‹ Les femmes comme elles sontChapitre 3 sur 45 · IV PRÉFACE · texte numérisé non relu

IV PRÉFACE

drait ajouter un tome second à ce chef-d'œuvre inutile, douze pages encore pour imprimer tout ce qu'on a oublié de dire jus* qu'ici sur la métaphysique, la morale et la politique. Voilà pourtant le cercle flamboyant de la science des bommes. Après cela, qu'il Tienne des charlatans de génie avec la prétention de chercher la vérité et d'étendre l'horizon de l'esprit humain; je passe et je prends le bras de Montaigne pour rire- avec lui.

Montaigne est le vrai sage; son livre n'est pas un livre, c'est un homme, c'est encore Montaigne. Aussi 'madame de La Fayette disait-elle après l'avoir souventes fois relu : « Qu'il y a de ^plaisir à avoir un voisin comme lui! > Tout le monde n'a pas le droit de peindre l'humanité en se peignant soi-même^ mais tout le monde a le droit de peindre l'humanité par l'élude des passions. La philosophie elle-même a plus à apprendre dans un battement de cœur que dans un in^-folio* Le philosophe Diderot n'est jamais plus philosophe que lorsqu'il ne songe pas à l'être.

Voulez-vous savoir l'avenir de cette vaillante armée httéraire qui portait si fièrement son drapeau il y a quelque vingt ans ? L'armée est dispersée ; la politique et l'Académie lui ont pris ses meilleurs soldats; mais l'idée littéraire ne mourra point : depuis vingt ans» tous les livres, comme des oiseaux voyageurs, l'ont se* couée sur le monde de leurs pages brûlantes. L'Université aura beau faire : elle parlera au nom d'Aristote, on lui répondra au nom de l'amour ; elle parlera au nom de la règle, on lui répondra au nom de la nature; eUo parlera au nom de la tradition, ou lui répondra au nom de la vérité.

Voug vous étonnez de mon silence. Je n'écris plus de lettres. Quaiid j'étais directeur de la Comédie-Française, il m'a fallu tant de fois soulever la plume pour dire non sur toute la gamme du style, que j'ai pris en avei^ion jusqu'à madame de Sévigné. Vous comprenez cela : c'était une demoiselle du monde qui cherchait sur les planches une planche de salut; c'était une comédienne qui voulait aller dans le monde, et qui ne voulait pas jouer la prin^ cesse ce jour-là ; — c'était un auteur dont l'esprit n'allait pas jusqu'aux sifflets, et qui avait dans ses tiroirs le Cid et le Misan»

PBtPACS

ikrope; — e^étaii m foorailirte pgn waiX «w pMMs fun

moîseye ***, et qii demadbH pov de Fen^ des grnèet e»-

quelles; — c*élait m panem qn veébit qse la maâlrene, q« le

trompait le matin, jouât les ingénues le soir; — c^élail nn réiiigié

poliliqiie, antenr ov eomédien, qoi était iHnsIre i Tomboncloa, et

qni, povr droit d^antenr on fen extraordÎBaire» demandait cent

sons; — c*élnt nn diredeor de théltre de drîens savanli qm,

au nom de sa troupe afiamée, demandait les miettes de h table d»

premier théâtre du monde; — c^était mi grand seigneur anonyme

qui passait ft Paris et qui désirait Toir à la fois, et dans la même

tragédie, mademoiselle ffachel et mademoisdle Rose-Pioropon; —

c'était mademoiselle 8ii-Étoiles qui disait que son directeur toih>

hit abuser de son innocence, et qui me Toffrait raille que Taille

moyennant deux mille quatre cents francs par an ; — c'était H. X.,

qui désirait derenir directeur du Théâtre-Français, et qui rodait

bien ne pas m'inquiéter dans ce qu'il appelait mon pachalik, si je

consentais k le jouer sept fon par semaine (Dieu lui-mtoe' s'est

reposé le septième jour!) — c'était un musicien qui roulait mettre

dtt chœurs au Misanthrope; — c'était un prosateur qui mettait

V Avare en rers, et un poëte qui mettait le Tartufe en prose; —

c'était un feuilleton du lundi qui demandait une loge ponr son

perroquet Mais j'écrirai l'histoire de mon Roman Comique sous

ce simple titre : La comédie que f ai vue, et rous h lires sou»

prétexte de h traduire.

Et TOUS croyez qu'il y a une pkmé de fsr caqiable de lutter .contre toutes ces folies quotidiennes! J'ai brisé ma plume et j'ar laissé passer le flot. Le cardinal Dubois jetait toutes les semaines au feu mille lettres sans les décaclieter, disant qu'un premier ministre n'arait pas d'autre moyen de se mettre au courant. Je lis toutes les lettres, mais je n'en écris guère. J*ai eu pendant huit jours un secrétaire qui savait écrire mieux que moi, Armand Bar^ thet; mais lui-même, ne trouvant pas le temps de répondre, s'était doublé d'un secrétaire, Adolphe Destroyes, un charmant esprit que la mort a emporté à ringt ans. L'un demandait il l'autre ce qu'il fallait répondre; l'autre me le demandait à m<M-m6me. Je lui rap-

M PftÉPAGB

|)elais ma théork» sur Fart de dire bod. Le dbef d^emplm s'en allait fii bien édifié» ^'il m'apportait Hantôt une lettM de son double, où, au lieu de me faire dire non, o» me faisait dire oui. J'ai dû renoncer à un secrctaôre.

Vous me demandez pourquoi fai tant d'ennemis. G^est parce que j'ai beaucoup d'amis. Et, d'ailleurs, on a des ennemis parée qu^ faut en avoir : on ne peut pas vivre sans cela. C'est Téperon^qui fait bondir le cheval qui s'attarde; c'est le grain de sel qui relève le cœur. Les ennemis, loin de nous barrer le ch^Bin, nous le font plos rapide* Je ne suis l'ennemi de personne, mais je suis heureux d'avoir des ennemis; car je pense au mot de Mirabeau :€ Je suis très-humble quand je me regarde, mais je suîs^ tiès-lier quand je me compare. »

Un éditeur trop spirituel et trop occupé pour lire tous les livres qu'il publie a dit à son lecteur ordinaire de recueillir <lans mes romans ces maximes paradoiiales, qui n'étaient pas destinées à vivre sous le même toit. Je les avais répandues au hasard de la pJume ou de l'imagiwdion, pour mieux peindre une héroïne où un sentiments Je les croyais mieux à leur {^ce, émaillant le récit d'une aventure romanesque comme des bluetsdans un efaamp de Ué, que recueillies en gerbe d'ivraie à l'heure de la moisson. Quand le voyageur traverse la forêt, il est heureux de rencontrer ^ et là un fleur sauvage, — violette, pervendie, primevère, •— étoilant sa verdure. Ainsi vivaient mes pensées sou$ les ramées un peu solitaires de mes romans. On les a cndilies, mais le bouquet en gaffdera*t-il le parfum sauvage?

Adieu, mon cher traducteur. J'allais vous prier de ne pas ira* duire cette lettre, qui n'est ni utile ni agréable; mais voilà mon éditeur qui s'en empare, sous préteite.que je lui avais promis une préÊKe. C'est toujours une préface de moins.

Page 1