous le pampre, cache un de ses seins pour mieux montrer l'autre aux faunes qui la guettent. Voici une de ces

grappes de pampre foulée aux pieds d'une Êrigone d'aujourd'hui :

Je n'étais qu'un païen, Diane chasseresse Dans le lac d'Actéon me replongeait souvent.

Mais j'ai yu Bianca, la brune charmeresse.

Et je serai bientôt un chrétien très-fervent.

Je voudrais sur ton sein, ô beUe pécheresse ! Qu'on me cruciûât. Je mourrais tout vivant ; Ton doux regard serait ma dernière caresse *

Ainsi je m*en irais dans les cieux en rêvant.

Tu serais mon tombeau, cher marbre d'Italie, Souvenir pénétrant des dieux que tu connais, Marquise, vous seriez ma dernière folie.

Mi}is dans tes bras divins je meurs et je renais. Et l'immortalité, qu'est-ce donc autre chose Que l'amour renaissant sur ton sein blanc et rose?

AVENTURES SENTIMENTALES

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