D'UNE FEMME BRDNE ET D'UNE FEMME BLONDE
DORT l'use est morte — ET DORT l'aDTRE TODORAIT MODSIR
Mon ami Henri des Peugeraies est venu me voir aujourd'hui — triste comme il était hier, comme il le sera demain — triste de cette silencieuse et profonde tristesse qui vient du cœur et qui incline le front.
Je lui offris un cigare. Il Talluma deux fois et deux fois il le laissa éteindre sans y prendre garde.
Nous étions appuyés sur la balustrade du balcon, regardant passer Paris — ce Paris préoccupé et distrait fpii va toujours — là où vont ceux qui ont de l'argent el là où vont ceux qui n'ont pas d'argent — là où vort ceux qui ont le cœur pris et là où vont ceux qui ne sa* vent où aller.
— Avez- vous été très-amoureux ? me demanda tout à coup mon ami Henri des Feugeraies.
Il retomba dans le silence, il pencha la tête sur une pensée désespérante, il promena lentement son âme dans le chemin de la douleur
— Ah I mon Dieu, reprit-il, quefle histoire ou plutôt quel roman ! Voyons, je vais tout vous dire, car tout cela fatigue trop mon cœur.
— Depuis que je vous connais , je vous écoute sans cesse, car de prime abord j'ai deviné quelque histoire singulière : on n'est pas pour rien si triste et si pâle ; ce n'est pas sans raison qu'on a l'œil battu et le front ravagé.
— Oui, une histoire étrange qui a commencé par la fenêtre comme la première histoire venue , mais qui a fini... Est-ce fini, mon Dieu, est-ce fini?
Il regarda le ciel, et prit sur son cœur quelques lettres dont il respira le parfum avec un charme amer.
— Dieu merci I dit-il, ces lettres ne sentent ni le musc ni le patchouli; mais moi, j'y respire je ne sai3 queldouîjet triste souvenir d'un temps évanoui. Ces lettres vous apprendront mieux qu'un récit le charmant début de mes deux amours ; moi, je ne pourrais m'empêcher d'être triste dès la première page , puisque je sais la dernière. Avant tout, il faut que je vous dise un mot sur les personnages que vous allez rencontrera d*abord, c'est madame de Marsault ou plutôt Rachel^.. Hélas 1 que vous en <lirai-je, si ce n'est que je l'ai aimée trop tard? Pour l'autre, madame de Versilly ou plutôt Lucy... Ah! pourquoi celle-ci m'a-t-e11e aimé?
En disant ces mots, Henri retomba dans sa silencieuse tristesse: il éparpilla les lettres sur la table, tantôt avec Tardeur religieuse d'un dévot qui touche une relique, tantôt avec la colère poétique d'un amant que le destin a frappé au cœur. Enfin, après un soupir, il me dit en me présentant une lettre :
— Lisez.
Cette première lettre était de lui; i} avait rassemblé les siennes, comme les autres, dans sa religion du souvenir.
DE HENRI DES FEUGEBAIES A ERNEST D*h"**, AU
CHATEAU d'à
« De Paris, ce 15 juillet.
« Tu m'avais bien dit que l'amour est une surprise. « L'amour est comme la fortune, d'abord parce qu'il « estaveuple, ensuite parce qu'il vient s'asseoira notre « porte quand nous le cherchons bien loin. Je t'ai écrit « l'autre matin que je cherchais l'amour. En vérité, <( mes regards avaient beau faire ; le temps passait, mais (( l'amour ne passait pas avec le temps. Enfin, hier, au « retour d'un pèlerinage aventureux dans le grand pays « de la passion, mon cœur a trouvé de quoi s'amuser. « Voici comment: depuis la belle saison, je demeure a dans la rue de Yarennes, en vue de magnifiques jar- « dins. Hier, à mon retour, j'avais à peine entr'ouvert « ma fenêtre, quand je vis sous les branches touffues « des tilleuls une belle femme qui se promenait. Du
« premier coup d'œil je fus ébloui; pouitant c'étaitune « femme, ni plus ni moins. Mais quelle femme! quelle <c nonchalance voluptueuse I quelle grâce attrayante! « quelle noble simplicité I Elle inclinait la tète sur Vé- « paule avec un abandon charmant, elle souriait a^ec « cette tendre mélancolie qui va si loin dans le cœur, « enfin elle était pour moi à cet instant la plus belle a femme du monde. Par malheur, elle lisait un jource nal. Pourtant ce journal est d'un bon augure: une « femme ne lit si bien un journal que quand elle n'a « rien à écrire dans son coeur. Dieu soit loué, me voilà « amoureux I Dieu soit loué si le soleil luit pour moi! « Adieu , mon vieil ami ; je pardonne à toutes les u extravagances de ton cœur; je crois que les miennes « vont commencer, mais pour tout de bon. Si tu vois « George en passant à Sentis, ne m'oublie pas auprès a de ses chiens anglais, de sa petite flamande et de ses « roses chinoises. »
a 17 juillet.
<c Le mal n'est pas dans la tète, le mal est dans le « cœur. Je l'ai revue*» hélas ! plus belle encore, se pro- €( menant toujours sous les tilleuls. C'était le matin par « la rosée. Ah I quel charmant déshabillé I Elle était ve- « nue là je ne sais pourquoi, peut-être pour entendre « les derniers échos de la fête du duc de*^. Cette fois « elle n'avait plus un journal à la main, mais un bou- K quet dont elle secouait par intervalles la rosée sur son c front et sur ses lèvres. Avant de rentrer, elle leva
« deux fois les yeux par mégarde vers ma fenétie, c est- « à-dire vers le ciel ; heureusement qu elle ne vit pas « leciel; aprèsquoi elle respira son bouquet et le jeta sur « le perron. Voilà ce qu on fait souvent de Tamour. « Ah I me suis-je écrié, si j'avais ce bouquet I quelle re- « liquel que de soupirs et que de baisers 1 Après tout, « ce jardin n'est pas le jardin des Hespérides. Et, tout « en disant cela, je descendais sans m'en douter. J'ai « tendrement abordé une fille de chambre. « Mademoi- « selle, voulez-vous m'ouvrir le jardin? une lettre préce cieuse s'est envolée tout à Theure du côté des dal- « hias. h Cette fille m'a reconnu pour un habitant de la « maison, pourtant elle hésitait à me laisser passer. « Mais, monsieur... — Mais, mademoiselle... » Je de- (( venais plus suppliant encore. « Allez , monsieur. » a Elle me conduisit avec quelque froideur jusque sur « le perron. En descendant je ramassai le bouquet « presque éparpillé, a C'est vous, dis-je en me retour- « nant et dans le dessein d'attendrir la fille de chambre « (elle est belle), c'est vous qui cueillez ces fleurs-là si « matin? — Mon Dieu, non, monsieur. » J'allai sans « m'arrêter vers les dalhias. Là, je ne sais comment (( cela se fit , mais je me souviens qu'au lieu de trouver « une lettre perdue j'en pris une dans ma poche et la « jetai sur le parterre. Advienne que pourra, dis-je; et « je revins sur mes pas. Qu'en dis-tu? Mais qu'en dira- « t^Ue?
« 11 parait, mon cher, que c'est une vraie dame, la « vicomtesse de Mar — . Elle s'appelle Rachel, comme
« ta cousine ; il y aura bientôt cinq ans qu'elle a vingt- « quatre ans ; mais enfin elle ne lit pas encore les roa mans de M. de Balzac. Cependant elle a eu trois « amants et demi. Pour son mari, c'est un homme « d'esprit : il voyage depuis qu'elle a vingt-quatre « ans. »
Lettre trouvée sous les dalhias par madame layicomtesse deMar— .
c 17 juillet.
« Madame,
« Ne vous offensez pas trop du mot que je vais vous « dire; c'est un mot vieux comme notre première mère, » un mot profané par toutes les bouches comme par « toutes les plumes, un mot que tout le monde a dit a bien ou mal, que vous avez dit, madame, mais, hélas! « que vous ne me direz jamais: — Je vous aime! — « j'en suis fâché pour vous et peut-être pour moi, mais, « fen vérité, — je vous aime. —
« Henri des Feugeraies. »
Lettre jetée dans le jardin en question un jour qu'il ne faisait pas
trop de vent.
«18 juillet.
« J'oubliais de vous dire qu'avant tout, madame, je c( vous aime parce que vous êtes belle, belle de toutes c( les beautés, de celles du corps comme de celles de a Tâmc. Eve n'était pas plus belle au sortir des mains
ce divines; mais alors Eve n'était pas tout à fait une a femme; car, suivant la Genèse, si Dieu a commencé « la femme, le serpent Ta finie.
« A propos, madame, vous ne m'avez pas répondu. « Pour parler le beau langage, est-ce que l'amour, en « battant des ailes sur votre chemin, n'a pas laissé « tomber une plume?
« Hélas I madame, je me torture l'esprit sans raison. « Ah ! si je laissais parler mon cœur tout simplement I d
« DE RÂCHEL A LUCY.
« 19 juillet.
a Voilà ce qui se passe, ma chère Lucy, pas tout à <K fait à Paris, où je ne mets plus les pieds , mais dans « un petit hôtel de la rue de Varennes. J'habite le rez- «t de-chaussée ou plutôt le jardin depuis trois mois, « depuis que je me suis retirée du monde ^ mais je m'en- (( nuie comme si j'allais encore dans le monde , voilà « pourquoi j'y retournerai. Pourtant, depuis vendredi, « il se prépare ici une petite comédie sentimentale qui « me distraira un peu. J'en suis l'héroïne, bien entendu; « mon héros est digne d'un romancier. S'il faut en « croire ma femme de chambre, il s*entend à merveille « a faire caracoler un cheval. Il s'appelle Henri desFeu- « geraies; crois-tu que ce nom-là soit d'une bonne ro- « che? tu as la Clef du blason, vois donc ce qu'il en <x retourne. Mon héros a dans la mine quelque chose de ^ fier qui me ravit, mais sa barbe est trop ébouriffée. U
« est sentimental à faire peur ; heureusement pour lui a qu il est spirituel» vois plutôt :
« Samedi. — Il est ingénieux à ce point qu'il ose « descendre dans mon jardin pour ramasser un bou- « quet par moi cueilli et pour jeter sous les dalhias uae « lettre par lui écrite. La lettre valait-elle le bouquet?
« Dimanche, — Seconde lettre apportée (franco) par « le zéphir et par la grâce de Dieu. Pourquoi ne pas « lire ces lettres qu'on ramasse par mégarde en cueil- « lant une rose ou une marguerite? Pour ton désennui, (( je t'envoie les deux lettres en question, ne sachant « qu'en faire.
« Lundi. — 11 n'a pas mis aujourd'hui la tête à la « fenêtre.*
c( Tout cela m'a rappelé les divines extravagances de « lord O'T — . En vérité, je crois que celui-là a été jus- *( qu'à mon coeur; mais quelle course au clocher, ma u chère ! Le nouveau venu n'ira pas si loin, n'est-ce « pas?
« Écris-moi bien vite. Que devient ton beau cousin? c( Ne me cache rien : tu te souviens que nous nous som- « mes promis de nous dire tout, même ce qui ne se dit « pas. Tu sais que je passe l'automne au château de « M — . J'avais bien envie d'aller à Spa, mais je n'irai « pas, car je ne veux plus rencontrer lord O'T — dans « ce monde. Adieu ! une autre fois je ne ferai pas seule- « ment la gjizette de naon hôtel, je te parlerai de Paris; <( mais qu'y a-t-il à dire de Paris au 19 juillet I »