D'UNE JEUNE MISS
QCI AVAIT BONINË A UN JEUNE HUSIGiEN
LA CLEF DE SA CilAHBBE.
Il y a deux ans, le premier dimanche du mois de mal, Arezzo, tristement penché à la fenêtre d'un vieil hôtel du quai Malaquais, rêvait au ciel clair du Pausilippe en regardant le ciel nébuleux de la Seine, quand on sonna doucement à sa porte. Il tressaillit et murmura :
— C'est à coup sûr la main d'une femme.
Arezzo était un jeune musicien fraîchement débar* que de Naples à Paris en poursuivant la fortune. 11 savait chanter comme un Italien qui ne sait pas chanter, et joignait à cela une pâle et mélancolique figure couronnée de cheveux bruns et doucement éclairée par de beaux yeux bleu-de-mer. a Ces yeux-là feront leur che*
min, » aTait souvent dit sa marraine. Et, en effet, ils avaient été fort loin déjà dans certains cœurs napolitains. A Paris, comme à Naples, il y eut des cœnrs qui s'ouvrirent à ses regards. Le premier, il faut bien le dire, fut tout simplement celui de sa voisine dans Thôtel, une belle paysanne de Villers-Cottercts qui cherchait aussi fortune à Paris.
Cependant Arezzo, émerveillé du coup de sonnette, — c'était la première visite qui s'annonçât depuis trois semaines, — s'empressa d'aller ouvrir la porte, après avoir toutefois pris le temps de se mirer un peu et de pousser sous le rideau de l'alcôve une panlouQe égarée. — Ce n'était que son ancienne voisine, qu'il n'avait pas vue depuis quelques jours.
— Monsieur Arezzo, lui dit-elle en minaudant un peu, voulez- vous donner des leçons de piano? Je suis devenue femme de chambre d'une Anglaise qui demande un maître de musique pour sa fille. J*ai parlé de vous, on vous attend. Viendrezvous? Venez donci
Et la belle iille caressait de la main une petite croix de jais qu'Arozzo lui avait donnée pendant leur voisi* nage et un peu à cause de leur voisinage.
Lelendemain, dans l'aprcs-midi, lemusiicien dépensa son dernier écu pour acheter des gants, et s'en alla, en marchant sur la pointe des pieds» rue du Cirque, où demeurait mistress W — .
Mistress W — , veuve d'un orfèvre de Londres, était depuis l'automne à Paris avec sa blonde et pâle Lucy. Les médecins avaient conseillé pour toutes deux les soleils du Midi. Mistress W — s'était arrêtée à Paris pour
COMME ELLES SONT n$
reposer Lucy, et, l'hiTer passé, Loqf, qui aimait la solitude de la grande ville et qui se croyait aediraatée a la France, a^ait supplié sa mère de ne pas Femmencr plus loin.
Arezzo fui introduit dans un grand salon de style moderne, dont Tameublement révélait plus d'orgueil que d'élégance. Après quelques minutes d'attente, Lucy, suivie de sa mère, Tint nonchalamment s'asseoir à côté de lui, devant un beau piano d'Érard. Elle élait pensive comme de coutume; mais, des que le piano eut résonné sous ses doigts, elle s'anima tout d'un coup, ses yeux brillèrent d'un doux éclat, sa charmante figure s'illumina comme par enchantement. Arezzo, qui avait été frappé de sa pâleur de marbre, s'imaginait Yoir apparaître la statue de Pygmalion.
Dix-sept ans à peine; un esprit rêveur; des grâces nonchalantes ; de la mélancolie dans le cœur et du roman dans la tête; l'âme encore ingénue, l'esprit déjà enthousiaste ; de la candeur et de la vérité; point de coquetterie et point de masque : voilà Lucy. Au premier regard, sa blancheur et sa fragilité rappelaient les plus vaporeuses créations des vieux maîtres allemands; mais peu à peu Voeil le moins savant découvrait la femme sous le vêtement de rarchangc.
Mistrcss W — , qui voulait connaître jusqu'au fond du cœur le maître de musique de sa fille, fut très-babillarde ce jour-là, aussi babillarde qu'en son beau temps de marchande à Londres. Arezzo eut dans ses reparties une candeur et un enjouement qui la charmèrent ; il raconta d'un air naif le plus vulgaire chapitre de son
histoire : sa mère, depuis longtemps veuve d'un pauvre forgeron de Naples, lui avait donné, à son départ pour Paris, quatre-vingts couronnes, beaux écus péniblement et doucement amassés par des veilles et des privations sans nombre; et, le suivant de ses vcbuie et de ses prières dans son pèlerinage d'artiste au beau pays des arts, elle s'était écriée comme toutes les mères : «c A la grâce de Dieul » Il avaitluGilBlas, il aimait follement les aventures; il s'était mis en route avec une mauvaise troupe de comédiens qui, par la promesse de jouer ses opéras à Paris, avaient quelque peu compromis ses écus. Mais, anivédansla grande ville, les comédiens s'étaient envolés avec ses illusions, et, seul dans le désert de pierres enfumées, regrettant bientôt les soins de sa mère et le soleil de son pays, il s'abandonnait avec une douloureuse insouciance aux fantaisies de la destinée, chantant pour se distraire, et, comme Sterne, pleurant quelquefois pour se consoler.
Ce récit simple et vrai toucha mistress W — ; elle n'eut pas de peine à accorder toute sa confiance au jeune musicien.
Ce premier jour, Arezzo voulut s'assurer de TintcUigence musicale de sou écolicre. Lucy ne savait pas grand'chose, mais elle avait les meilleurs instincts et bégayait déjà la musique comme un enfant qui parle sa langue maternelle. Elle chantait mal; mais que de magies inconnues dans son chant I que de perles et que de larmes dans sa voix ! Arezzo, en l'écoutant, oubliait son rôle et s'enivrait des mélodies étranges qu'elle jetait sans ordre et sans art. Il vovait flotter devant ses
GOMHt ILUS S05T »1
yoix les confines espénnees, les cnioles infinies, les chimères conronnées de roses, les piles désenduntements; carlechantdeLncjéUitréfocsIiondeoesgais et tristes iantèoies.
Après la seconde leçon, mistress W— STeitit Areno qu'elle partait avec sa fille pour la campagne. Les beaux jours étaient revenus, et les deux exilées deraient attendre l'hiver à Mendon.
— Monsieur Areso, dit mistress W — , tous Tiendrez nous Toir; notre solitude est charmante.
C'était un jeudi. Aretzo promit d'aller à Meudon le samedi suivant; mais, le samedi, le pauTre diable, qui n'aTait plus un sou, ne voulut pas se mettre en route, craignant d'èlre surpris par la faim ou plutôt craignant d'avoir l'air affamé. A Paris, grâce à ses façons aimables, il dînait depuis quelques jours à l'hôtel en disant qu'il payerait le lendemain. Le lendemain des artistes, ce n'est pas demain.
Vers le soir, son ancienne voisine le surprit tout en larmes; elle venait se plaindre de son oubli; m jouno mailrcsse l'avait attendu deux grandes heures, et mistress W — le priait de ne plus être si capricieux. Et, pour achever de remplir sa mission» la blonde fille do Villers-Gotterets remit entre les mains du jeune musicien dix pièces de vingt francs, en attendant mieux ^ pour les leçons passées ou à venir.
A son premier voyage à Meudon, Arczzo fut gracieusement accueilli.
— Ah ! c'est vous! lui dit Lucy avec un sourire plein de candeur.
Après la leçon, mistress Vi — remmena dans son petit parc et lui fit admirer toutes les coquettes beautés de Cette frivole solitude. On parla beaucoup de paysages du Nord et du Midi ; à propos d'une fontaine, on alla jusqu'à la mer : je ne sais où Ton s'arrêta.
Qudqucs jours après, en chantant avec gaieté la ca« valine de la Norma^ Arczzo s'arrêta soudain. — Il venait dé voir, à travers un fichu de dentelle, sur le sein ému dô Lucy, un petit bouquet rustique à demi fané, que, par mégarde, il avait laissé Favant- veille sur le piano; — mais, en réfléchissant un peu, ii accusa sa vanité.
— Je suis un fat, pensa-t-il ; toutes les fleurs ne se ressemblent-elles pas?
Et il ae remit à chanter une autre cavatine, sans oser toutefois regarder Lucy, qui penchait languissamment son front rêveur.
Mistress W — survint et baisa les cheveux brunissants de sa fille, et, comme par distracticu, elle souleva doucement le bouquet qui troublait Arezzo.
— Voyez, monsieur, quel enfantillage 1 dit-elle en effeuillant une primevère flétrie; ma fille a, Dieu mercil vingt parures de reine. Quand j'ai vendu ma boutique de James-Square, je lui ai réservé un magnifique collier de perles. C'était Jbicn la peine, n'est-ce past Voili ma petite folle qui se pare de fleurs fanées.
— Toutes les femmes ont l'amour des contrastes, murmura Arezzo en tourmentant dune main tremblante les touches du clavier.
Lucy, muette et immobile, suivait du regard les
GOMHB ELLES SONT 2»
feuilles éparpillées de la primevère, cl respirait avec un charme infini le parfum vieilli du bouquet.
— Les Qeurs que j'ai cueillies 1 pensait Arezzo. Et, comme il n'avait osé les regarder :
•^ Pourtant c'est impossible 1
Et, ne pouvant étouffer son agitation, il se leva, sakia et sortit, dévoré par le doute.
Le surlendemaiiv^ comme il arrivait plus tôt que do coutume, il trouva Lucy touto seule au salon. Elle était pâle et sombre ; elle avait le front voilé de langueur et de mélancolie. A la vue d' Arezzo, elle se leva avec une vague inquiétude.
— Vous me voyez dans un négligé impardonnable. . .
— Vous êtes charmante ainsi, murmura Arezzo.
Lucy rougit, et le jeune musicien eut si peur de Ta-
voir blessée, qu'il eut un peu le désir naïf de s'cx* cuscr :
— Depuis hier, reprit-il, me voilà presque fou. Je suis allé entendre Dan Juan; cette nuit, je n'ai pu dormir. J'étais au milieu d'un concert fantastique; il me semblait que les archanges m'environnaient avec leurs harpes d'or, et, de Paris à Meudon, je n'ai cessé d'entendre ces célestes sérénades.
Arezzo secoua la tête comme pour se délivrer des échos de Mozart, et, se penchant sur le piano, il s'abandonna à tout son délire musical. Ce fut un magni* fique délire qui jeta des pluies de roses et de diamants. Lucy» qui d'abord écoutait avec distraction, fut. bien* tôt saisie, enivrée, éblouie. Elle s'avança rapidement auprès d'Arezzo, l'œil brillant, la bouche. émue, la
gorge palpitante, et, se laissant tomber sor un fauteml, elle pencha mollement la tète, comme une fenmie qui s'évanouit.
Arezzo, qui ne la voyait pas, ou peut-être qui faisait semblant de ne pas la voir, poursuivait avec passion ses charmantes fantaisies. Enfin, s'étant tourné :yers elle, il fut effrayé de sa pâleur et de son abattement.
'. — Vous souffrez? dit-il d'une voix tremblante.
Elle essaya vainement de parler et de sourire. Plus effrayé encore, Arezzo ouvrit la fenêtre.
— C'est cela ; appelez le ciel à mon secours, dit Lucy en respirant.
Elle tourna la tête vers le parc et poursuivit :
— Maman est bien lente à revenir I
Arrezzo, embarrassé, revint au piano, et se mit à chanter, sans penser à ce qu'il chantait, la romance de Chérubin dans il No%ze di Figaro. Retombée dans l'extase, Lucy regarda le chanteur d'un œil alanguî, et, pour cacher son trouble, elle détourna encore la tète et sembla poursuivre son rêve sous les vertes et fré* missantos arcades du parc.
— Un beau soleil de mai ! murmura Arezzo en finis^ sant de chanter.
Et, tout en disant ces mots; il songeait au soleil du golfe bleu, il songeait qu'au dernier mois de mai il ado* rait une grande dame de Naples qu'il avait rencontrée à San Carlo dorant une averse.
— Que vous êtes heureuse, poursuivit^il d'un air rêveur, que vous êtes heureuse d'avoir ce parc char*
niant pour vos promenades! Des tapis d'herbe, des rideaux de feuillage, un orchestre agreste ; voilà tout ce que je demande à Dieu pour 1 éternité.
— Oui, un vrai paradis terrestre, dit Lucy d'une voix étouffée; il y a tout au fond, en face de la petite porte de sortie, une sombre allée de tilleuls où je me promène souvent le soir. . . pour rêver à V Angleterre. . . Ces heures de tristesse et de solitude sont les meilleures que j'aie passées. Je regarde les étoiles, j'écoute les feuilles, et mon âme s'envole avec délices.
— Oh! ohl voilà une Anglaise romanesque! pensa Arezzo. — Hélas! dit-il tristement, moi, j'ai tout simplement les rues de Paris pour promenade et ma fenêtre pour solitude.
En parlant, Lucy avait détaché sa main du fauteuil. Tout d'un coup, par un brusque mouvement, elle offrit à Arezzo une clef qu'elle venait de prendre à sa ceinture. Le maître de musique regarda d'un air efTaié la blanche main de Lucy : il voulut la saisir; mais, ayant aperçu la clef et devinant que c'était la clef du parc, il demeura indécis. La foudre eût passé devant lui sans lui causer une pareille émotion. Ses lèvres blanchissaient, son cœur battait à se briser. Cependant Lucy était toujours adorable de candeur; en la regardant, il devina qu'aucun nuage n'avait passé sur la blanche chasteté de son front. Cette clef, qu'elle offrait sans rougir, c'était la clef de son co&ur, et non de sa vertu; elle aimait, sans doute; mais son amour n'avait pas touché la terre du bout des ailes; elle voulait rêver à deux dans la sombre allée où elle avait tant de
fois ré?é seule : voilà tout. Les anges les plus purs no l'eussent pas condamnée. Arczzo voulut enfin prendre la clef, mais il était trop tard : comme il avançait une main craintive, la clef tomba à ses pieds, et Lucy, tout abattue, la tête courbée sous le repentir, le cœur brisé, comme si la clef l'eut frappée en tombant, jela au musicien pétrifié un triste regard où il y avait de la ce* 1ère, du mépris et de la douleur. 11 ramassa la clef et s'enfuit. Toute cette scène s'était passée en quelcfues secondes, et Sterne seul vous Teût bien racontée.
En franchissant le seuil du vestibule, Arezzo eut le
cœur déchiré par un regard sinistre de la pauvre Lucy.
Tout éperdu et tout haletant, il s'élança vers lo
bois de Meudon, où il suivit le sentier le plus touiTu,
comme pour se dérober à tous, au soleil même.
Durant une heure, il alla devant lui sans dessein et sans pensée, ou plutôt égaré par des desseins et des pen • sées sans nombre. Le premier passant qui le rencontra se détoqrna de lui en pâlissant et le suivit longtemps du regard avec inquiétude. En effet, Arezzo avait l'œil hagard, la démarche d'un fou, la mine tragique d'un malheureux qui cherche un arbre pour se pendre.
Le soleil se coucha, les vapeurs flottantes de la nuit surprirent le musicien sur la lisière du bois. Sans qu'il s'en doutât, il avait faim depuis longtemps, et la faim le conduisit dans Meudon, au premier cabaret venu, où il prit un mauvais repas. Quand il sortit du cabaret, I^ nuit était obscure; au-dessus des toits, la lune montrait à peine sa corne d'argent au travers des nuages rà^i'^ des. Il s^Bvança lentement vers le logis de mistress
W — , so détournant à chaque rencontre, tressaillant à chaque bruit. Quand il fut dans les champs qui séparent le village ^n parc» il reprit un peu de calme et de sérénité, il recueillit les mille pensées qu'il avait eues depuis midi) il ressaisit toute sa raison, et, s'asseyant au pied d'un arbre, devant un champ de seigle en fleur dont les épis ondoyaient comme un fleuve, il vou« lut réfléchir de toutes ses forces, mais la rêverie revenait, sans cesse. Il voyait apparaître Lucy dans le vague do la nuit, pâlie encore sous les mornes clartés de la lune; la triste amante venait avec sa nonchalance accoutumée lui dire sa tendresse, et, saisi par le vertige» il se jetait à ses pieds avec adoration plutôt qu'avec amour. Car, à ses yeux, la blanche Lucy n'avait rien de terrestre; c'était un ange qui se trouvait par méprise au milieu des fenunes; il n'avait jamais rien vu d'aussi diaphane.
-^ Sa main, je la briserais en la touchant; ses yeux, je les fermerais à jamais au premier baiser. Si ce n'est plus un ange, ce n'est pas encore une femme; c'est une enfant qui n'a pas attendu Theure d'aimer; je n'irai pas dans dans le parc : ce serait une profanation.
Arezzo regarda longtemps la petite clef; il leva la main pour la jeter dans le seigle, mais la main retomba avec la clef.
--r Je divague un peu, reprit-il avec un profond soupir. Miss Lucy est tout simplement une jeune fille de dix-sept ans qui marche sur la terre comme toutes les autres; elle est amoureuse d'un pauvre diable de musicien; après tout, c'est une fantaisie assez commune;
elle m'a oITert la clef d'un parc ou elle se premcne : cela prouve sa confiance en moi, et peut-être en diemême. Et puis je n'aime pas miss Lucy...
Et, réBéchissant un peu :
— Ma foi, mon cœur n'eût pas dit cela aussi vite que ma bouche.
li arriva en chancelant à la porte du parc; il s'appuya contre la muraille, et regarda le ciel comme pour interroger Dieu ; le ciel était redevenu clair. U écouta de toutes ses oreilles : il n'entendit que le frémissement du feuillage et le battement de son ccBur. Enfin, las de combattre, il mit d'une main agitée la clef dans la serrure, et, après avoir doucement et lentement ouvert la petite porte, il marcha vers l'allée de tilleuls avec des tressaillements sans nombre.
Lucy n'y était pas; Lucy ne vint pas.
Vainement il la chercha sous les arbres, dans les bosquets. Après une demi-heure toute pleine d'agitations, il sortit presque joyeux ; il referma la porte en respirant, et jeta la clef, par-dessus la muraille, vers Tallèe de tilleuls.
— Ainsi, dit-il en reprenant son insouciance et sa liberté, je me délivre de cette fatale clef, et je prouve à miss Lucy que je suis venu : maintenant je m'en lave les mains.
Quand il eut dépassé Meudon, quand son oppression se fut dissipée, il s* écria avec enthousiasme :
— Lucy ! que vous êtes belle !
Et il se mit à regretter de ne pas l'avoir vue dans l'allée solitaire.
COMIIB ELLBS SONT Wt
— Imeuâél et j'ai dit que je ne i'aimak pesl
A son relottr i Paris, Arezzo était devenu éperdu • ment épris de mm Lucy. 11 eut maintes fois le désir de retourner sur ses pas, de franchir le mur du parc et de ressaisir la clef. Il succombait sous la fatigue et rémotion; il s'endormit, mais sans perdre les songes caressants de cette aventure romanesque.
Le surl^idemain, il était pâle comme la mort quand il franchit le seuil du logis de mistress W — . La femme de chambre vint à lui avec inquiétude.
--*- Ohl monsieur Arezso, de grâce, allez*vou8*en tout de suite, et gardez-vous bien de revenir. Madame est furieuse ; elle vous accuse d'avoir lue sa fille ; elle m'a presque chassée ce matin.
Et, poursuivant d'un air mystérieux :
— Vous ne savez pas? C!ctte pauvre miss Lucy est bien malade. Ah ! monsieur, si vous saviez ! . . .
Un battement de porte fit bondir la femme de chambre.
— Madame I dit-elle avec terreur.
Elle fit signe à Arezzo de partir, et s'envola à l'antre bout du corridor. Arezzo sortit, à demi brisé par cette secousse; il suivit le premier chemin venu, et se mit à battre la campagne de l'esprit et des pieds. Jusqu'au soleil couchant, il tourna autour du parc de niistress W — conmiela phalène autour de la lumière; mais, dès les premières ombres, il alla s'appuyer contre la petite porte, et y demeura jusqu'au nûlieu d^ la nuit dans une torpeur profonde, regardant par les interstices de cette porte, écoutant sans y rien comprendre les ru-
9M LUFSHHIS
mean uwlttiininifi des dunft. U pana k ralede la Bail dans dm auberge de Meodoa, el, le lendeaoaia, il erra comme la Tnlle; mais, le kodemaiii, son ime, réfeîllée, bt sensible à loas les décUraBieots de h don* leur; SOD cœmr, ranimé, s'idloma aux lèvres ardentes de l'aaMNir. Il nmail Luej comme on aime sa première maîtresse quand die est noble ei bdie, et même qomd die n'est ni nMe ni bdie; car le premier araovr a tons les ébloaiBsements. Tainenent il essaya de voir la femme de diambie, qai ne sortit pas oe jonHi; Tamement il envoya sons les lienéties de Locy un joueur de vielle qui joua des airs chers à la pauvre malade : la fenêtre s'ouvrit, on jeta quelques sous au joueur, mais ce ne fut pas Lucy.
EnGn sept grands jours se passèrent pour Arezzo dans tous les tourments de l'attente, dans tout le martyre de l'amour, dans toutes les angoisses du àé^ espoir*
, Un soir, la nuit était sombre, le ciel se voilait. Téclair sillonnait l'horizon. Arezzo s'avançait lentement vers ia petite porte du parc, conduit par l'habitude fdotôt que par l'espérance, quand tout à coup, sur le chemin, il fut surpris par l'af^parition d'une ombre. U devina que c'était Uicy; il courut à sa rencontre. Elle chancelait et s'appuyait a tous les arbustes du sentier; elle était pâle comme une mourante, et, ensevelie dans une grande pelisse de soie, on eât dit qu'elle sortait du oenmeiK Elle respirait avec amertome les restes dessédiés du bouquet de priraevànes. A la vued' Arezzo, die rejeta son capuchon sur ses épaules et iuchna lan-
gtrâstmmeal lu fête. Arezaeo ralleignil bientM et hii saisit la main avec tendresse. I^ blanche main de Lucy n'opposa aucune résistance, mais sembla insensible. Ils exrtrèrent silencieusement dans le parc. Arrivée sous les iilleiils, I^icy s arrêta soudain, plus afibiblieei plus chancelante.
— Mon Dieul qu'avez-vous donc? dit Arezzo ayee effroi.
— Vous m'avez tuée! murnuirart^Ue d'une voix éteinte, ,
Et sa main s'échappa de celle d'AraBzo«
— Hélas! je le sens bien, je ne suis déjà plus que Tombre de moirméme.
Et elle soupira et poursuivit en souriant :
— Gomme dit le poëte anglais, la mort a soufflé sur moi; je la respire partout, jusque dans ce bouquet que j'ai fané sous mes lèvres.
Toute défaillante, Lucy se laissa tomber sur un banc de pierre. Tout éperdu, Arezzo tomba agenouillé devant elle.
— Mourir! dîl-il d*une voix sombré, mourir! Pourquoi, mon Dieu?
— Pourquoi?... La clef que vous avez laissée tomber m'a frappée au ccenr... On ne guérit pas de ces blessures-là...
Et après un sileneo :
— Aujourd'hui, pour la dernière fois, je suis venue 60US ces tilleuls bîen*anfnés, peut-être dans {'espérance de Vom y voir... L'amour m*a coii<daite par la main, car, j« i^us l'ai dit, je ne veux pas v«u9 le ditie.«. je
2M LES riHHES
TOUS aime. . « Mon Dieu I sois-je donc coupable d'aimer? Elle sourit encore avec mélancolie.
— C'a été pour moi un péché mortel... car j*cn mourrai, je le sena bien. J'étais une pauvre fille toute chancelante sur la terre : Tamour devait me relever ou m'abattre, et c'est fini... Ah ! si vous m'aviez tendu la main I
ArezzOy accablé , pressait tendrement la main de Lucy sous ses lèvres émues.
— Je perds la tète, reprit-elle en s agitant un peu. Mon Dieu, pardonnez- moi mon aveuglement; mais, puisque vous m'avez punie, vous m'avez pardonné.
— Hélas I dit tristement Arezzo, c'est à moi de demander pardon.
Lucy le regarda d'un œil brillant ; bientôt elle sem* bla sortir d'un rêve, et, plus abattue encore, elle, mur* mura avec une voix glaciale :
— Pourquoi donc ètes-vous venu, puisque vous ne m'aimez pas?
Arezzo la contempla avec une adoration religieuse.
— Mais je vous aime de toute mon âme!
-*> Vous m'aimezl dit Lucy en s'animant; n'est-ce pas un mensonge? De grâce, dites-moi toute la vérité. Vous m'aimez, et vous me laissez mourir en silence! Mais votre amour m'eût sauvée I déjà je me sens revivre, mon pauvre cœur tressaille d*espérance. Vous m'aimezl Oh ! si vous saviez comme cela me tait du bien I
Et^ durant plus d'une minute, ils restèrent tendrement appuyés l'un sur l'autre, immobiles et silencieux
GOMMB ELLES SONT tO$
comme s'ils eussent craint de chasser le rêve, de voir s'évanouir Tenchantement.
La brise secouait autour d^eux toutes les ivresses du soir, la lune s'était amoureusement voilée, les bran* ebes frémissaient de toutes leurs feuilles.
Mais cet instant de pures déliocs passa rapide comme Véclair, comme le son de la cloche, comme le parfum de la pervenche. Ârezso ayant parlé dek joie des an* ges que Dieu leur préparait» le charme se dissipa sou* dainement pour Luey, car elle se souvint qu'elie afflait mourir.
Elle se détacha lentement des bras d'Are^zo, et dit atec amertume :
— La joie I je vais la chercher ailleura.
Et elle contempla le dd, et, aux rayons de la lune, ÂreiEO vit deux larmes déborder ses beaux yeux ; la première tomba brûlante sur sa main, Taotre arrosa la joue de Lucy.
Exalté par la poésie de sa douleur, il brûla rapidement cette larme ^ous ses lèvre» ardeiitea. Ce baiser fut ié« ger comme le frôlement d'ailes d*un oiseau; Tâme d^Arexzo plutôt que ses lèvres avait passé sur la joue de Lucy. Elle fut à peinoémue par ce chaste baiser, et, secouant la tête avec une tristesse inexprimable^ elle murmura : ^ .
— Il est trop tard I
A cet instant, la voix de mistress W — retentit sous les tilleuls.
— C'est maman qui m'appelle, dît Lucy« Areszo lui ressaisit la main en murmurant :
IM LE8 PBMMIS
-#— Adomaio.
Lucy appuya encore son front anrieteôi à*knao,ei afee m soupir :
•^T-* Adieul répoMUt^dle^
Et elle s'éloigna leoltment, canmio «ae amante qui fait à jami^ le lîca àm mideEnrotia.
Areazo la suivil d^un regard désolé; il U perdit de vue 9088 tme efcarmille, il la rerit sur le perron, elle disr parut encore*
H soiiii 4u pareoB pfeorant • La fisnt s'anpiçtit qmnd il revint h Paris. Il eut è peine une heure de sonnaeil, car, aux premières blanehears de l'aube, il fut réveillé par un de ces rêves terribles que Dieu nous enmiie dai». toutes les secousses de notre vie. Il avait retrouvé Lucy dana un sépolGre, et, détoumanl ka plis du linceul, il avait TU nne clef ardente qui déivorait le conir de la panvceonhnt. .
Dès le soleil levant, il se remit en route pour lienâon en siHViànt Je cours de la Seine : il se décidait à braver tous les obsiades pour revoir Lucy* Au-dessus de Gre* nelle, une troupe de corbeau lui jeta au eœur de sinistres eroassemènla. U était depois longtemps agnarri contre les augures; cependant ces croassements, qui raninudènt son mauvais rêve, firent évanouir aa dernière espérance.
— Je ne la verrai plus! dit-il en levant lés yo» au ciel* ...
Vers huit heures du matin, il arriva chez mistmsa W^-*
^ avec cette moma fierté que donne la douleur; il était
pâle, il éuitaornim, il avait. Jea làvoaa Uaadbea^t les
yeux égarés. Trouvant les portes ouyertes, il s'élança dans Tescalier : il revit Lucy ; — mais Lucy était morte. Mistress W — , qui, malgré les prières d'un vieux médecin, voulait épuiser ses larmes au lit funèbre de sa fille, accourut vers Arezzo, se jeta dans ses bras avec égarement, et, laissant édaler tout son désespoir, lui dit d'une voix brisée :
— Elle vient dé mourir*. . Elle m'a tout confié : vous Tavez tuée, mais je vous remercie...
Mistress W — recula par un mouvement nerveux, saisit dans sa poche la petite clef du parc, qu'elie-méme avait ramassée dans l'allée des tilleuls, et, la jetant aux pieds d'Arezzo avec le délire de la douleur, elle poursuivit ainsi :
— Maintenant qu'elle est morte, allez-j : vous trouverez sa tombcî ; - » ;:«