D'UI«E LUNE DE MIEL
Je vois là-bas une queue de coupés, de calèches et de phaétons, qui m'annoncent un mariage à Saint- Thomas-d*Aquin. On est à la cérémonie. La mère pleure, — parce qu'elle se rappelle le jour et le lendemain^ de son ^mariage à elle-même; — le père pense tristement que la célébration du mariage est une messe mortuaire pour Tamour filial de sa fille; — la mariée pense qu^elle est* belle ; — le marié voit déjà les rayons de la lune de mieL — Où vont-ils aller pour la trouver dans tout son plein ou dans son croissant? La lune de miel ne luit qu'à Paris ; — aussi tous les lunatiques vont-ils la chercher à Pontoise ou à Landernau.
M ■hftjKj
Je me rappelle Thistoire orageuse d'une lune de miel qui jeta ses rayons vaporeux en pleine révolution de 1848, quand l'Europe tout entière était à feu et à sang.
Un de mes amis, homme d'esprit et de loisir, qui n'est jamais parvenu à rien faire, parce qu'il attendait depuis dix ans un consulat en Orient, s'était décidé à planter sa tente à Paris.
Quoiqu'il passât pour un rêveur, il fut pris au sérieux chez un banquier du pays 'de la Bourse. 11 faut dire que mon ami Henri Desmazures bâtissait ses châteaux en Espagne dans quelques centaines d'arpents de terre en fieauce et en Normandie.
C'était un rêveur, mais c'était un propriétaire. Le banquier lui accorda la main de sa fille, après avoir passé toute une nuit à faire des additions et des soustractions pour se convaincre que sa fille serait heureuse.
Mademoiselle Mathilde Hoffmann n'était pas précisément une jeune fille habillée de billets de banque. Elle avait, au contraire, respiré je ne sais quel agreste parfum de nature et de poésie dans l'atmosphère do trois et du cinq. Le bruit des espèces sonnantes ne l'avait pas empêchée d'entendre ces voix solennelles de l'idéal qui chantent l'hymne de l'amour à tous les cœurs de vingt ans.
Rien n'était plus rare avant le 24 février qu'un ma* riage de cœurs : c'était la position qui épousait les écus. Qui le croirait? il ne faut pas seulement en accuser les pères et les mères, mais encore, mais surtooti
COMME BLLES SOIfT 87
les jeunes filles elles-oiêfiies. La fàreor des titres, la passion de Tor, avaient chassé pour elles tontes les ado« raUes chimères, tons les divins romans de ht vie. J*ai entendu dire ceci à une charmante enfant qui avaii à peine respiré dix-sept fois la floraison de l'anb^Hne : « Je ne veux me maritf fpi'ayec un pair de France ou an agent de change. > C'était une confidence à nne amie, qui, de son côté, ne Tonlait épouser qu'on prinœ ou un banquier.
Mademoiselle Mathilde HofTmann aimait beaucoup mon ami Henri Desmazures. Elle ne s'était inquiétée ni des titres qu'il n'avait pas ni de l'argent qu'il avait. Elle l'avait vu, elle l'avait aimé, comme cela se pratiquait dans lage d'or. Elle était enchantée de savoir qu'il ne faisait rien, qu'il ne savait rien faire, qu'il ne voulait rien faire.
Je dirai aussi à la louange de mon ami Desmazures qne ce n*était point la banque qui l'avait attiré chez le banquier.
Mademoiselle Mathilde Hoffmann lui était apparue oomme une révélation de sa vie, comme une image faible de son idéal, à une iete du monde diplomatique. Elle était si blonde et si fraîche, si délicate et si suave, qu'elle semblait, dans le cercle des femmes renommées par leur beauté depuis quelque vingt ans, un pastel de Bosalba ou de La Tour dans ume galerie de portraits enfumés par le temps.
Le mariage fiit arrêté poor le 34 feYrier 1848. Le 23 ao soir, on trooTa i grand'p^e H. le maire avec son édiarpe tricolore. Pendant qoe la jeone fiUe signait. M. le maire daigna faire nn cours de politique et de morale. Il fit une sortie riolente contre ce ramas de rien-qui-Taille, cette invasion de barbares qui ne savent boire qu'à la barrière et qui veulent abolir l'octroi.
En sortant de la mairie, H. Hoffmann, le marié et les témoins ne trouvèrent plus leurs carrosses. Pendant que M. le maire secouait Téloquence de son écharpe tricolore pour prouver qu'il n*y avait rien de sérieux dans cette manifestation d'enfants à la mamelle, les héroïques gamins avaient chassé les cochers pour faire des barricades avec les carrosses.
La nuit, mademoiselle Mathilde Hoffmann la passa toute seule dans sa chambre à prier Dieu pour ceux qui mouraient. Le lendemain, à onze heures, Henri Desmazures se présenta chez le banquier avec un sabre et un pistolet, en escarpins el en gilet brodé, en un mot, habillé comme la veille, mais couvert de boue et les cheveux en désordre.
— Mais, mon cher ami, lui dit le banquier sans détacher son regard de trois ou quatre journaux qu'il ovait à la main, mon cher ami, nous ne pouvons pas vous marier aujourd'hui.
— Comment, nous ne pouvons pas nous marier I qui est-ce qui a dit cela?
— Vous ne savez donc pas ce qui se passe? il y a des enfants qui font des barricades. M. Mole remplace M. Guizot; M. Thiers remplace M. MoIé; M. Odilon Barrot remplace... Tout à l'heure le peuple remplacera tout le monde...
— Nous n'avons pas un moment à perdre, interrompit Henri Desmazures. Où est donc Mathilde?
II se précipita vers la chambre de la jeune fille; elle était habillée pour la cérémonie.
— Âhl Mathilde, que vous êtes belle! Courons à Téglise, car dans une heure il serait peut-être trop tard . Ne me laissez pas plus longtemps dans le flux révolutionnaire qui emporte Paris. Voyez, je me suis battu comme un enragé; si j'avais de l'orgueil, je dirais comme un gamin. Demain la république, mais aujourd'hui l'amour.
Mademoiselle Hoffmann se jeta tout éperdue sur le cœur de Henri.
— De grâce, dit-elle, emmenez-moi loin d'ici, au bout du monde si vous voulez.
— Oui j Mathilde, mais il faut vous habiller tout autrement, car nous n'arriverons à l'église qu'en franchissant les barricades.
Une heure après, le curé de leur paroisse leur donna la bénédiction en toute hâte, dans une petite chapelle consacrée aux araignées.
— Maintenant, dit Henri à Mathilde, pendant que votre père, entouré de ses amis, est là qui discute avec
le sacristain, envolons-nous comme des oiseaux amoureux, allons nous percher sur quelque locomotive en*flammée, qui nous emmènera plus vite que le vent, je ne sais où, mais dans un pays où Ton puisse savourer paciGqùement le miel de la première lune.
Henri et Mathilde prirent le chemin de Rouen ^ et fouette, chaufleur! Ils partirent au galop d'une locomotive baptisée du matin la République! et, par la fenêtre de leur ^aggon, ils assistèrent au sauve qui peut général. Les morts vont vite, dit la chanson deBûrger, mais les courtisans déchus vont plus vite encore.
Ainsi virent-ils passer devant eux tout ce qui avait été la cour et la politique pendant près de vingt années, — sombre chapitre d'histoire qui se déroulait sur uu grand chemin, — dernier çcmte inachevé de rois et de reines : Il était une fois...
Les deux amants arrivèrent le soir au Havre, d'où ûs s'embarquèrent pour Londres; mais au débarquement à Southampton on les effraya par les meetings. Ils revinrent au Havre. A leur retour, ils aperçurent, se dirigeant vers un bateau à vapeur isolé, un vieux monsieur qui ressemblait prodigieusement à une pièce de cent sous. Henri et Mnthilde s'arrêtèrent aussitôt avec respect. C'était la monarchie qui abandonnait la terre de France. Ils saluèrent.
Us De youlurent pas aller à Bruxelles, cet antipode de Clichy, où le soleil est toujours couché pour nos dé« biteurs, car des bruits, vrais ou faux, de contrefaçon révolutionnaire leur arrivaient de tous côtés, même de la Hollande, où le peuple demandait un peu et ou le roi accordait beaucoup.
Cependant, comme il fallait bien aller quelque part, ils allèrent en Suisse, le pays classique des lunes de miel. « La Suisse est une république, se dirent-ils, par conséquent nous n'avons pas à craindre qu'elle se mette en république. » Confiants dans cet espoir, Henri et Malhilde louèrent un chalet au flanc d'une montagne, un chalet tout neuf, mignard et découpé à jour comme un panier de bois blanc, où ils installèrent leur amour sous la protection du landman et de l'antique paix helvétienne. Mais à peine étaient-ils dans le chemin, après avoir un peu erré au bord des lacs, dans les herbes et sous les arbres frémissants, qu'ils aperçurent un groupe de nationaux armés qui farandolaient alentour! Ils étaient à Neuchâtel en pleine révolution.
Alors ils tournèrent leurs regards vers l'Allemagne. — Parlons pour l'Allemagne I dirent-ils en soupirant] là, tout le monde n'est occupé que de valse et de métaphysique; à travers les brumes ondoyantes de Prague ou de Munich, peut-être nous aussi finironsnous par trouver le bonheur, — entre un problème et un air de violon.
Ils partirent. Mais, au beau milieu du voyage, on leur dit : « N'allez pas à Vienne, n'allez pas à Berlin; vous rencontreriez à Vienne le roi de Prusse et à Berlin
l'empereur d'Autriche, fuyant tous les deux leur capitale.
' Comme leur voiture allait traverser un pont, une amazone aux cheveux flottants, jeune et d'allure martiale, belle comme la Penthésilée antique et inondant de velours un cheval nedjid, vint se jeter à leur rencontre. Le postillon n'eut que le temps de retenir les guides.
— Arrière I s'écria -t-elle en lui mettant sous le nez le canon d*un petit pistolet' de poche ou de jarretière.
Le pauvre diable se renversa épouvanté sur son siège, tandis qu'Henri, passant la tète par la portière, reconnaissait la célèbre comtesse deLansfeld dans l'amazone à tous crins.
— Madame, lui dit-il en souriant de son plus spirituel sourire de France, nous ne sommes ni des gendarmes prussiens ni des municipaux bavarois ; ce serait tirer aux pierrots que tirer sur nous; gardez donc votre poudrepour une meilleure occasion politique, et laisseznous continuer notre route, s'il vous plait.
Lola Montés envoya aux échos des montagnes un joyeux éclat de rire, qu'ils répétèrent en vieux courtisans, — les derniers courtisans !
^ — Un conseil en vaut un autre, répondit-elle. N'allez pas en Bavière : on vient de brûler mon hôtel.
Mathilde et Henri se regardèrent avec la même expression d'étonnement.
Disant cela, la comtesse.de Lansfeld piqua des deux, et, saluant les jeunes époux avec sa cravache et son
sourire, — elle partit, étincelante el rapide comme une flèche d'or à travers un rayon de soleil.
Henri et Mathilde la suivirent des yeux pendant quelques instants^ et, lorsqu'elle eut tout à fait disparu dans le bleu de la Suisse, — ils se demandèrent mélancoli* quement vers quel pays il leur fallait se diriger maintenant, el quel pays voudrait bien d'eux, les enragés lunatiquei^, les amoureux quand même !
— Allons devant nous, murmurèrent-ils.
El ils allèrent à travers les bois, les prés, les ravines, jusqu'à ce que le Rhin leur barrât superbement le passage. Alors ils s'embarquèrent sur le Rhin d'Allemagne, qui n'était plus ni le Rhin de Louis XIV et de Van der Meulen, ni même le Rhin de Nicolas Becker, juge de paix el poëte de guerre, mais qui était bien près de devenir le Rhin de France. Une fois sur le bateau à vapeur, ils virent la procession des vieux châteaux, bannières en tête, sombres, croulants, désolés, graves comme des commandeurs de pierre et marchant lugubrement dans les roseaux, en secouant leurs robes noires, pleines de corneilles et de vautours. Les deux jeunes gens ne s'arrêtèrent qu'au Johannisberg, où ils rencontrèrent un vieillard assis sous une tonnelle et face à face avec un verre de cristal.
C'était M. de Metternich qui buvait sa dernière bouteille de johannisberg.
— Monsieur le ministre, lui dit Henri en saluant la bouteille avec respect, pardonnez-moi si je viens pautêtre, en vous parlant, déranger Véquilibre européen; mais nous sommes deux jeunes mariés de France, qui
« bien encore la république de Saint-Marin, mais ou (c parle sérieusement d*y nommer un empereur. Kous a entendions un hourra prophétique du côté des Co- « saques du Don. L'Asie se tourne vers TOccident et tire « son épée contre Tempereur de toutes les Russies. « IVous voyons tous les jours la lune se lever, — elle « nous apparais sous toutes les formes, sous toutes les «couleurs, — ne l'avez- vous pas tricolore à Paris? « Mais ce n'est pas la lune de miel. Nous ne savons a plus où la trouver. Pauvre esquif d'amoureux lancé « en pleine mer un jour de tempête I A quel rivage « aimé du ciel'arrivera-t-il? Nous avons crié Terre! en <c arrivant à Brescia. — Nous voulions oublier le monde <( et ses révolutions dans cette bonne nature de Lomc( hardie, où déjà le priiUemps est arrivé avec des fleurs « et des feuilles dans les mains. Nous avions pour nos « promenades le beau lac de Guarda et les romantiques « villas envahies par les flots de houblon et de tabac. <i Mais à peine étions-nous descendus de la diligence « Bonafous, qu'un grand diable de facchino me saisit « au collet et me demanda si je n'étais pas le vice-roi, « car le bruit venait de se répandre que le vice-roi, « chassé de Milan, fuyait sur Brescia, où il se croyait « des amis. — Citoyen, dis-je au facchino, vous me « faites une injure. Je viens d'un pays où le mot roi est « rayé du dictionnaire. (A propos de dictionnaire, y « a-t-il encore là-bas une Académie?)
« Cependant la diligence était cernée par une troupe
. « de bambinos et de grands drôles qui montraient les
« dents à chaque voyageur. J'essayai de parlementer.
« Une Anglaise vaporeuse, qui arrrivait de Munich,
a plus blonde que le soleil, déclara qu'elle n'était pas
, « Lola Montés. A ce moment une seconde voiture s'ar-
« rêta devant le palais de la Commune^ cette œuvre
« gothique et grecque, signée Bramante. On se préci-
« pita de ce côté. Un homme descendit, qui fut saisi
a sur les marches et entraîné par la foule pour être
i( bafoué en place publique. Je ne sais si c'était le
« \ice-roi.
c( Ce qui est hors de doute, c'est que la révolution « est ici, comme elle est partout. Danton disait qu'on <c n'emportait pas la patrie à la semelle de ses souliers, « je crois que j'ai emporté la poussière féconde des ré- <c volutions, et que je symbolise partout la fatalité « républicaine.
« Voilà donc que Brescia est descendue dans la rue, '( comme toutes les villes de l'Europe. Où aller? Songe, « mon ami, que je ne suis pas encore le mari de ma « femme. Platon I Je ne veux ni de ta république ni « de ton amour! Ne faut-il pas des eufiints pour la ré- « publique?
« Mathilde — j'allais dire ma femme — vient de se « pencher à mon oreille et de me dire tout bas qu'elle « connaissait un pays où nous pourrions nous aimer « en silence, une vraie Thébaïde amoureuse. — Il n'y « a que les femmes pour avoir le sens commun en « amour. Or ce pays qu'elle m'indique — celui que « nous avons tant cherché — c'est celui d'où nous « sommes partis.
« Nous retournons à Paris. Tu vas donner des ordres
« pour que mon appartement soit ouvert la nuit pro- (( chaine à cette trop vagabonde lune de miel. « Salut et fraternité.
a Henri Desmazures. »
Il n'y a qu'une patrie pour les amoureux Paris I