SAVANTES
toujours craint d'avoir une autre espôcc de niérito. Le goût des lettres a été regardé ooninie une sorte de luésalliauoe pour les grands et un pédantisme pour les femmes. Ce mépris secret des Francs nos aïeux dut retenir surtout le sexe que l'opinion go\ivorno le plus. 0"<'1<1"^'^ femmes bravèrent ce préjugé, mais on leur en til un crime. Comme tout ce qui est bien a son excès, et qu'un bon mot ne peut manquer d'être une raison ; en associant ce qui est ridicule à ce qui est utile, on vint aisément à bout de décrier les connaissances dans les femmes. Uespréauv et Molière joignirent au préjugé l'autorité de leur génie. Mais, trop liabiles pour y manquer, tous deux chargèrent le tableau pour faire rire. Molière surtout mit la folie à la place de la raison, et l'on peut dire qu'il trouva l'effet théâtral plus que la vérité...
Armande et Philaminte sont des êtres très-ridicules, j'en conviens, et qui méritent qu'on en fasse justice...
Le bonhomme Cbrysale, qui dans sa grossièreté franche et bourgeoise renvoie sans cesse les femmes à leur dé, leur fil et leurs aiguilles, et ne veut pas qu'une femme lise et sache rien, hors veiller sur son pot, n'est plus du siècle de Louis XIV. C'était remonter à deux cents ans ; c'était oublier que les mœurs d'un siècle sont incompatibles avec celles d un autre; et que, par un certain enchaînement de vertus et de vices, il y a un progrès nécessaire de lumière comme de mœurs, auquel il est impossible de résister. On peut dire que c'est surtout par la législation du théâtre qu'est fait le principe de Solon, de donner, non les meilleures lois possibles, mais les meilleures relativement au peuple et au temps. Ainsi, au lieu de faire contraster, avec les deux folles que Molière a peintes, ce Cbrysale (|ui est donné pour l'homme raisonnable de la pièce, et qui n'est que l'homme raisonnable d'un autre siècle, si on avait peint une femme jeune et aimable; qui eût reçu du côté des connaissances et de l'esprit la meilleure éducation, et qui eût conservé toutes les grâces de son sexe; qui sût penser profondément et qui n'affectât rien, qui couvrît d'un voile doux ses lumières, et eût toujours un esprit facile, de manière que ses connaissances acquises parussent ressembler à la nature; qui pût apprécier et sentir les grandes choses, et ne dédaignât jamais les ])etitcs: qui ne lit usage de l'esprit que pour rendre plus touchant le commerce d«' l'amitié; qui, en étudiant et connaissant le cœur de Ihomme, n'eût appris qu'à avoir plus d'indulgence pour les faiblesses et de respect pour les vertus; (|ui enfin mît les devoirs avant tout, mais les connaissances après les devoirs, et n'employât la lecture qu'à remplir les instants que laissent dans le monde le vide des sociétés et de soi-même, et embellir son âme en cultivant sa raison; peutêtre la comédie de Molière, admirable à tant d'égards, et excellente en tous points, si elle eût été faite pour un siècle moins avancé, eût présenté pour le siècle poli et corrompu de Louis XIV à côté du ridicule une leçon, et dans les femmes l'usage heureux des lumières à côté de l'abus...
Cependant, malgré nos mœurs et nos éternelles satires, malgré notre fureur d'être estimé sans mérite, et notre fureur plus grande encore de ne trouver rien d'estimable, il y a dans ce siècle, et dans cette capitale même, des femmes qui
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lionoreraienl un autre siècle que le nôtre. Plusieurs joignent à une raison vraiment cultivée une âme forte, et relèvent par des vertus leurs sentiments de courage et d'honneur. Il y en a qui pourraient penser avec Montesquieu, et avec qui Fénelon aimerait à s'attendrir. On en voit qui, dans l'opulence et environnées de ce luxe (pii force presque aujourd hui de joindre l'avarice au faste, et rend les âmes à la fois petites, vaincs et cruelles, séparent tous les ans de leurs biens une portion pour les malheureux, connaissent les asiles de la misère, et vont rapprendre à être sensibles en y versant des larmes. Il y a des épouses tendres, qui, jeunes et belles, s'honorent de leurs devoirs, et, dans le plus doux des biens, offrent le spectacle ravissant de l'innocence et de Tamour. Enlin, il y a des mères qui osent être mères. On voit dans plusieurs maisons la beauté s'occupant des plus tendres soins de la nature, et tour à tour pressant dans ses bras ou sur son sein le fils qu'elle nourrit de son lait, tandis que l'époux, en silence, partage ses regards attendris entre le fils et la mère...
11 doit y avoir dans chaque siècle un caractère distinctif pour le mérite des femmes ; il consiste à tirer le plus grand parti des qualités dominantes dans chaque époque, et à en éviter les défauts. D'après cela, ne pourrait-on pas dire que la femme estimable du siècle serait celle qui, en prenant dans le monde tous les charmes de la société, c'est-à-dire le goût, la grâce et l'esprit, aurait su en même temps sauver sa raison et son cœin- do cette varn'té froide, de cette fausse sensibilité, de ces fureurs d'amour-propre, et de tant d'affectations qui naissent de l'esprit de société poussé trop loin; celle qui, asservie malgré elle aux conventions et aux usages (puisqu'ils font partie de notre sagesse), ne perdrait point de vue la nature, et se retournerait encore quelquefois vers elle, pour Thonorer du moins par ses regrets; celle qui, entraînée par le mouvement général, sentirait encore le besoin de se reposer de temps en temps auprès de l'amitié ; celle qui, par son état, forcée à la dépense et au luxe, choisirait du moins des dépenses utiles, et associerait l'indigence industrieuse et honnête à sa richesse; celle qui, en cultivant la philosophie et les lettres, les aimerait pour elles-mêmes, non pour une réputation vaine cl frivole; qui dans l'étude des bons livres chercherait à éclairer son esprit par la vérité, à fortifier son âme par des principes, et laisserait là le jargon, l'étalage et les mots; celle enfin qui parmi tant de légèreté aurait un caractère; qui dans la foule aurait conservé une âme; qui, dans le monde, oserait avouer son ami après l'avoir entendu calomnier; (pii oserait le (léicndre, quand il devrait jamais n'en rien savoir; qui ne ménagerait point un homme vil, quand par hasard il aurait du crédit et une voix, mais(|ui, au risque de déplaire, saurait dans sa maison et hors de chc/. elle gaidcr son estime à la vertu, son mé|)ris au vice, sa sensibilité à l'amitié, et malgré l'envie d'avoir une société étendue, au milieu même de celte société, aurait le courage de publier une façon de penser si extraordinaire, et le courage plus grand de la soutenir.
Thomas.
Mil voyant plus li;nil conuiienl la Ihnyère traite les femmes savante^, il a ele
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évident pour noii> iji» il cmuliil à leur exclusion ilo la soriélé. Pourtant, après qu'il les a assimilées à un oW\c\ sans usage, cl (|u"il les a flétries <le l'idicule, nous le surprenons disant :
^ Pourtpioi s en prendre aux honunes de ce (pie les l'eunnes ne sont pas sivantes .' par (pielles lois, par ipiels édils, |)ar (piels rescrils leur a-t-on délendu iTouvrir les yeux el de lire, de retenir ce (pi'elles ont lu, et d en rendre compte, ou dans la conver>ation, ou par leurs ouvrages? N^ sont-elles pas, au contraire, établies elles-mêmes dans cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou par la paresse de leur esprit, ou par le soin de leur beauté, ou par une certaine légèreté qui les empêche de suivre une longue étude, ou par le t<ilent el le génie quelles ont seulement pour les ouvrages de la main, ou par les distractions que donnent les détails d'un domestique, ou par un éloignement naturel des choses pénibles et sérieuses, ou par une curiosité toute différente de celle qui contente resjirit, ou par un tout autre goût que celui d'exercer leur mémoire".'
1^ contradiction est flagrante entre ces lignes et celles du môme auteur, que nous avons rapportées plus haut ; mais le célèbre penseur est franc ; il n'achèvera pas la page sans nous avoir livré le secret de la guerre.
^ A quelles causes que les hommes puissent devoir attribuer cette ignorance des femmes, ajoute-t-il, ils sont heureux que les femmes, qui d'ailleurs les dominent par tant d'endroits, aient sur eux cet avantage de moins.
Voilà, ce nous semble, une contradiction loyalement rachetée par un sincère aveu, et partant bien des injustices expliquées.